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Ateliers d’écriture créative animés par Francis Mizio

Proposition d’écriture – mai 2018

Allez… On va se cogner à un peu de difficultés…
(Les explications pour cette proposition d’écriture sont longues (car elle n’est pas facile) > mais si c’est trop à lire > filez directement à la fin !)
Il y a un peu plus d’une quinzaine de jours, on a appris, ce 13 avril, la mort du cinéaste Miloš Forman, fameux entre autres pour son adaptation de Vol au dessus d’un nid de coucou, roman de Ken Kesey (roman dont je vous recommande la lecture si ce n’est fait, car il est bien meilleur que le film, pourtant inoubliable !). Repensant à ce film qui multiplie les prouesses d’acteurs et de mise en scène,  je me suis souvenu de ce que les scénaristes appellent une scène totale. Une scène totale, c’est une scène qui en « micro » reproduit les enjeux en « macro » de l’histoire globale, permet de planter les personnages, les liens, rapports, antagonismes, etc. qu’ils tissent  entre eux.

Une scène totale n’apporte pas forcément grand chose à l’intrigue, mais est entre autres :
1- une prouesse d’écriture (pour la beauté du sport 🙂 ) ,
2- une formidable moyen de caractériser les personnages,
3- un moyen de densifier le climat, l’argument, le propos, l’univers de l’histoire.

Dans Vol au dessus du nid de coucou, la scène totale est celle du match de base-ball. Le synopsis du film nous dit Wikipédia est celui-ci : « R. P. McMurphy se fait interner dans un hôpital psychiatrique pour échapper à la prison suite à un viol supposé. Il va être touché par la détresse et la solitude des patients. Sous les soins de l’infirmière Ratched, il s’oppose vite par sa forte personnalité aux méthodes répressives de cette dernière et décide alors de révolutionner ce petit monde ». Tout le film, qui est, on le comprend, métaphorique de la société, va tourner sur le fait que McMurphy (la liberté, la subversion) va s’opposer à la redoutable miss Ratched (qui est l’autorité, le système aliénant), qu’il va chercher à « libérer » les malades mentaux (les habitants, les êtres humains) de leurs aliénation et les éveillant, en leur faisant s’exprimer, en les incitant à faire des choses que le système ne sait pas comprendre, contrôler, ni simplement appréhender.

Dans cette scène culte, McMurphy veut regarder un match de base-ball à la TV. Mais miss Radched  « trafique » en quelque sorte un vote en réunion destiné à déterminer s’il y aura match, car elle ne veut pas allumer la TV, en profitant de l’apathie des malades. McMurphy va donc d’abord tenter la voie légitime du vote, en éveillant les malades mentaux (dont le chef indien) mais malgré tout, il n’obtient pas la mise en marche de la télévision. Alors il a recours à la rébellion via la subversion de l’imagination, cette liberté ultime et partagée, communicable, que le système ne sait pas combattre. On le voit : c’est tout le propos du film qui est condensé dans une seule scène. Et par là, caractérise totalement tous les personnages, les enjeux, les rapports de force… C’est une scène totale de génie.

Je ne vais pas vous demander pour cet atelier d’écrire une scène totale (car elle devrait être intégrée à un projet plus vaste, un roman par exemple, et puis c’est difficile), mais d’en garder au maximum l’idée, le principe, parce que cela peut faire une excellente nouvelle… ou un premier chapitre d’ouverture de roman (si un jour vous voulez rédiger les 800 pages à suivre de votre nouvelle 😉 ).

Voici un exemple de quasi scène totale (du moins sur une partie, un fil narratif, d’une plus longue histoire) qui m’a fasciné dans un roman que j’ai lu à l’adolescence : « Le Grec » de Pierre Rey. Cet auteur qui était un formidable conteur, a été connu pour deux choses : son œuvre basée beaucoup sur la vie de ce qu’on appelait à l’époque la jet society, et sa psychanalyse avec Lacan. C’était surtout un incroyable technicien en matière narrative, qui faisait de chaque pavé de plage un drame ressortissant de la mythologie.

Le Grec, raconte sous des noms changés, la vie (romancée) du milliardaire armateur Aristote Onassis et de la diva Maria Callas, ainsi que celle du clan Kennedy (dont Jackie Kennedy, qui épousera Onassis après la mort de John Fitzgerald à Dallas). La scène suivante n’apporte strictement rien à l’intrigue, mais plante pour beaucoup les personnalités de chacun, les rapports et enjeux entre eux, et peut se lire comme une scène ou une nouvelle indépendante avec un début, un milieu, une fin. Dans ce texte ci-dessous où il est question de l’art de l’œuf au plat, Onassis est ici S.S. (Socrate Satrapoulos) et Maria Callas est Wanda Deemount. Cela se passe sur le yacht ou Satrapoulos a réussi à inviter la Deemount et à en faire sa maîtresse. Il a embauché sur le voilier pour leur escapade un des plus grands chefs cuisiniers français de l’époque. Wanda est au lit, dans sa cabine :

Allez, pour finir, un autre exemple, plus simple, en mettant l’accent sur un point : au cinéma on montre, mais en littérature on peut se permettre d’écrire les ressentis des personnages. Le texte qui suit est l’ouverture d’un roman de Iain Lewinson, « Trois hommes, deux chiens, et une langouste » qui narre de façon très drôle les mésaventures de trois bras cassés pas très futés, des loosers aux idées abracadabrantesques se lançant dans un improbable braquage. Cette scène d’ouverture sert à 1 – donner le ton du roman qui va suivre, et 2- à simplement planter le personnage et l’environnement de ce paumé de Mitch,  sa perception du monde ; monde qui est absurde et détestable ou au moins désenchanté, et surtout où chaque être humain est tout de même vécu comme « un peu barré » :

Alors quelle est précisément cette proposition d’écriture ? Hé bien, de se cogner un peu des préoccupations de mise en scène : mettre -avec un début, un milieu et une fin, au moins deux personnages en situation (même livrés à du dérisoire ou de l’anecdotique), mais que les dialogues, les postures, l’environnement, les pensées, les relations… Nous les définissent précisément, comme le monde dans lequel ils évoluent, voire qu’on ait déjà une idée de ce qu’ils veulent nous dire, des enjeux actuels qu’ils ont à brasser, ou vont avoir à affronter. En somme, qu’il soit compréhensible qu’au travers de cette scène il se joue autre chose que ce qui nous est montré, ou que la scène soit comme la préparation en microscopique d’un événement plus vaste. Indice : votre chute sera plutôt une ouverture sur une suite potentielle. C’est faire de la  d’une nouvelle structurée et aboutie… un chapitre « page turner » — comme ils disent, les professionnels de la profession.
Et si vous voulez plus de deux personnages, bref, si vous sentez capable de gérer tout un nid de coucous, alors tant mieux. Avec l’imagination au pouvoir, Miss Radched n’aura vraiment plus rien à dire… 🙂

8 Comments

  1. Topissime … j’y vais mais j’ai peur 😀
    Stimulant et corsé, le rab de délai ne sera pas de trop, vive vos vacances, Francis 🙂
    La recette est donnée, y a plus qu’à jouer au chef… essayer du moins 😉

  2. Wow… corsé effectivement. Comme Thea, fondue de peur mais ravie y’a plus qu’à! Profitez bien de vos congés Francis

  3. Wow… corsé effectivement. Comme Khea, fondue de peur mais ravie y’a plus qu’à! Profitez bien de vos congés Francis

  4. Oserai je vous l’avouer?Je suis,Ou plutôt j’étais jusque très récemment,infirmière psychiatrique….si si!

  5. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    5 mai 2018 at 2 h 25 min

    Merci à toutes pour votre enthousiasme. J’espère que cela vous sera toutefois une expérience agréable… Et donc, Lulu, le film « Vol au-dessus d’un nid de coucou » est crédible ? (rapporté à l’époque ?).

  6. Il y à toujours et partout des gens qui se saisissent de leur tout petit pouvoir pour asservir l’autre….En psy hauteur l’autre est particulièrement vulnérable alors…

  7. En psychiatrie bien sûr!

  8. … ou entre autres 😉

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