Le il et moi

24 mars 2004, vers 4h30 du matin

Je n’en peux plus de cet horrible cauchemar. Je suis vidée, impossible de me rendormir, j’en tremble encore. Cela fait déjà plusieurs fois mais aujourd’hui je m’en souviens de manière très claire. C’était si réel, je sens encore sa présence, j’en ai encore la chair de poule, c’est insupportable.

Je l’ai vu arriver de loin, dans la rue, avançant lentement mais sûrement et je savais qu’il venait à moi, tout comme la dernière fois. Il a passé la première porte, la clé n’étant visiblement pas un obstacle, a monté les deux étages, et s’est arrêté. Il a attendu quelques secondes, interminables. Puis, il a passé la seconde porte, aussi facilement que la première. Il s’est approché à petits pas, et tout comme la dernière fois a penché son ombre sans odeur au-dessus de moi. J’ai ouvert les yeux à ce moment là, j’ai hurlé et il est parti.

Je suis épuisée. Je ne comprends pas qui il est, ce qu’il me veut, pourquoi il tient à revenir encore et encore. Je ne sais pas vraiment s’il me veut du mal mais quoi qu’il en soit je n’ai jamais été aussi effrayée de ma vie. J’aimerais tant que cela s’arrête.

3 avril 2008, vers 3h du matin

Il est revenu. J’ai du mal à y croire, il est revenu. Le vicieux, le sournois, j’ai supporté cet enfer durant trois ans puis j’ai cru qu’il me laissait me reconstruire et surtout cru que c’était définitivement fini. Il m’a laissé croire que j’étais guérie, après ces années d’introspection et de recherche d’explications. Il a contourné tous les obstacles mentaux que j’avais érigés, toutes les protections que j’avais imaginées, tous les raisonnements rationnels que je me répétais.

Et ce fourbe, il n’est pas entré par la porte, il n’a pas monté les escaliers, il ne s’est pas penché au-dessus de moi en attendant ce hurlement strident dont il se nourrissait : il a changé, il n’est plus une ombre. Indolore, et désormais incolore, je l’ai encore une fois vu et senti de loin. Je l’ai vu se glisser contre le mur, ramper, sous la forme d’un long trait fin interminable, se mêler aux reliquats de la tempête de la nuit dernière et de la fine pluie d’aujourd’hui et pénétrer l’appartement. Sous forme de gouttes d’eau.

Je ne sais pas comment je l’ai reconnu de si loin alors qu’il avait opté pour une forme inconnue. C’était étrange et imprévisible, mais j’ai senti que c’était lui. J’ai su qu’il revenait quand j’ai vu de loin cette flaque sous ma fenêtre. Je ne comprends plus rien. Tout, absolument tout, était basé sur cette ombre. Sur la signification de cette ombre, sur son mode de fonctionnement, sur son mode d’introduction. Et désormais tout est à refaire. Tout, car plus rien n’a de sens et je me repose les mêmes questions que celles qui m’ont hantée durant trois années. Qui est-il ? Que me veut-il ? Va-t-il revenir ? Et maintenant, que signifie cette eau, cette flaque d’eau ? Inodore, incolore, apparemment insignifiante un soir de pluie, tout comme cette ombre passait inaperçue dans la pénombre.

Je n’en peux plus, je ne peux pas revivre tout cela. Je ne suis pas prête à perdre tout ce que j’ai construit. Et si c’était pire ? Et s’il se mêlait à mon quotidien, en utilisant sa nouvelle forme, plus propice à sa fourberie ? Et s’il me hantait alors que je prépare mon café, que je me brosse les dents, que je me lave les cheveux ou que j’attends le bus sous la pluie ? Que je tire la chasse d’eau au travail, que je sirote un verre de vin avec ma meilleure amie, que je transpire pendant mon footing ? Que j’échange un baiser humide avec mon fiancé, que je marche distraitement dans une flaque d’eau en pensant à ma réunion du matin, que je me crème le corps avant de me coucher, que je bois une gorgée de la bouteille d’eau posée sur ma table de chevet au milieu de la nuit ? Que je croque une pomme fraîchement lavée, que j’enlève le vernis rouge de mes ongles, que mon horrible patron m’envoie ses postillons en pleine figure, que je suis victime du crachât haineux d’un sans abri alcoolique car j’aurais malencontreusement croise son regard ?

Que j’avale ma salive. Que j’hydrate mon corps. Que je vis.

Par pitié, faites que cela s’arrête.

6 juin 2012 – post mortem

Il a eu raison de moi. Il était omniprésent, je l’ai laissé m’envahir. J’ai perdu les batailles successives puis la guerre. A chercher à l’éviter, j’ai tout perdu. J’aurais dû le confronter, lui parler, et surtout comprendre. Je meurs, noyée dans l’océan de mes névroses, asséchée de toute envie de vivre.

Par Mini697