Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Mini697

Le il et moi

24 mars 2004, vers 4h30 du matin

Je n’en peux plus de cet horrible cauchemar. Je suis vidée, impossible de me rendormir, j’en tremble encore. Cela fait déjà plusieurs fois mais aujourd’hui je m’en souviens de manière très claire. C’était si réel, je sens encore sa présence, j’en ai encore la chair de poule, c’est insupportable.

Je l’ai vu arriver de loin, dans la rue, avançant lentement mais sûrement et je savais qu’il venait à moi, tout comme la dernière fois. Il a passé la première porte, la clé n’étant visiblement pas un obstacle, a monté les deux étages, et s’est arrêté. Il a attendu quelques secondes, interminables. Puis, il a passé la seconde porte, aussi facilement que la première. Il s’est approché à petits pas, et tout comme la dernière fois a penché son ombre sans odeur au-dessus de moi. J’ai ouvert les yeux à ce moment là, j’ai hurlé et il est parti.

Je suis épuisée. Je ne comprends pas qui il est, ce qu’il me veut, pourquoi il tient à revenir encore et encore. Je ne sais pas vraiment s’il me veut du mal mais quoi qu’il en soit je n’ai jamais été aussi effrayée de ma vie. J’aimerais tant que cela s’arrête.

3 avril 2008, vers 3h du matin

Il est revenu. J’ai du mal à y croire, il est revenu. Le vicieux, le sournois, j’ai supporté cet enfer durant trois ans puis j’ai cru qu’il me laissait me reconstruire et surtout cru que c’était définitivement fini. Il m’a laissé croire que j’étais guérie, après ces années d’introspection et de recherche d’explications. Il a contourné tous les obstacles mentaux que j’avais érigés, toutes les protections que j’avais imaginées, tous les raisonnements rationnels que je me répétais.

Et ce fourbe, il n’est pas entré par la porte, il n’a pas monté les escaliers, il ne s’est pas penché au-dessus de moi en attendant ce hurlement strident dont il se nourrissait : il a changé, il n’est plus une ombre. Indolore, et désormais incolore, je l’ai encore une fois vu et senti de loin. Je l’ai vu se glisser contre le mur, ramper, sous la forme d’un long trait fin interminable, se mêler aux reliquats de la tempête de la nuit dernière et de la fine pluie d’aujourd’hui et pénétrer l’appartement. Sous forme de gouttes d’eau.

Je ne sais pas comment je l’ai reconnu de si loin alors qu’il avait opté pour une forme inconnue. C’était étrange et imprévisible, mais j’ai senti que c’était lui. J’ai su qu’il revenait quand j’ai vu de loin cette flaque sous ma fenêtre. Je ne comprends plus rien. Tout, absolument tout, était basé sur cette ombre. Sur la signification de cette ombre, sur son mode de fonctionnement, sur son mode d’introduction. Et désormais tout est à refaire. Tout, car plus rien n’a de sens et je me repose les mêmes questions que celles qui m’ont hantée durant trois années. Qui est-il ? Que me veut-il ? Va-t-il revenir ? Et maintenant, que signifie cette eau, cette flaque d’eau ? Inodore, incolore, apparemment insignifiante un soir de pluie, tout comme cette ombre passait inaperçue dans la pénombre.

Je n’en peux plus, je ne peux pas revivre tout cela. Je ne suis pas prête à perdre tout ce que j’ai construit. Et si c’était pire ? Et s’il se mêlait à mon quotidien, en utilisant sa nouvelle forme, plus propice à sa fourberie ? Et s’il me hantait alors que je prépare mon café, que je me brosse les dents, que je me lave les cheveux ou que j’attends le bus sous la pluie ? Que je tire la chasse d’eau au travail, que je sirote un verre de vin avec ma meilleure amie, que je transpire pendant mon footing ? Que j’échange un baiser humide avec mon fiancé, que je marche distraitement dans une flaque d’eau en pensant à ma réunion du matin, que je me crème le corps avant de me coucher, que je bois une gorgée de la bouteille d’eau posée sur ma table de chevet au milieu de la nuit ? Que je croque une pomme fraîchement lavée, que j’enlève le vernis rouge de mes ongles, que mon horrible patron m’envoie ses postillons en pleine figure, que je suis victime du crachât haineux d’un sans abri alcoolique car j’aurais malencontreusement croise son regard ?

Que j’avale ma salive. Que j’hydrate mon corps. Que je vis.

Par pitié, faites que cela s’arrête.

6 juin 2012 – post mortem

Il a eu raison de moi. Il était omniprésent, je l’ai laissé m’envahir. J’ai perdu les batailles successives puis la guerre. A chercher à l’éviter, j’ai tout perdu. J’aurais dû le confronter, lui parler, et surtout comprendre. Je meurs, noyée dans l’océan de mes névroses, asséchée de toute envie de vivre.

Par Mini697

4 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    Voilà un texte qui nous bascule dans l’étrange, et dès le départ, on sent dans le « c’était si réel » de l’héroïne que justement, ça ne l’est peut-être pas tant que ça. Mini697 « tient » son lecteur, elle dose ce qu’elle dit, ce qu’elle cache, on comprend sans comprendre, on devine sans être sûr, on suppose… Ce qui est tout à fait adapté à maintenir ce climat d’étrangeté dans lequel le personnage semble évoluer lui-même, et dans lequel on le rejoint grâce au mode narratif choisi (distiller un peu, mais pas trop). Min697 parvient à créer pour le lecteur un climat un rien oppressant, comme l’est le monde de son héroïne, car on n’a finalement pas plus de réponses qu’elle. Et nous, lecteurs, ne sommes libérés de ce mystère qu’à la fin du texte, tout comme le personnage, qui elle s’en libère en mourant. Jusqu’à la fin, le suspense et l’étrangeté un peu inquiétante du texte aura tenu le choc. Et c’est tant mieux!

    Je pense pour ma part qu’il serait très intéressant d’introduire dans ce récit un autre personnage. Pas forcément très présent, mais juste qu’il existe. Une amie, un frère, un collègue de l’héroïne… Peu importe. Un personnage qui viendrait trianguler ce face à face entre le personnage principal et ses névroses, et qui en apportant une touche de « normalité » dans le fil du récit, en renforcerait par un genre d’effet balancier, la bizzarerie. L’héroïne pourrait tout à fait rapporter de loin en loin que bidule lui a envoyé un SMS, qu’elle a encore bu un café avec bidule, qu’il ne voit jamais rien, qu’il ne comprend pas, ou qu’inversement, il s’apitoie sur son sort alors que ce n’est pas ça qu’elle veut, elle veut juste qu’on admette qu’elle est poursuivie pour de vrai… etc… Qu’il y ait un autre personnage dans cette histoire permettrait, je pense, d’approfondir encore, de mettre davantage en relief, la problématique complexe et étrange de ton héroïne.

  2. mini697

    Merci beaucoup pour ce retour Gaelle !
    C’est la premiere fois que j’ecris avec un theme / une consigne et ce n’est pas un exercice facile…
    bonne idee d’introduire un autre personnage, je n’aurais pas pu ecrire un texte plus long uniquement sur la base de ce face a face

    Encore merci !
    PS: desolee pour l’orthographe, je suis sur un qwerty 🙂

  3. Schiele

    J ai bien aimé le côté flou, étrange qui s’assombrit et s apesantit au fur et à mesure

  4. Gaëlle Pingault

    Non, ce n’est pas un exercice facile, d’écrire sous contrainte. ça ne convient d’ailleurs pas à tout le monde 😉 . Par contre, je pense que pour les gens à qui ça convient, c’est un excellent moyen de faire évoluer/enrichir son écriture.

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