Madeleine jette un œil à gauche puis à droite avant de se lancer pour traverser la grande rue de Chaville qui relie Paris au château de Versailles. Tout n’est ici que brouhaha. Les calèches se succèdent dans un grondement infernal de roues et de sabots. Les sonnettes des vélos raisonnent, tandis que le petit vendeur de journaux s’époumone pour écouler son quotidien.

À onze heure trente en ce samedi matin du 6 août, la poste devrait grouiller de monde, elle pourrait ainsi, comme d’habitude, passer inaperçue. Pourquoi ce besoin d’être discrète ? Elle le sait bien.

Trop de sentiments, d’émotions contradictoires luttent dans sa tête. C’est la sixième fois que, cette semaine, elle se rend elle-même à la poste. Non pas qu’elle n’ait jamais rien à y faire, mais le facteur, d’habitude, porte le courrier à la boutique. Oui, il passe chaque matin vers dix heures trente. Salue Madeleine. Parle quelques instants avec elle. Lui remet les lettres pour la boutique, les personnelles aussi, quelques journaux parfois. Il n’omet jamais de prendre le courrier à poster. C’est ainsi que les « affaires postales » se sont organisées entre eux depuis la mort d’Hyppolite.

Quand elle y repense, comment a-t-elle pu faire une chose pareille ? Elle se sent fébrile. Son cœur palpite, là, sous ses mains qui tiennent son petit sac si serré contre elle. Elle marche vite, s’encourage, se presse à grands pas le long du boulevard. C’est aujourd’hui la dernière fois qu’elle se rend ici pour cette “affaire”. Elle a donné exactement une semaine pour adresser les réponses. Elle est venue exactement six fois les chercher.

« Nous y voilà ! ». Elle se fige devant le bureau des postes et télécommunications.

Elle se tient là, devant la porte. N’ose entrer. Attend elle ne sait quoi. Que la providence lui sourit. Un signe du destin. Les deux à la fois. Oui, tout lui irait, elle aurait bien besoin d’un miracle.

Elle prend une profonde inspiration, pose la main sur la poignée de la lourde porte de bois, lorsque celle-ci s’ouvre brusquement. Madeleine trébuche, pique du nez vers le sol. Elle tente, tant bien que mal, de ne pas chuter mais comment faire lorsqu’on est empêtré dans une superposition de longs jupons ? « Quelle calamité », pense-t-elle. « Bien mauvais présage ! ». Soudain, une main sûre l’attrape fermement par le coude. Elle relève le nez, pose sa main libre sur le bras d’un homme. Un frisson la saisit. Elle plonge son regard dans celui de son sauveur. Il y a là, de la douceur peut-être un peu voilée de tristesse, posée sur une moustache blanche, fournie, fort bien taillée et adroitement relevée sur les extrémités. Un sourire taquin nait sur une bouche aux lèvres pleines la faisant, à présent, se relever fièrement. Un éclat de malice vient illuminer le gris de ses yeux bordés de rides, levant d’un seul coup la brume qui s’y trouvait un instant auparavant. « Ces yeux, ce sourire… C’est curieux ! » pense-t-elle l’espace d’une seconde, comme si ces détails éveillaient un souvenir. Elle sent ses joues chauffer.

« Enfin, il ne manquait plus que cela. À mon âge, tout de même ! ». L’homme libère son coude, s’incline en soulevant son très haut-de-forme. Se présente dans un claquement de talons.

« Bien le bonjour Madame. Je suis terriblement désolée d’être à l’origine de ce grand désordre. Vous semblez toute chamboulée. Permettez-moi de me faire pardonner en vous invitant à vous reprendre un instant dans ce bistrot au coin de la rue ? Cela chasserait certainement tous ces tremblements. »

Madeleine tente de retrouver un semblant de calme en lissant sa longue robe de drap noir. Elle relève la tête, ajuste son petit chapeau pincé dans sa coiffure et s’excuse.
« Non, non, ça n’est en rien votre faute. J’allais trop vite. J’étais distraite. La préoccupation sans doute. C’est que… je suis assez pressée. Je dois récupérer mon courrier, voyez-vous. Et puis… on m’attend… Mon garçon ».
Madeleine se déteste de bafouiller ainsi devant cet homme impeccable, à l’aise dans son sobre habit noir rehaussé d’une cravate savamment nouée. Il porte bien la soixantaine et sa prestance dénote un savoir vivre et une élégance innée qu’elle juge du meilleur goût. Il est assurément fort plaisant à regarder.
« Dans ce cas », lâche-t-il simplement à une Madeleine encore troublée.
Il lui tient la porte du bureau ouverte. S’efface. Ajoute en s’inclinant une dernière fois :
« Attrapez donc ces lettres que vous semblez si pressée de lire. Nous nous reverrons, j’en suis certain ! »

Madeleine murmure encore un timide « au revoir », entre dans le hall sombre et frais, sent la lourde porte se refermer sur elle.

Son cœur, un instant distrait par cette étrange rencontre s’apaise pendant qu’elle patiente au guichet. Une employée trottine depuis l’arrière salle où elle était sans doute occupée à trier le départ du courrier. S’excuse de l’avoir fait attendre. Prend sa demande et lui glisse une enveloppe sur le haut comptoir de bois lustré. Une unique lettre qu’elle serre sur son cœur qui s’est soudain remis à battre.

Elle sort, cette fois sans encombre. S’immobilise un instant, curieuse de voir si l’homme à la moustache se trouve encore là. Il est près de midi, la vie s’est soudain ralentie et son sauveur s’est éloigné. Elle traverse de nouveau la grande rue, fait le chemin en sens inverse. Il faut qu’elle se dépêche. Paul, son fils, patiente à la boutique. Il doit avoir faim. « Ce garnement a toujours faim », pense-t-elle en souriant.

À la boutique, Madeleine se dépêche de faire disparaitre la missive avec les autres.

Elle a honte. Comme si c’était une chose affreuse, terrible, qu’elle doit cacher aux autres. « Non, jamais ! » Personne ne doit savoir ce qu’elle a fait là. « Même pas Paul. Ni maintenant. Ni jamais ! Oh, mon Dieu » se dit-elle, cachant son visage derrière ses mains. « S’il venait seulement à l’apprendre un jour… ».

Madeleine referme le petit tiroir dissimulé de son secrétaire sur les trois précieuses missives ordonnées par date d’arrivée. Elle ne sait d’ailleurs pas si elle doit les ouvrir. « Oui, c’est cela » pense-t-elle. « Et si je ne les ouvrais pas ? Faire comme si de rien n’était ? ».

Madeleine sert son déjeuner à Paul qui ne demande pas son reste avant de disparaitre dans les étages dès la fin du repas. Sa mère aujourd’hui, comme depuis quelques jours agit de façon bien étrange.

Elle a l’air absente. Ne l’écoute pas. Il préfère l’éviter.

La tension est à son comble dans la petite affaire de blanchisserie en ce début d’après-midi. Madeleine a la tête ailleurs. S’agace. Ses employées le sentent. Toutes se bousculent. Tentent de s’y retrouver dans cette ambiance électrique qui entoure la patronne depuis peu. Elles aussi n’y comprennent rien, mais n’y peuvent pas grand-chose.

Depuis une semaine, cette entreprise osée lui met le cœur en émoi. Tantôt, elle se fustige d’avoir eu une telle audace. Tantôt, elle se questionne avec excitation sur le nombre de Messieurs qui prendront le soin de répondre.

À cette question elle a déjà la réponse, reste à découvrir ces trois prétendants.

Madeleine, n’y tenant plus, s’isole dans sa chambre au-dessus de la boutique avec les trois lettres. Elle s’assied au bout du lit et pose les courriers sur ses genoux. Les regarde. Elle a chaud, puis froid. Elle est à la fois tourmentée et excitée. Il faut absolument qu’elle les lise. Assumer ses choix. Faire face. La curiosité l’emporte et en même temps qu’elle décachète la première enveloppe, elle se demande une dernière fois ce qui lui a pris d’agir ainsi ? Elle soupire. Eprouve quelque indulgence envers elle-même. De la tristesse aussi. Une grande solitude. Elle est veuve depuis si longtemps…

***

Tout ne cesse d’affluer soudain comme une vague et elle se souvient. Pourquoi cette démarche… Hyppolite, son époux, a péri lors d’un attentat anarchiste à Paris en décembre 1892. Elle a, fort heureusement, pu conserver l’affaire de blanchisserie malgré des conditions de concurrence difficile dans cette région spécialisée dans le traitement du linge de la capitale. Elle a eu bien du mal à s’imposer pour la faire perdurer, elle qui a travaillé si dur dans l’ombre d’Hyppolite. Les clients ont pris l’habitude d’avoir à faire à elle. Elle ne s’était pas effondrée malgré un jeune enfant à élever, songe-t-elle encore avec fierté. Elle avait su trouver sa place dans un monde fait pour les hommes. « Oui, la vie n’a pas toujours été facile » estime-t-elle. Pourtant son existence a retrouvé un certain équilibre. Malgré tout, subsiste un manque. « Oui, c’est ici que s’est esquissé le plan », se figure-t-elle. « C’est cela ! Parfaitement ! ». Elle souhaite aujourd’hui penser à l’avenir.

Paul a besoin d’une présence masculine. Elle aussi. En dépit de ses cinquante ans, elle a l’intuition d’être encore assez jolie pour prétendre au remariage. « Voilà, c’est ici qu’est née l’indécente chimère ».

Il y a tout juste un mois, Madeleine s’est rendue au journal local pour demander que l’on fasse paraître un faire-part. Elle avait inscrit sur le formulaire quelques mots tout à fait classiques pour se présenter. Avait posé ses conditions. Pas question de voir se présenter à sa porte n’importe quel rustre. Elle avait sollicité des éventuels intéressés une réponse pour le 6 août au plus tard. Avait pensé à faire adresser le tout poste restante sous son nom de jeune fille par mesure de prudence. Puis, elle avait glissé la feuille pliée sur le bureau du préposé, sans lui prêter véritablement attention. La tête basse, elle s’était acquittée du prix de la tractation avant de filer telle une gourgandine prise sur le fait. Comment avait-elle pu faire cela. Une femme de sa condition ?

***

La première lettre est assez courte. Le style télégraphique mais néanmoins sans fautes rappelle assez son annonce. L’homme dit avoir cinquante-neuf ans. Est ancien fonctionnaire d’état, mais dispose d’une rente substantielle provenant d’un quotidien dont il est propriétaire. Il explique qu’il est veuf, sans enfant. Ajoute être cultivé, attentionné et trouve charmante l’idée de se remarier. Il imagine un avenir où ils pourraient compter l’un sur l’autre et prendre soin ensemble du garçon. Tout cela semble à Madeleine partir du meilleur sentiment qui soit. Elle relie la courte prose une ou deux fois de plus pour s’imprégner de chaque mot.

Peser le pour. Etudier le contre. Cette proposition lui parait sensée, calme, convenable. Il termine en espérant avoir très bientôt de ses nouvelles. Sont également inscrits son nom, son adresse.

Madeleine replie la lettre. Elle a besoin d’une pause. Son cœur bat fort. Elle sent bien que si elle se laisse aller, la solitude dans laquelle elle se trouve risque fort de la faire accepter bien des choses. Elle est sous le charme. Se fait la réflexion qu’il est impossible de s’éprendre aussi vite ! S’ordonne à la retenue. Elle se lève. Fait quelques pas. Revient s’assoir. Tente en vain de se calmer. « Non mais dans quel état me mets toute cette histoire » se blâme-t-elle. Elle déplie le feuillet. Le replie finalement. Le pose sur le lit à ses côtés et sans tarder, ouvre la deuxième enveloppe.

« S’il vous plait, Madeleine répondez-moi ! » une signature : “Armand” sont les seuls mots griffonnés sur le billet. Elle regarde au dos. Rien ! Madeleine frissonne. Comment cet Armand connait son prénom ? Elle ne l’a pas mentionné dans son annonce. Elle reprend la première lettre, compare les écritures. Fixe le nom de l’homme de la première lettre et réprime un hoquet de surprise. Même écriture solide et fine. Même nom : Armand Lecomte. Elle repose les deux premières réponses sur ses genoux, ouvre la dernière enveloppe avec empressement et prend connaissance du dernier mot envoyé par Armand ce matin même.

« Ma chère Madeleine. Osez, je vous en prie ! Laissez s’exprimer ce petit grain de folie qui vous a mené à moi il y a une semaine. C’est sur mon bureau que vous avez posé votre requête et c’est là même qu’elle a trouvé l’homme qui souhaite vous être dévoué. Je vous attends. Très sincèrement. Armand »
Madeleine pose les trois lettres d’Armand sur le lit à ses côtés. Elle sait. Elle est certaine. Elle se lève. Sourit.

Et c’est exactement ce même petit grain de folie qui lui fait piquer son petit chapeau sur le haut de sa coiffure pour aller à la rencontre d’Armand.

Maintenant elle se souvient… Ces yeux gris, ce sourire… C’est lui !


NB : L’annonce de Madeleine, est la première annonce passée par une femme dans le Chasseur Français. La voici : « Veuve, 95 000 francs, bien sous tous rapports, 50 ans (fils 12), désire mariage homme distingué, aisé, généreux. Pas d’intermédiaire. Écrire pour le 6, Mme Henery, poste restante, Chaville (Seine-et-Oise). »