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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

1955 – Jacques et Marjorie – « Le pari », par Anna17

Pierre, Paul et Jacques avaient toujours pour habitude de se retrouver tous les mercredis matin au « Café des Trois bonnes Grâces » au centre-ville. Ces trois hommes d’une trentaine d’années, s’étaient rencontrés par leur métier commun : ils étaient poinçonneurs à la gare de Rouen-Rive-Droite. En plus, de leur métier, ils avaient en commun de ne pas être mariés, ce qui fortifiaient leurs liens amicaux. Leurs retrouvailles du mercredi matin était comme un rituel, boire un délicieux café, discuter de tout, rire de tout, mais il y avait le mercredi à ne pas manquer, celui où sortait la revue mensuelle « Le Chasseur Français ». En effet, ils attendaient avec impatience la sortie de cette revue pour s’amuser des annonces matrimoniales, quitte à véritablement en jouer…

« Regardes Jacques, c’est pour toi ! C’est bien ton genre, une annonce avec autant de rébus.
–  Que dis-tu ?
– Eh bien, regarde, lis moi ça : « Aristocratie XIVe siècle, propriétés, épouserait personne très fortunée, acceptant racheter domaine berceau famille. Snobisme négligeable si cœur sincère. » Celle là, elle est pour toi ».
Jacques intrigué, répondit :
 » Que de pitreries, on ne sait même pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.
 » Le journal en assure une femme puisqu’elle figure dans la catégorie « femme ». Et toi Paul qu’en penses-tu ? »
Paul complètement hilare, répliqua :
 » Je laisse celle-là à Jacques. Aucune description physique, pas d’âge.. Ohlala le résultat doit être désastreux. Comme tu dis, Pierre, Jacques a l’habitude de ce genre de rencontre quelque peu surprenante . Tu te souviens de la fois dernière….
– Oh les amis, surtout pas ! Je ne veux plus que l’on en parle. »
Tout en buvant leur café, Pierre et Paul se mirent à rire.
« Ça nous avait bien fait mourir de rire de te découvrir aussi naïf. Tu croyais dur comme fer, que dans ce genre de machin, tu pouvais rencontrer des déesses alors qu’il n’y figure que des thons. J’en étais peu convaincu avant ta fameuse « pêche » si je puis dire mais maintenant j’en sûr et certain. Ces annonces-là, très peu pour moi sauf… Pour jouer si tu vois ce que je veux dire. »
En pleine réflexion Paul l’air narquois lança une proposition qui sortait de leur plaisance habituel :
« Bonne idée Pierre ! Pourquoi ne pas jouer ou plutôt parier sur la mystérieuse créature qui se cache derrière cette annonce ?
– Excellente idée ! Et c’est Jacques qui s’y colle !
– Non ! Certainement pas ! Pas encore moi.
– Allééé Jacques ! Tu ne vas pas te marier avec, tu vas jouer et nous aussi ! »
Pierre plié de rire ajouta :
 » Et surtout tu n’es pas riche ! Bien loin de là. Qu’en bien même, ce serait tangible, il serait impossible à cette demoiselle de te prendre pour époux… Amusons-nous un peu. »
Jacques avait quelques réticences, mais que pouvait-il y perdre ? Et si cette fois, il s’agissait d’une beauté, il ferait taire ses amis, et gagnerait ce pari aussi futile qu’il soit. Et même si la femme était à son goût, il n’était pas du genre à s’émouvoir et vouloir établir une relation durable. Ce n’était qu’un jeu après tout.
 » Bon, j’accepte camarades ! Que gagnerons-nous ?
-,  Disons qu’en bons amis que nous sommes, les deux perdants paieront le café tous les mercredis matin au gagnant et durant toute l’année. Ce n’est qu’un petit gain pour alimenter notre jeu.
– Bien, lançons les paris », termina Paul.
Les trois copains, prirent dans le jeu, pariaient sur le plus fantasque. Pierre pariait sur une vieille mégère utilisant des biens aristocratiques à vendre pour attirer un homme fortuné et profiter de celui-ci jusqu’à sa ruine total. Paul, sur une femme vieille et hideuse avec les caractéristiques les plus déroutantes, mais qui jouerait sur sa sincérité du fait de ne pas avoir mis de description. Et Jacques, qu’il s’agissait d’une sublime jeune femme, plutôt réservée dans son annonce afin de ne pas attirer n’importe qu’elle vautour.

À la fin de chaque annonce, on trouvait un numéro pour contacter l’annonceur. Jacques partit vers la cabine téléphonique à quelques mètres du café pour appeler la prétendante en question, sous le regard moqueur de ses acolytes.
Une douce voix répondit à l’appel.
« Bonjour, Marjorie de la Haye à l’appareil. Que puis-je pour vous ? »
Stupéfait de la douceur et de la légèreté de la voix, Jacques répondit :
« Bonjour, je me prénomme Jacques…Jacques de de (troublé, et ne pensant pas à devoir inventer un nom à l’improviste, il vit la chaise sur laquelle il était assis au café) La Chaise. Jacques de la Chaise. Je vous appelle par rapport à votre annonce. Une rencontre, serait-ce possible ?
– Oh oui ! Bien entendu.
– Très bien. Peut-on se rencontrer mercredi prochain, disons dix heures ?
– Cela me convient.
– Parfait ! Alors dix heures au « Café des Trois Bonnes Grâces »?
– Je ne connais pas.
–  Il se trouve dans la rue à gauche du palais de justice.
– D’accord, je trouverai bien.
– Je porterai une veste bleue et un chapeau noir. Vous ne me louperez pas.
– Je veillerai à vous reconnaître. Au revoir.
– Au revoir, Mademoiselle de la Haye. »

Jacques repartit retrouver ses amis pour ainsi leur raconter le bref échange avec Marjorie. Néanmoins, il se garda de leur dire, la surprise qu’il avait eu en entendant la voix délicieuse de ce qui semblait être une jeune femme. Un bon point pour lui.

Ce mercredi matin arriva et quelques heures avant la rencontre, Jacques prit son rôle très au sérieux. Il se mit sur son 31. Il se rasa et se coiffa avec minutie puis se parfuma. Et enfin, il mit son costume, le seul et unique costume qui laisserait penser à un minimum de présomption. C’était un pantalon en velours gris , une chemise blanche et une veste drape cut bleue marine, et il termina avec son chapeau noir.

Il décida de partir en avance pour arriver une demie heure plus tôt, il fit mine de patienter en lisant le journal et vit ses camarades s’installer plus loin pour assister à la fameuse rencontre tant attendue. Même s’ils ne pouvaient rien entendre de leur conversation, ils ne manqueraient pas de voir leur ami ridiculiser une fois de plus.

Une demie heure plus tard, il leva les yeux par dessus le journal et vit approcher une jeune femme au visage d’ange. Il n’en revenait pas. Sa voix était égale à sa beauté. Il n’avait jamais vu une aussi belle créature. Une morphologie mince, des traits fins, un teint de pêche et coiffé d’un chignon banane comme Audrey Hepburn. Sa robe fleurie et son manteau vert foncé faisait ressortir la jolie couleur noisette de ses yeux. Il tourna la tête pour y voir la réaction de ses amis. Stupéfaits, ils restèrent bouche bée, ils en étaient encore plus choqués que leur ami. Jacques en oubliait qu’il était sur le point de gagner ce pari égrotant.
Comment une aussi belle femme ne pouvait-elle pas avoir moult prétendants ? Et surtout comment ne pouvait-elle ne pas être mariée ? Ne serait-ce que fiancée ?

« Bonjour ! » Lui dit-elle timidement.
Maladroitement, il se leva de sa chaise pour lui tirer la sienne et lui répondit :
 » Bonjour mademoiselle , vous avez bien débuté la journée ?
– Oui très bien, merci. »
Sans montrer un signe de faiblesse, l’angoisse s’empara de Jacques, il ne s’attendait pas à voir une aussi belle femme. La tâche la plus difficile étant de mentir sur une fortune qu’il ne possédait pas.
Afin de garder son calme, il commanda deux cafés et décida de démarrer la conversation en lui faisant remarquer :
« Eh bien, je dois vous avouez que je suis stupéfait de voir qu’une jeune femme comme vous ait pu laisser une telle annonce dans ce genre de revue.
– Avant, toute chose, je je dois…
Il coupa la parole à la jeune fille, et prenant un air des plus présomptueux, il enchaîna les inepties.
L’ennui étant qu’il n’était plus dans un jeu de rôle afin de gagner un pari, mais il était déterminé à séduire la jeune fille de par sa prétendue fortune. Il continua sans arrêt :
 » … il fut un temps où un de mes lointains parents à même légué près de 8 millions de francs à la ville et… »
L’air un peu intimidée, Marjorie le coupa :
« Veuillez m’excuser, mais je dois vous avouer quelque chose.
– Ah oui ? Je vous écoute.
– J’ai peur qu’il y ait un malentendu, mais… l’annonce, c’est bien moi qui l’ai passé sauf que ce n’est pas pour moi. C’est pour… Pour ma mère. »
Stupéfait, il ne dit plus un mot et écouta la jeune femme.
« Je suis désolée, mais l’annonce n’est pas pour moi, c’est pour ma mère. Je dois partir avec mon fiancé à la campagne. Nous sommes issus de l’aristocratie depuis plusieurs siècles, c’est bien vrai, mais depuis que mon père est décédé nous sommes dans la ruine la plus totale. Il nous faudrait un homme pouvant racheter tous les biens appartenant à la famille. Vous comprenez ? Ma mère a voulu me forcer à épouser un snobinard des plus détestable mais je lui ai désobéi. Mon cœur a toujours été pris par Simon, un fermier. Vous qui êtes du même rang que moi, vous comprenez comment il a pu être difficile pour ma mère d’accepter un tel mariage. Et pour me faire pardonner de cet outrage, je me suis dit qu’il fallait que je lui trouve quelqu’un du même rang. Mais je ne m’attendais pas à voir un homme aussi jeune… »
Suite à cette annonce Jacques ne savait que répondre à ce coup de tonnerre des plus inattendus. Marjorie poursuivit :
« Je vois désormais à votre expression que vous ne vous attendez pas à cela et je m’en excuse mais si toutefois vous avez un parent plus vieux… Tenez, je vous donne une photo de ma mère. Voici Margueritte de la Haye ».
Jacques était en proie à se demander comment avait-elle osé lui demander s’il avait un membre de sa famille susceptible d’être intéressé par sa mère alors qu’il venait à peine de se rencontrer et toujours sans réaction, il découvrit la photo et éprouva un véritable dégoût qui se retenu de faire apparaître. Il s’agissait d’une femme d’une cinquantaine d’années, plutôt adipeuse. On y voyait plusieurs verrues sur son visage difforme. Il ne pouvait pas y avoir plus contradictoire que la mère et la fille. Enfin, le jeune homme reprit ses esprits et se remit dans son rôle d’aristocrate :
« Je ne sais que dire, vous êtes si radieuse il allait de soi que votre cœur soit déjà pris. Ma foi, si j’avais connaissance d’un grand-oncle qui chercherait une veuve à épouser, je penserai à vous, enfin à votre mère ».

Les deux interlocuteurs n’avaient plus rien à se dire. Ils burent le café et Marjorie partit peu de temps après.

Jacques se rappela de ses amis toujours stupéfaits qui guettaient au loin la scène qui venait de se dérouler. Qu’allait-il leur dire ? La vérité ? Ils se moqueraient jusqu’à la fin des temps. Après mûres réflexions, il se dirigea vers eux d’un pas des plus naturel. Les réactions jaillirent sans attendre.
« Eh bien, lui dit Pierre, tu nous as scotchés ! Tu avais raison, il n’y a pas que des tromblons, je vais peut-être m’y mettre moi aussi, pour trouver une jolie petite bourge.
– Alors raconte-nous », lui demanda Paul.
Jacques remarqua que ses amis étaient bien loin de se douter de la vérité et de plus, ils n’avaient sûrement pas vu le moment où Marjorie lui donna la photo de sa mère. Il décida alors de tirer un avantage de cet événement gênant.
« Euh… C’est-à-dire que… qu’elle est tombée dans le panneau. Elle m’a cru et elle est tombée sous mon charme. Elle tenait absolument à me revoir, mais… mais j’en ai décidé autrement. Devoir faire toutes ces manières, très peu pour moi…
– Pauvre idiot ! » répliqua Paul.
– Aussi imbécile qu’il soit il a gagné le pari. Moi avec une aussi belle créature, je me serais fait passer pour riche comme Crésus. »

En son for intérieur, la déception demeurait grande, Marjorie ne sortait pas des pensées de Jacques, mais devant ses amis, il devait s’y résoudre.
« Ce qui compte, c’est que j’ai gagné le pari, non ? »


Photo : © DR – Rouen, Portail de la Calende et rue du général Leclerc vers 1954 -1957.

3 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    16 décembre 2018 at 20 h 11 min

    Avant d’attaquer les commentaires, je dois avouer que grâce au texte d’Anna17, j’ai appris une chose en voulant vérifier qu’il y avait des cabines téléphoniques à Rouen en 1955 aisément accessibles… : hé bien Rouen a été la première ville de France à être équipée de cabine, et ce, dès 1882 !

    Maintenant mes remarques sur la nouvelle. L’idée est très sympathique -cela fait très comédie année 50-60 justement, voire en effet de ces comédies américaines à la Lubitsch où les hommes sont habillés, justement, en vestes drape cut. Cela étant, je crains qu’il y ait encore un peu de retravail.

    > Je ne sais pas comment sont les personnages. Ni physiquement, ni très peu sur eux-mêmes, leurs caractères. C’est dommage. On peut peut-être les croquer davantage en 2/3 lignes durant les dialogues. Là, ce ne sont que des voix… au service de l’installation de l’intrigue. Faites les vivre ! Donnez-nous de quoi les imaginer ! Quels visages, postures, tics, habits, petites digressions sur eux, etc. ?

    > Les dialogues mériteraient en effet d’être entrecoupés de « hors champ », description des environs (1-2 lignes !), attitude et postures des interlocuteurs… Sinon on est dans un texte pour la radio ou le théâtre… Il faut donner à voir, à imaginer au lecteur. C’est toujours possible avec peu d’efforts et de moyens.

    > Il y a très peu de signes de l’époque (les vestes, si, Hepburn et son chignon, mais c’est peu…)

    > Le fait qu’elle balance les histoires de famille aussi vite ne va pas. Il faut faire s’étaler cela. Elle n’avoue pas tout à un inconnu comme cela (du moins à mon avis). Jacques pourrait s’accrocher, attiré par son côté mystérieux et relancé par ses potes qui veulent le voir perdre… Et ce n’est qu’au bout de plusieurs rencontres qu’elle avoue parce que son mari pourrait être jaloux, ou parce qu’elle ne veut pas faire de la peine à Jacques, etc…. par ex.) En fait vous plantez une intrigue élaborée, mais ne vous y installez que très peu, et le lecteur aussi… c’est tout de même un peu dommage. Ca mériterait quelques pages de plus (peu, pas un roman, hein…)

    > Par crainte d’être incomprise vous « surécrivez » parfois. Exemple : « On y voyait plusieurs verrues sur son visage difforme »> C’est trop. Elle peut être laide – et alors le dire ainsi- ou même simplement fade et sans charme ; cela suffit. Là, avec ça vous appuyez trop l’effet.

    > Enfin la chute pirouette un peu facile laisse sur sa faim…

    Je vous suggère :
    – de rallonger ce texte en creusant vos personnages. Prenez votre temps. Laissez reposer.

    – de rajouter des éléments de décor, d’époque (lire les nouvelles précédentes terminées du « Projet… » Regardez comment c’est fait)

    – de rallonger le temps de la nouvelle : plusieurs rencontres seraient bien. Que ça ne soit pas au galop. Que ça se complique, devienne intriguant…
    – de revoir la chute. Mais si vous avez repris avant, la nouvelle idée de chute vous viendra très naturellement.

  2. A l’instar de Francis, je pense que le texte a du potentiel. J’attire toutefois l’attention de l’auteur sur certaines expressions qui ne devaient pas être fréquemment utilisées en 1958: un « thon », « plié de rire ». Ils burent « le » café semble très familier alors que le registre du texte est plutôt soutenu. J’ai repéré quelques fautes de frappe que je peux signaler mais qui disparaitront sans doute lors de la réécriture du texte. Bonne continuation!

  3. Je partage les avis précédents mais j’ai apprécié l’idée du pari, originale et drôle. Avec quelques modifications, le rendu devrait être très sympa, hâte de le lire !

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