Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Catégorie : Groux (Page 2 of 3)

Texte de Groux

Des jours et des jours que je roule. J’ai dit à mes amis que je partais me ressourcer en pleine nature, loin de tout. Je leur ai expliqué avoir l’impression de suffoquer dans cette vie, de ne plus me reconnaitre dans ce quotidien. J’ai laissé les clés à ma sœur et posé tous les congés qu’il me restait. J’ai ressorti du garage mon vieux camping-car des années 60 et suis parti sans me retourner, sans destination précise.

Je ne peux pas leur expliquer ma démarche, personne ne comprendrait. Au mieux, ils croiraient que je suis malade, au pire ils me verraient comme un illuminé.

Il y a quelques temps, le regard des autres m’aurait freiné, m’aurait fait reléguer mes désirs dans un coin de mon cerveau. Aujourd’hui, je me sens prêt à assumer qui je suis et ce que je veux.

La route défile sous les pneus de mon combi. Je cherche un endroit isolé. L’idéal serait de camper au bord d’un lac, perdu au milieu d’une forêt. Pas trop loin d’une ville, que je puisse aller me ravitailler, mais suffisamment éloigné pour qu’aucun intrus ne vienne m’importuner et que je puisse vaquer tranquillement à mes occupations.

Comme chaque matin, après mon café pris face au lac et au soleil qui se lève, je vais prendre ma douche. Aujourd’hui, pourtant, je m’attarde plus longuement sur mon reflet dans le miroir. Je suis méconnaissable. Une barbe me mange les joues, mes cheveux ont poussé et sont complètement indisciplinés, ma peau est tannée par le soleil. Je regarde mes yeux. Mes yeux si particuliers, qui font se retourner les gens, qui font qu’en soirée, chaque personne me remarque, et vient obligatoirement me parler afin de voir ce phénomène de plus près. Jusqu’à présent, cela me mettait mal à l’aise, j’aurais préféré me fondre dans la masse. Aujourd’hui, je suis fier de mes yeux, l’un bleu, l’autre marron. Comme s’ils témoignaient de tout ce que je peux être, de ma dualité, de la multiplicité de mon être, de ma différence.

Il me faut aujourd’hui aller à la petite ville jouxtant la forêt, me ravitailler. Comme à chaque fois, je laisse mon véhicule et me déplace à pieds. A la moitié du chemin, la pluie se met à tomber. J’aime la sensation de l’eau glissant contre ma peau, de mes cheveux se collant contre mon front, de mes vêtements se plaquant contre ma peau.

En arrivant au village, les rues sont désertes. Les habitants se sont précipités à l’abri, col relevé, parapluie ouvert. J’ai l’impression que la ville m’appartient.

Un frisson de froid me traverse le dos. Je n’avais pas prêté attention au vent qui s’était levé. J’ai besoin de me réchauffer. Devant moi, une petite porte dérobée avec un petit panneau de bois indiquant un bar. J’ai l’impression d’être transporté des siècles en arrière devant cette devanture et décide de pousser la porte.

Il faut du temps pour s’acclimater à la pénombre de la pièce. Les yeux sont obligés de cligner plusieurs fois pour s’habituer et tenter de voir quelque chose. Une odeur de cigares, de cuir et de café saisit quiconque pousse la porte et ose s’aventurer à l’intérieur.

La pièce est grande mais donne une atmosphère calfeutrée. Aucune fenêtre ne vient habiller les murs. La lumière est apportée par de grosses ampoules descendant du plafond, amenant une douce lumière orangée. Les va-et-vient des passages font bouger ces longs fils de lumière, entrainant un jeu d’ombres chinoises. Les visages ne sont jamais entièrement révélés.

Les murs sont faits de grands panneaux de bois sombres. Quelques vieilles peintures y sont accrochées et ont eu leur temps de gloire il y a de nombreuses années. Aujourd’hui, la fumée des innombrables cigarettes les ont délavées, ternies. Pour certaines, on ne devine plus qu’on ne les voit les personnages.

Au fond de la pièce, une grande bibliothèque regroupe différentes boites de cigares, quelques vieux rhums et whiskys et des livres jamais ouverts, recouverts d’une épaisse couche de poussière.

Une grande caisse de bois est posée tout en bas, remplie de tous les objets oubliés par les clients. On y trouve des lunettes, des briquets, de vieilles lettres d’amour, quelques couteaux, un revolver ainsi qu’une veste ou une paire de chaussures… un bric-à-brac à l’image des occupants du lieu.

Dans son prolongement, le comptoir du bar. Un comptoir en bois, imposant, immuable. Poli par toutes les mains qui se sont appuyées dessus. Prolongé au fond par un grand miroir, agrandissant la pièce, déformant les gens et objets. A chaque extrémité, une lampe à l’abat-jour piqué.

De vieilles tables bancales en bois vieilli sont disséminées dans la pièce. D’étranges figures géométriques ont été formées par les ronds des verres ou des tasses à café, par les brûlures de cigarettes, par les différents chocs reçus. Des chaises au dossier rond et ajouré les entourent, complétées par d’autres, rajoutées au gré des bagarres.

Près des murs, de vieux fauteuils en cuir, usés et défraichis d’avoir trop servis. D’anciens jeux de cartes sont abandonnés sur les tables basses leur faisant face.

Des ventilateurs de plafond tournent paresseusement, brassant un air chaud et rance.

Le parquet grince lorsqu’on s’avance dans la pièce. Sur la droite, un vieux juke-box occupe un des angles. Il diffuse encore des vieilles musiques grésillantes de jazz américain des années 30.

Au centre, la pièce maitresse. Un piano droit en bois, relativement en bon état en regard du reste de la décoration. Ses touches sont en ivoire. Le bois est brut et abimé. Vieux gréement ayant traversé les décennies. Face à lui, un banc au cuir déchiré. L’ensemble raconte des histoires sans parler, invite à l’écoute et à l’instant présent. N’importe qui peut venir jouer.

C’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Au milieu des ronds de fumée, des rires d’hommes et des sourires des femmes. Au milieu des cigares, des verres de scotch et des jeux de cartes. Au milieu des senteurs de nicotine, des odeurs d’alcool et des parfums capiteux.

Lorsque, glacé par la pluie, j’ai osé pousser cette porte et m’aventurer au milieu des habitués. Lorsque j’ai vu ce piano et que j’ai effleuré ses touches du bout des doigts. Lorsque j’ai pris place dans un de ces fauteuils et que le temps ait semblé s’arrêter.

Tout ce que j’avais pu contenir durant toutes ces années s’est mis à déferler en moi, torrent impétueux et sauvage.

Je regarde les clients autour de moi. J’aperçois cette belle dame brune, au regard vague. Elle semble triste. Un seul verre, presque vide est posé devant elle. Verre de cognac me semble-t-il. Je pourrais surement lui en proposer un autre.

Il y a aussi ce groupe de jeunes filles. Une s’est retournée pour me regarder lors de mon entrée et m’a adressé un petit sourire timide. Mais ses amies rigolent fort, cela m’insupporte.

Je vois également le profil de cette jeune femme blonde. J’aime la délicatesse de son nez et la finesse de ses mains que l’on voit, tenant l’anse d’une tasse à café. Je la fixe, hésitant à me lever pour aller lui parler, lorsqu’un homme arrive et l’embrasse dans le cou.

Je sens un regard fixé sur moi. Un jeune homme brun, yeux noirs, barbe de quelques jours savamment travaillée. Son regard me transperce, m’aimante. Je le trouve beau.

Je sens au fond de moi que ce soir, enfin, j’oserai aller aborder quelqu’un. Que je laisserai ma timidité de côté.

Je fais signe au serveur, afin qu’il vienne prendre ma commande. Je demande un verre de bourbon. Je n’en ai jamais pris mais il me faut me donner une contenance.

Je continue d’observer les occupants du lieu quand une voix chaude et grave me fait sursauter. Le jeune homme brun. Sans me demander mon avis, il s’assoit dans un des fauteuils me faisant face et engage la conversation. Ses yeux pénétrant les miens, il me dit qu’il est lui aussi seul ce soir dans ce bar. Qu’il n’aime pas boire sans quelqu’un lui tenant compagnie, qu’il trouve encore plus dommage de me voir seul et que la soirée lui serait bien plus agréable à mes côtés.

Je lui souris et accepte. Cela sera donc lui ce soir.

Il se révèle d’une compagnie charmante. Après plusieurs verres partagés, je me risque à quelques allusions d’intimité. Il me propose alors que l’on aille prendre un taxi pour aller chez lui. Je m’imaginais cela plus difficile. Lorsque nous quittons ce bar, je sens l’excitation m’envahir et la fébrilité me gagner. C’est la première fois que je vais le faire. Une sorte de calme glacé m’envahit à cette idée. Je sais exactement quoi faire.

Mes doigts viennent alors toucher le métal glacé du couteau que j’ai emporté. L’excitation monte encore à ce contact.

Il se tourne alors vers moi tandis que le taxi se gare. Il me fait un large sourire en m’ouvrant la portière, m’invitant à monter…

D’étranges pensées se bousculent dans ma tête au fur et à mesure que le taxi avance dans la ville endormie. J’ai imaginé tellement de fois ce moment, j’ai envisagé toutes les façons de procéder. Je tourne la tête vers lui, il me sourit. Son air tendre et doux m’émeut. Il me prend la main, me fait des petites caresses. Une pointe de culpabilité m’envahit, que je refoule immédiatement. Je ne dois pas m’éloigner de mon but. Je serre le couteau dans ma poche, comme un totem, un talisman.

Je repense à mon adolescence. J’étais fasciné par les dissections et la médecine. Les muscles, les tendons, les cartilages n’avaient plus de secrets pour moi. J’étais subjugué par l’incroyable complexité du corps humain. Là où certains affichaient les posters de leurs idoles, moi j’ornais mes murs de grandes planches d’anatomie.

Le contact de sa main sur mon bras me fait revenir à la réalité. De son doigt, il suit le trajet de mes veines saillant sous ma peau. Un frisson me parcourt, je ferme les yeux une seconde. Sa main remonte vers mon cou, ses doigts viennent s’emmêler dans mes cheveux.

J’assiste comme un spectateur aux transformations que mon corps opère. Mon souffle s’accélère, mon rythme cardiaque se désordonne, mes sens sont en alerte. Je me tourne alors vers la fenêtre. Il faut que je me recentre sur mon projet.

Cela fait tellement longtemps que personne ne m’a touché. Dans mes scénarios, je n’avais pas anticipé que mon propre corps pourrait me trahir pour un peu de douceur, un peu de contact physique. Je serre les dents, la rage me reprend.

Les lumières défilent, comme des flashs dans la nuit noire. Je me ressaisis, il ne faut pas que je sois trop distant. Il me faut jouer le jeu également, gagner sa confiance pour pouvoir mieux le frapper en plein cœur.

Je me penche vers lui et ma main vient esquisser une caresse sur sa joue. Je sens les picotements de ses poils le long de mes phalanges.

Le taxi ralentit et s’engage dans un petit chemin de terre mal éclairé. Une forme sombre au loin laisse deviner une maison entourée de grands arbres sombres. Quelques pas nous mènent à l’entrée. Je suis mon hôte à l’intérieur. L’excitation me reprend tandis que je m’avance dans le salon.

Alors que je m’installe dans le canapé, je l’entends sortir des verres et me proposer une coupe de champagne.

Mes yeux font le tour de la pièce, je m’imagine porter mon premier coup sur ce grand tapis noir. Et tandis qu’il serait à genoux face à moi, l’empoigner par les cheveux et le trainer sur le carrelage froid. Je viendrais alors m’allonger contre lui, et pendant que ma bouche viendrait s’écraser sur la sienne, mes mains le déshabilleraient. Je m’imagine lui faire l’amour, tandis que mes doigts serreraient son cou, réduisant sa respiration.

Je voudrais l’entendre crier, de plaisir et de peur, de souffrance et de jouissance.

Un souffle chaud dans mon cou m’indique sa présence auprès de moi. Il vient me mordiller le cou, je sens sa langue douce et chaude contre ma peau. Je ne peux retenir un gémissement. Ses mains descendent le long de mon torse, se glissent sous mes habits. Un frisson part de ma nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Ma bouche cherche la sienne, mes mains l’attirent contre moi. Ses yeux brûlent de désirs alors qu’il commence à me retirer ma chemise.

Je repousse en pensée le moment de mon passage à l’acte. Il me séduit et réveille en moi des sentiments oubliés. J’entends une petite voix me murmurer que je ne suis pas obligé, que je peux encore faire machine arrière, que rien ne m’oblige à passer à l’acte.

Son corps vient alors se presser contre le mien. Je sens son désir déformer son pantalon, je sens l’envie monter. Je vois le sang palpiter à travers ses veines. Je me mords la lèvre en imaginant le sang gicler, en le ressentant couler le long de mes doigts, chaud et onctueux.

Après pas mal d’incertitudes, il devient évident que tout ceci finira mal. Ma pulsion est trop forte. Je ne vois plus que du sang et de la chair devant moi.

Je le sens, malgré moi, se relever. Il me dit de l’attendre, qu’il va aller chercher la bouteille de champagne au sous-sol. Je le vois qui s’éloigne. Je reprends mes esprits. Un autre scénario germe dans mon esprit. Le prendre par surprise, alors qu’il me croit encore au salon, le poignarder encore et encore. Puis lui faire l’amour pendant qu’il se vide de son sang. Mélanger nos corps, nos fluides, notre sang.

Sur la pointe des pieds, j’entrouvre délicatement la porte et commence à descendre les marches.

L’excitation continue de monter au fur et à mesure que j’avance. Je m’arrête avant d’arriver en bas et abandonne ma chemise sur le sol. Je l’entends remuer des affaires. Je ne sais pas ce qu’il déplace pour trouver cette bouteille mais il ne s’attend certainement pas à me voir arriver.

Je colle ma main contre la porte en bois. Je caresse délicatement le bois brut, imaginant mon amant de l’autre côté. Je laisse les images défiler dans ma tête, m’envahir jusqu’à me donner de réelles sensations, jusqu’à atteindre la limite de la jouissance. Cela me met dans un état second, je ne suis plus qu’une arme en marche, qu’en quête de sang et de chairs tuméfiées.

J’appuie très lentement sur la poignée de la porte. Je retiens mon souffle tandis que la porte s’entrouvre. De ma main droite, je sors le couteau et du pouce, l’ouvre.

Aucun grincement ne se fait entendre, je me réjouis de pouvoir compter sur l’effet de surprise. Je réalise soudain que les bruits que j’entendais se sont arrêtés, seul le silence m’accompagne. Il me faut redoubler de prudence, je veux pouvoir le surprendre.

Je pousse un peu plus la porte et me glisse par l’entrebâillement. La pièce est baignée de pénombre et une sensation de froid m’envahit. Je dois être arrivé dans sa cave. Mes yeux clignent mais s’habituent rapidement à cette obscurité. Je vois des rayonnages et des dizaines de bouteilles de vins alignées, couchées. Mais aucune bouteille de champagne. Je m’aventure un peu plus, et le cherche du regard. Personne. J’aurai juré l’avoir entendu derrière cette porte. J’aperçois alors une petite porte de bois entre 2 rayonnages. Il doit être derrière, j’avais également chez moi une pièce où je stockais les bouteilles dédiées aux occasions particulières. Je m’approche pour l’ouvrir aussi doucement que la précédente. La porte s’entrebâille cette fois avec un petit grincement métallique. Je m’aventure plus rapidement à l’intérieur, je bouillonne. Je déteste cette frustration de devoir attendre. Je sens mon excitation à son apogée et je veux assouvir tous mes fantasmes. Peu importe qu’il m’entende, j’improviserai.

Au moment où je m’avance dans la pièce, j’entends la porte se refermer brusquement derrière moi. Le courant d’air que je sens contre mes joues aura eu raison de ma tentative de discrétion. La pièce est plongée dans le noir. A tâtons, je trouve un interrupteur et fait jaillir la lumière. Je me trouve dans une pièce immaculée. Une table métallique est installée au milieu et seules 2 grandes armoires sont installées contre les murs. Je recule doucement vers la porte, glacé par l’ambiance. Je ne sais pas ce qu’il fait dans cette pièce mais ne tiens pas à le savoir. J’appuie sur la poignée pour repartir à sa recherche, la rage encore décuplée de ne pas l’avoir trouvé et de devoir encore me languir pour assister à son agonie. La porte ne s’ouvre pas. J’appuie frénétiquement sur la poignée, tire, pousse, rien ne se passe. Je réalise, alors que l’angoisse monte simultanément, que la porte est fermée à clé. A ce moment-là, j’entends sa voix grave et chaude. « Je t’attendais ». Je me retourne doucement, serrant encore plus fermement mon couteau, prêt à l’attaquer au moment même où je lui ferai face. Il est debout au milieu de la pièce, ne portant qu’un grand tablier gris sans rien d’autre dessous. Dans sa main, une hache et dans l’autre une paire de tenaille. Je baisse les yeux sur mon couteau que je serre comme un ultime bouclier. Il semble ridicule. C’est à ce moment-là que l’horreur a commencé.

Il me fait face. Je le trouve tellement attirant avec l’angoisse qui blanchit ses traits. Il sert son couteau, comme s’il avait la moindre chance contre moi. Il était donc venu pour me tuer. Je trouve la situation tellement cocasse. Je ne l’avais pas vu venir celle-là. Tout comme je n’avais pas imaginé ramener un homme ce soir. Je pense, amusé, que jusqu’au bout, il y aura eu des imprévus dans cette histoire.

Cela rajoute du piquant à ce que je vais faire. Mes gestes sont maitrisés, d’une précision chirurgicale. Tandis que je commence à jouer avec lui, les murs insonorisés couvrent ses hurlements. Le sang gicle sur mon tablier, recouvre mes bras, me coule contre le torse.

Je me sens enfin apaisé, avec la sensation du travail terminé. Il me faut alors déplacer le corps avant d’aller me coucher. La petite forêt à la sortie de la ville fera l’affaire.

Mon téléphone me réveille quelques heures plus tard. Le soleil est à peine levé. A l’autre bout, un de mes hommes. « Capitaine, je vous ai envoyé un taxi, il faut que vous veniez immédiatement. Un promeneur a découvert un corps atrocement mutilé dans la forêt tout à l’heure. Je crois que tout cela recommence… ». Un sourire se dessine sur mes lèvres tandis que je monte dans la voiture. Je me sens au sommet de ma forme. D’étranges pensées se bousculent dans ma tête au fur et à mesure que le taxi avance dans la ville endormie…

Texte de Groux

Aussi loin que portent mes yeux, la campagne et les champs s’étendent à perte de vue. Ils colonisent la forêt qui entourait le village. J’en connais chaque recoin. Je m’y amusais auparavant. Je me rappelle les sorties de chasse avec mon père, les courses au trésor avec les autres enfants du village, les balades solitaires et mélancoliques. Je me souviens des longues heures à cheminer à côté de la rivière, cette rivière qui séparait notre village en deux. Une petite île s’était créée en son milieu et je m’y imaginais des histoires fantastiques.

Derrière moi se trouve notre village. Au tout début, il s’agissait d’un hameau puis le passage d’un roi lui a fait connaitre son âge d’or. Des gens de toutes régions ont voulu venir s’installer. On a pavé les quelques rues qu’il y avait, on a construit quelques grosses maisons. Le maire est d’ailleurs fier de son église d’époque, la plus grosse de tout le comté. Puis tout s’est arrêté aussi rapidement que cela avait commencé. Le roi est parti, s’est installé à plusieurs centaines de kilomètres, plus au sud. Les gens l’ont suivi, ont abandonné la petite ville. Le centre a gardé un charme désuet. Comme s’il était resté figé dans un temps qui n’existe plus.

Je suis lassé de cet environnement. Enfant, il m’émerveillait. Aux portes de l’âge adulte, je rêve d’autre chose. La vie campagnarde n’est pas pour moi. Je n’ai pas envie de suivre les traces de mon père et de reprendre son commerce. J’ai de plus grandes ambitions.

Aujourd’hui, est peut être le jour où tout va changer. J’ai dans mes mains, l’enveloppe contenant la réponse à ma candidature dans une prestigieuse école d’architecture. Je n’ose l’ouvrir. Fébrilement, je déchire le papier. Je souris intérieurement, je me vois déjà vivre à la capitale. Mes yeux se posent sur la lettre. Je manque de défaillir, je ne suis pas pris. Ils trouvent mon projet irréalisable, dénué de bon sens. De rage, je froisse la lettre et la jette à terre.

Ils n’ont rien compris, n’ont pas vu mon génie. Ils restent enfermés dans leurs pauvres repères étriqués.

Je refuse de me laisser abattre et me prends à rêver. Un jour, mon nom sera connu. Il faudrait que je laisse quelque chose de tellement grandiose, de tellement immense que cela me survivrait durant des siècles. Cela me ferait connaitre dans le monde entier. Je leur prouverai leur erreur de ne pas avoir cru en moi.

La colère reprend le dessus. Tous mes efforts n’ont servi à rien. Je prends mon carton à dessins. J’y retrouve des projets de gare, de ponts, de viaducs, d’observatoire… Je les déchire un à un. Rien d’assez bien. Quelques larmes de rage viennent m’aveugler.

La détermination s’empare de moi. Je ne resterai pas sur un échec. Il me faudrait une construction qui n’aurait pas d’utilité première, qui soit juste un symbole. Grandeur, grandiose, symbole, génie… Tous ces mots résonnent dans ma tête.

Soudain, j’ai l’idée. Je vais construire une tour. Une tour qui supplanterait en hauteur tout ce qui peut exister dans le monde. Elle serait en fer, j’aime particulièrement ce matériau. Et cela rajouterait à l’innovation. Mes yeux se mettent à briller, je l’imagine, posée sur ses quatre pieds, faisant 1000 pieds de haut. J’aime la symbolique des chiffres ronds. Cela serait un pari colossal, on me prendrait surement encore pour un fou. Je laisse mes mains guider le crayon, j’esquisse quelques traits. Toute une armature de fer, des poutres métalliques se reliant les unes aux autres.

Puisqu’ils n’ont pas voulu de moi à Rochefourchat, je créerai ma propre ville. Ma tour attirerait des millions de visiteurs et serait un symbole fort. Mes idées m’entrainent de plus en plus loin. Et pourquoi ne pas redonner à mon petit village sa splendeur passée ? Il prendrait de l’importance, sa surface et ses constructions augmenteraient. Je pourrais laisser libre cours à mes idées. Tout le monde en parlerait et voudrait le visiter. J’imagine déjà les gros titres : « Paris, le village qui devient grand », « Paris, the place to be »… Les gens viendraient du monde entier. Un projet encore plus fou germe dans mon esprit. Et pourquoi ne pas faire de Paris la nouvelle capitale de la France ?

Je perds la notion du temps, je suis tout à mon projet.

J’entends soudain ma mère appeler du fond de la cuisine : « Gustave, tu viens manger ? ». Pendant que mon père rajoute « tu finiras de rêvasser plus tard… ».

Par Groux

Texte de Groux

Je regarde l’eau s’immiscer doucement dans le canapé. Assez vite, elle disparait, ne laissant qu’une auréole disgracieuse fonçant le gris d’origine. Je sens les gouttes couler le long de mon visage, s’accrocher à mes cils pour tomber sur mon nez, me chatouillant. L’eau se glisse dans le col de ma chemise. Avec un certain détachement, je me dis qu’il va falloir que j’aille me changer, que je ne peux pas me présenter comme cela à mon rendez-vous. Je la regarde, je me dis qu’elle est belle, encore plus flamboyante dans sa colère. Ses yeux reflètent tout le mépris qu’elle a pour moi. Je sens qu’il faut que je dise quelque chose mais je ne sais pas quoi. Notre histoire avait pourtant bien commencé. Rencontre clichée à la machine à café de l’entreprise. Petit flirt de circonstance. Invitation au resto. Après quelques verres, la raccompagner chez elle mais décliner son offre de monter en boire un dernier. Toujours donner une image de gentleman. La rappeler le lendemain, laisser entendre qu’on a passé un moment vraiment agréable, avec beaucoup de complicité. C’est marrant, les filles aiment bien le mot complicité, comme si ça les autorisait à accepter un deuxième rendez-vous plus rapidement. La réinviter au restaurant. Au dernier moment, lui dire qu’on a eu envie de lui cuisiner soi-même et que ça serait bien qu’elle vienne à l’appartement. Se faire livrer mais déranger un peu la cuisine pour qu’elle ait l’impression que c’est du fait maison. Pas trop de désordre pour donner l’impression d’un mec propre mais suffisamment pour ne pas donner une image trop lisse. Soigner son look : un mélange de chemise, avant-bras remontés et jean, dans l’idée je suis chez moi et je me détends mais je ne me laisse pas aller.

Mettre une petite musique d’ambiance, allumer quelques bougies. Conclure.

Je suis rodé à ce rituel. Il marche quasiment à tous les coups. Seul le lieu de la rencontre change. Mais le reste est d’une routine affligeante. Troisième restaurant où je l’invite. Elle n’a pas supporté que je laisse mes yeux s’attarder sur les jolies formes de la serveuse. Elle a pris son verre et me l’a lancé au visage. J’ai surement dû le mériter.

L’eau commence à former une flaque sur mes dossiers. Elle détrempe le papier, réduisant à néant des jours de travail. J’espère avoir fait une sauvegarde informatique, je n’en suis pas sûr. Je me dis que ça me permettra de changer de pochette, je n’ai jamais aimé le rouge que mon prédécesseur avait choisi. Elle crie, elle gesticule. Je me concentre sur l’eau, laisse mon doigt aller la séparer et y créer des formes toutes plus ou moins rondes. Je n’aurai pas dû la draguer, une erreur de débutant. Ne jamais viser dans les proches collaboratrices. Tout l’étage va être au courant, mes collègues me regardent déjà, mélange de pitié et de consternation. Je les vois chuchoter entre eux.

C’était une grande brune plutôt mignonne mais pas très intéressante. J’avoue ne pas avoir été très classe dans ma manière de la quitter. Mais ça ne justifiait pas le verre d’eau.

L’eau froide me surprend. Le choc sur mon visage et mes cheveux est violent. Nous sommes dans la cuisine et j’entends le verre s’écraser au sol lorsqu’elle le lâche. Décidemment, elles se sont donné le mot. J’ai essayé d’être galant avec elle, j’y ai vraiment cru. Je pensais que ça pourrait marcher. Elle m’a demandé si elle avait grossi. Comment je la trouvais. J’ai décidé d’être honnête. La comparer à une ex n’était peut être pas une si bonne idée que ça. La porte claque sur elle. Le silence de l’appartement n’est brisé que par le goutte-à-goutte de l’eau tombant du plan de travail au sol. Il va falloir que je rachète un service de verre.

Je sors faire un tour. J’ai besoin de réfléchir. Pour la première fois, cette rupture me fait du mal. Je crois que j’ai envie de stabilité. Le mot qui me faisait partir en courant il n’y a pas si longtemps. Je crois que j’en ai marre d’être seul à des moments ou d’être accompagné chaque fois différemment lors de mes sorties. Au gré de mes pas, j’arrive devant un bar qui vient d’ouvrir. Je rentre afin de commander une bière. Je m’installe seul à une table, pensif. Elle me manque déjà, je me dis qu’il faut que je laisse passer la soirée mais que je la rappellerai demain. J’ai envie d’être sérieux, de changer. De ne plus être cet homme volage.

Un souffle d’air m’interpelle, un parfum léger me fait lever la tête. Mes yeux accrochent le regard d’une jolie blonde. Je me lève. Et si j’allais l’inviter au restaurant… ?

Par Groux

Texte de Groux

Toujours ces mêmes rêves récurrents. Je pourrais dire ce même rêve. Car bien qu’il se passe dans des lieux différents, dans des périodes différentes, le fond est le même. Je n’arrive pas à définir s’il s’agit de rêves ou de cauchemars.

Cela commence toujours par des matins semblables aux autres. Je me vois me lever, me préparer, accomplir chaque geste du quotidien. C’est lorsque je m’approche de la salle de bain que tout se complique, que l’angoisse arrive. Je passe donc la porte, afin d’aller me coiffer et me maquiller. Et à chaque fois, je vois cette silhouette dans le miroir. Il me semble distinguer une femme, ses intentions sont hostiles. Elle a un air sévère et me juge. Ses traits sont flous et déformés mais je sens qu’elle ne m’aime pas. Jusqu’à présent, je me réveillais en sueur, me sentant tétanisée par ces yeux inquisiteurs.

Au fur et à mesure des nuits, j’ai réussi à ne plus me réveiller, à aller plus loin dans ce rêve. Je sais qu’elle sera là, qu’elle me jugera, mais j’ai appris à ne plus avoir peur d’elle. Je crois même que je me suis habituée à sa présence. Mon rêve continue de se dérouler, je revis mes journées de travail, mes sorties ou mes loisirs. Mais, contrairement à la vraie vie, je ne suis jamais seule où que j’aille.

Je me demande qui sont ces personnes que je croise. Etranges étrangères me suivant comme mon ombre. Certaines me font peur, d’autres me rendent heureuse. Je crois que je pourrais en aimer quelques unes.

Il y a la silhouette que je croise lorsque je m’occupe de mes enfants. Celle-ci est beaucoup plus culpabilisante dans sa posture. Autant celle de la salle de bain me fait me sentir moche, me montre tous mes défauts et me pousse à fuir le miroir, autant celle avec les enfants me fait me sentir une mauvaise mère. Elle pointe mes manquements, mes agacements, mes paroles plus sèches que je ne le voudrais. Quand elle apparait, j’ai envie de devenir toute petite, et de demander pardon à mes enfants de ne pas être la mère parfaite que j’aimerais être.

Il y a la silhouette du travail. En sa présence, je sens que je ne fais pas correctement mon travail. Chaque nuit, je revis ma journée professionnelle et je me demande comment j’aurai pu l’améliorer, comment mes collègues font pour être plus efficaces que moi.

J’ai appris à apprécier celle du parc. Elle me faisait peur au début, puis j’ai ressenti de la bienveillance. Elle apparait lorsque je me vois me promener au bord de l’étang, souriant à la vue des écureuils ou offrant mon visage au soleil.

Dernièrement, mes rêves se modifient. Je vois plutôt des sortes de flashs de mes actions. Un passage avec mes enfants lorsque nous cuisinons un gâteau, un moment lorsque je suis installée au creux de mon hamac et que je lis ce livre qui me plait tant, cet instant où cette vieille femme m’a souri, les yeux remplis d’émotion après que je me sois arrêtée pour discuter avec elle… Toutes ces silhouettes étrangères sont là et m’observent, me suivent. En fonction des lieux, des moments, des actions, elles me sont plus ou moins hostiles, plus ou moins aimantes.

Celle que je préfère est celle qui est proche de moi lorsque je me vois écrire. Dans ces moments là, je me sens bien et je me sens fière de moi. Je sais que l’étrangère est penchée par-dessus mon épaule. Mais je ne sens pas de jugement, je sens juste de l’amour. Je me sens à ma place.

Depuis que cette dernière est apparue, j’ai envie d’en savoir plus sur ces personnes. J’ai envie de creuser. Je ne le dirai à personne, mais cette nuit, je me suis couchée en me disant que j’allais leur parler, que j’allais essayer d’établir un contact.

Cette nuit là, le rêve fut différent. Je me trouvais dans une pièce, blanche, vide mais étrangement chaleureuse. Aucune peur ne m’habitait. Soudain, comme par transparence, chaque silhouette se mit à apparaitre. J’allais enfin mettre un visage sur ces inconnues, j’allais peut être comprendre le sens de tous ces rêves.

De fantomatique, les silhouettes se mirent à se matérialiser tout en gardant une certaine immatérialité. Stupéfaite, je m’aperçus alors qu’il ne s’agissait pas d’étrangères. En réalité, je voyais une nuée de moi.

Moi, dans tous les jugements que je pouvais avoir. Moi dans toutes mes personnalités, dans toutes mes émotions. Elles n’étaient que là pour me faire prendre conscience du dur regard que je portais sur moi. Je croyais me connaitre, mais j’étais étrangère à moi-même. Il allait falloir que j’accepte d’accueillir toutes ces étrangères amies pour enfin être heureuse.

Par Groux

Texte de Groux

La pluie tombe depuis ce matin, sans discontinuité. Le temps est gris, maussade. Comme moi.

Je roule depuis quelques heures, sans but précis. Une sensation d’étouffer chez moi, une envie de sortir. Je traine mon mal-être et mon corps depuis plusieurs mois, sans trop savoir quoi faire, sans avoir trop envie de changer la situation. Des rires d’enfants dans la cour en bas de chez moi m’ont renvoyé toute cette morosité. Il fallait que je sorte.

Je suis montée dans ma voiture comme une automate et je suis partie. Je ne sais plus si j’ai fermé la porte à clef ou non. Je crois que cela m’importe peu.

Je suis sortie de la ville assez vite, et j’ai continué tout droit. Le paysage défile devant moi. Je ne le vois pas. Amas d’arbres, de bitume, de pluie. Des champs et des forêts se succèdent. J’ai envie de fermer les yeux et laisser aller la voiture où elle veut. Ne plus rien voir de ce qui m’entoure. Il n’y a que la musique que j’ai mise dans la voiture, qui arrive à me tenir.

La pluie redouble d’intensité, me forçant à ralentir puis à m’arrêter. J’aperçois au loin un café. Bâtiment improbable dans cet endroit dénué de toute civilisation. Je brave la pluie et le vent et décide d’aller me réchauffer à l’intérieur.

Je pousse la porte et entre d’un pas hésitant. Une douce chaleur m’envahit. Quelques habitués sont attablés. L’endroit est petit, pas très éclairé. Un long bar occupe le côté gauche de la pièce, où le patron me regarde entrer pendant qu’il essuye ses verres. Un mélange de tables en formica et en bois sont posées dans la salle, donnant l’impression d’avoir été rajoutées au fur et à mesure de l’arrivée des clients puis laissées là telles quelles. Les chaises dépareillées sont poussées contre les tables. Les verres sont alignés sur une étagère derrière le bar. Au-dessus, toute une collection de bouteilles, rangées originalement de la plus grande à la plus petite. De vieilles publicités sur des plaques de métal viennent orner les murs peints à la chaux.

Les hommes sont bourrus, un grognement répond à mon bonjour. Quatre des clients sont assis à la même table et disputent une partie de cartes en silence. Un vieil homme est attablé, occupé à lire son journal, son café fumant devant lui. Un homme accoudé au comptoir me dévisage. Je m’assois à une petite table en bois et commande un café.

Je passe ma main sur le vieux bois qui a vu passer tellement de clients, tellement d’histoires. On sent qu’il est chargé de souvenirs.

L’odeur m’assaille d’un coup. Cette odeur de café et de bar, indéfinissable mais pourtant si caractéristique. Des souvenirs d’enfance me remontent en tête. Je revois le vieux bar où nous nous arrêtions avec mon frère, le week-end. Nous faisions du vélo dans la campagne autour de chez nos parents et ce bar était souvent le but de notre balade. Nous allions acheter un paquet de bonbons que nous tentions toujours de faire durer toute la semaine mais nous n’y arrivions jamais. Nous commandions à chaque fois du chocolat chaud. Je n’ai jamais retrouvé ce goût ailleurs que dans les cafés. Je me souviens encore de nos moustaches laissées par le bol, lorsque nous sortions.

Par la suite, inconsciemment, les cafés devenaient notre endroit lorsque nous avions besoin de nous retrouver avec mon frère après un voyage. Lorsqu’une bonne nouvelle arrivait ou lorsque nous avions besoin de nous confier. Ils abritaient également nos états d’âme, si l’un de nous n’allait pas ; il n’avait qu’à proposer d’aller boire un chocolat chaud et l’autre savait que quelque chose clochait.

Nous nous installions alors tous les deux, l’un en face de l’autre, commandant notre chocolat chaud. Il n’y avait qu’avec lui que j’osais passer une telle commande.

Le patron m’apporte mon café. Les larmes me montent aux yeux, j’aurais préféré un chocolat. Je n’osais pas me l’avouer depuis cette journée où nous nous étions brouillés avec mon frère mais il me manquait bien plus que ce que je ne pouvais imaginer. J’avais essayé de me persuader que je pouvais très bien vivre sans lui, que mes amis me suffisaient. En réalité, je n’y arrivais pas. Il était mon premier ami, et je ne pouvais supporter plus longtemps son absence. Je n’arrivais plus à me souvenir ce qui nous avait éloignés mais rien ne valait la peine de le perdre.

Je sortis alors mon téléphone et, ma vue brouillée par mes larmes, j’écrivis un message à mon frère… « Tu viendrais boire un chocolat ? »

Par Groux

Texte de Groux

Je me souviens de ce mardi. C’était il y a pile un an. J’avais acheté des bougies, quelques plats chez le traiteur, une nouvelle petite robe. J’avais envie de le surprendre, de lui montrer à quel point je l’aimais et que notre quotidien pouvait être plein de surprises.

Je me souviens de ce mardi. C’était il y a pile un an. J’avais rencontré cette jolie brune à la machine à café. J’avais besoin de me rassurer sur mon pouvoir de séduction. Elle m’avait clairement fait comprendre ses intentions. Une audace nouvelle m’avait poussé à lui demander si elle était libre dans l’après-midi.

J’avais fini 2h plus tôt. C’était rare que cela m’arrive. J’avais juste le temps d’arriver à l’appartement et d’aller me prélasser dans un bain parfumé. Il allait arriver, j’aurais allumé ces bougies parfumées et je serais là à l’attendre. J’étais montée tranquillement à notre étage et avait ouvert notre porte d’entrée. Sans me l’expliquer, mes pas m’avaient poussée jusqu’à la chambre. Le sac m’était tombé des mains quand je les avais vus. Enlacés. Dans notre lit. Comme un automate, mes yeux allaient à ce qui s’échappait du sac, commençant déjà à tacher la moquette, à eux, impudiques, dans ce lit. Aucun son ne put sortir de ma gorge.

Il y a un an, ma vie se brisait.

Il y a un an, ma vie recommençait.

Quand elle avait accepté de me suivre, je ne m’étais jamais senti aussi fort. Cela faisait 2h que j’admirais son corps nu près du mien. Un sentiment d’allégresse m’avait envahi. Je savais que je ne devais pas être là, ni avec elle. Mais ma vie prenait un piquant que je ne lui avais jamais connu.

Puis un bruit, une porte qui s’ouvre, des pas qui s’approchent. Ma femme dans l’encadrement de la porte. Un sac qui tombe. Une larme qui coule. Une porte qui claque.

J’avais claqué la porte en sortant, et j’avais couru, les yeux aveuglés par les larmes. Ma course m’avait menée vers chez ma meilleure amie. Sans un mot, elle m’avait prise dans ses bras, m’avait accompagnée jusqu’au canapé. Elle m’avait passé un pyjama. M’avait rapporté quelques minutes plus tard une bouillotte tout chaude. Puis m’avait caressé le front pendant que je pleurais contre elle.

J’étais resté contre elle. Je voulais savourer chaque instant auprès d’elle. Je ne réalisais pas la chance que j’avais d’avoir une si belle femme dans mon lit. Je m’étais levé peu après, j’étais allé lui faire couler un café et le lui avais rapporté avec quelques carreaux de chocolat. Puis je m’étais lové contre elle, lui caressant tendrement le front.

J’étais maintenant installée dans un joli appartement. Les premiers mois avaient été difficiles. Le plus dur avait été d’aller récupérer mes affaires. J’en avais brûlé une grande partie quelques semaines après. Cela m’avait fait un bien fou. Mes amis m’entouraient, m’encourageaient à sortir de chez moi.

Je m’apercevais que je n’avais jamais fait autant de choses. Je rencontrais de nouvelles personnes, je découvrais des univers et des passions dont j’ignorais tout. Je ne pensais plus à mon ancienne vie.

J’avais gardé ce grand appartement pour moi seul. Les premiers mois avaient été magiques. Un soir, ses affaires avaient disparues. Une petite pointe de nostalgie m’avait envahie. Mais j’étais persuadé de vivre la vie dont j’avais toujours rêvé.

Puis la passion et la fierté du début avaient laissé place à un sentiment amer. Nous n’avions rien en commun, rien ne la passionnait et elle trouvait mes discussions ennuyeuses. Notre histoire était devenue aussi insipide qu’elle avait pu être passionnée. Elle s’était terminée rapidement. Mon ancienne vie me manquait.

Je me lève, la tête toute légère. Une coupe de champagne traine au pied du lit. Hier j’ai bu à la femme que je suis devenue. Je vais jusqu’à la salle de bain. Je me regarde dans le miroir, passe la main sur mes joues. Mes traits se sont affirmés, mes yeux ont retrouvé leur flamme d’antan, je me sens jolie. Une belle journée m’attend, dans quelques heures, je pars en voyage.

Il y a un an, j’ai recommencé ma vie.

Je me lève, la tête encore bourdonnante, les yeux injectés de sang, injectés d’alcool. Hier j’ai encore bu pour oublier le désert de ma vie et pour oublier ce que je suis devenu. Je titube jusqu’au miroir, passe ma main sur la barbe qui envahit mes joues. Je ne sais plus depuis combien de temps je ne me suis pas rasé, pas lavé. J’ai mauvaise mine, j’ai maigri, la peau pend le long de mon visage. Je ne sais plus quel jour on est, je n’ouvre plus les volets.

Il y a un an, j’ai brisé ma vie.

Par Groux

Texte de Groux

Un soir de décembre, le vent et la neige se mêlent. Elle se dépêche de rentrer chez elle. Elle remonte le col de son manteau contre elle. Ses longs cheveux flottent au vent et s’emmêlent en une danse sans fin.

Enfin, elle pousse la porte de sa maison. La douce chaleur de l’intérieur l’envahit et la réconforte.

Ce soir, elle est seule chez elle. Cela faisait longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Son mari est à un séminaire et ses enfants sont chez ses parents.

Elle se love dans son canapé, le plaid sur ses jambes, une tasse de thé aux épices de Noël dans la main. Son regard est happé par les flammes qui dansent dans l’âtre.

Elle se sent bien, elle se laisse bercer par le crépitement de la cheminée. Son esprit vagabonde, elle repense aux gens qu’elle aime, ceux qui sont toujours là, ceux qui sont malheureusement partis trop tôt.

Un désir nostalgique l’envahit et elle part chercher ce qu’elle appelle sa malle aux trésors. A l’intérieur de ce vieux coffre en bois, tout ce qui lui est cher, tout un tas de souvenirs mélangés dans un joli fouillis. Des dessins, des cartes postales, des coquillages et un peu de sable, quelques bijoux, son premier rouge à lèvres. La liste est longue de ce qu’elle a amassé au cours de ces années.

Et, tout au fond, une vieille pochette en cuir qui renferme plusieurs photos jaunies par le temps.

Elle les regarde tendrement une à une, se remémorant les instants passés et le bonheur ressenti. Elle tombe soudain sur une photo de ses grands-parents. Ils sont assis sur un banc, dans un parc aux couleurs d’automne. Leurs doigts sont entrelacés et ils se sourient tendrement.

Elle se rappelle de cette journée. Une des dernières qu’elle avait passée en leur compagnie. A tour de rôle, elle leur avait tenu la main pour les aider à marcher. Et surtout, pour le plaisir du contact avec eux. Cette sensation d’être tenue et de compter pour quelqu’un.

Son regard se pose alors sur leurs mains.

Elle se rappelle les mains de sa grand-mère, si douces. Ces mains qui caressaient, ces mains qui rassuraient. Ces mains qui lui préparaient de si bons gâteaux. Ces mains qui lui tricotaient de jolies écharpes colorées. Ces mains qui l’aident à habiller ses poupées. Ces mains qui quelquefois la punissaient mais ne pouvaient jamais s’empêcher de venir la câliner.

Elle repense aux mains de son grand-père. De grandes mains, des mains avec des callosités. Des mains qui disaient le travail de la terre. Des mains qui la tenaient pour l’emmener en balade, qui la soulevaient de terre pour qu’elle ramasse les cerises. Des mains qui la portaient et la faisaient tournoyer quand elle était enfant. Des mains qui la tenaient lorsqu’elle apprenait à faire du vélo. Des mains qui sculptaient l’argile et lui inventaient de jolis pots qu’elle rapportait à sa mère.

Leurs mains sont nouées, elles disent tout l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre. Elles montrent la tendresse, les années passées ensemble. Elles racontent une famille, un foyer. Elles rappellent aussi les épreuves traversées. Les moments où ils ont eu envie de tout lâcher et de se lâcher la main. Mais elles respirent la force et tout une vie côte à côte.

Elle regarde alors ses mains à elle. Qu’ont-elles construit ? Que racontent-elles ?

Ses mains sont fines, soignées. Manucurées. De jolies bagues ornent certains de ses doigts.

Puis une cicatrice est là pour lui rappeler qu’elle aussi a vécu. Cette brûlure lui rappelle le gâteau qu’elle a préparé pour sa fille. Cette ampoule raconte les jeux dans le jardin et les chasses au trésor faites avec son fils.

Ses mains ont caressé le front de ses enfants lorsqu’ils étaient malades. Ses mains les ont retenus lorsqu’ils se mettaient en danger.

Elle pense aux mains de sa fille. De jolies mains aux doigts très fins. Des mains pour jouer du piano. Il faudra qu’elle lui dise qu’elle est vraiment douée pour ça.

Celles de son fils lui rappellent celles de son grand-père. Ce sont des mains qui bricolent, des mains qui créent. Demain, elle fera de la poterie avec lui.

Enfin, elle pense aux mains de son mari. Ces mains qui l’ont soutenue. Ces mains qui l’ont caressée. Ces doigts qui se nouent aux siens. Ces mains qui se posent sur elle lorsqu’elle ne va pas bien, qu’aucune parole n’a à être prononcée. Ces mains qui quelquefois se font tempête mais qui jamais ne l’abandonnent.

Une vague d’amour l’envahit.

Demain, quand ils rentreront, elle leur demandera qu’ils mettent tous leurs mains ensemble, nouées, entrelacées. Et elle fera une photo…

Par Groux

Texte de Groux

« Maman, maman !!! » Je rentre dans la maison, le souffle court d’avoir trop couru. Maman me regarde tendrement, je crois qu’elle est contente. Ce midi, elle m’a dit d’aller jouer dehors, qu’elle était fatiguée et avait besoin de se reposer.

« Il faut que je te raconte ! Il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire ! J’ai fait un bonhomme de neige immense ! Puis je suis allé jouer dans la cabane au fond du jardin. Et là j’ai vu un écureuil. »

Je vois bien que maman ne m’écoute que d’une oreille. Mais il faut à tout prix que je lui raconte.

« Il était rigolo cet écureuil, il faisait des petites traces de pas dans la neige. Entre ses pattes, il tenait une toute petite noisette. Il est venu vers moi, m’a regardé en penchant la tête sur le côté et m’a tendu la noisette ! » Je vois maman avoir un petit sourire et faire non de la tête.

« Je te jure que je te dis la vérité. Il m’a tendu la noisette. Elle était vraiment belle, c’est comme si elle était recouverte de paillettes. Alors je l’ai prise.

Au moment où je l’ai touché, c’est comme si j’étais aspiré et que je devenais une feuille ! Tu sais, ces feuilles d’automne qui volent au gré du vent ?

A un moment j’ai arrêté de tourner et je me suis posé comme un papillon. J’étais de nouveau moi-même. J’étais dans un drôle de monde. Tu sais, toutes les histoires que tu me lis le soir ? Et bien tous les personnages étaient réunis. Il y avait le lièvre d’Alice qui voulait me souhaiter mon non-anniversaire, il y avait les nains de Blanche-Neige qui sifflaient ; ils me faisaient rire car ils étaient tous noirs de suie. Il y avait aussi Babar, qui se promenait avec Céleste. Je n’ai jamais vu une couronne briller autant. Peter Pan mangeait du gâteau avec Cruella. Même Shrek était là, il était en train de cueillir des bananes pour des Minions.

Mais ce qui était bizarre, c’est que tout le monde marchait à l’envers. Ils avaient les pieds au plafond et la tête en bas.

Tout le monde a été très gentil avec moi. Ils sont tous venus me demander d’où je venais, qu’est-ce que je faisais dans mon histoire et comment j’étais arrivé ici. Je n’ai pas osé leur dire que j’étais juste un petit garçon et que je jouais dehors. Alors, j’ai dit que j’étais un super héros et que j’avais une mission secrète. Je sais, ce n’est pas bien de mentir mais c’était pour la bonne cause. Là, la fée Clochette m’a dit que si j’avais une mission, il fallait aller voir celui qu’ils appelaient Grand Blanc.

C’était mon bonhomme de neige ! Le même en plus gros !

Il m’a regardé, m’a pris contre lui et m’a murmuré à l’oreille. Il a dit qu’il savait qui j’étais, et ce que j’étais en train de faire. Mais que si je voulais être un super héros, et bien je le pouvais ! Je n’avais qu’à décider ! Mais il m’a dit aussi que c’était bien d’être un petit garçon, qu’il fallait en profiter et que les missions secrètes de super héros pouvaient attendre un peu.

Là, il a ouvert une porte. Je suis resté sans parler tellement c’était magnifique. Un monde de chocolat, de gâteaux, de sucreries.

Tout était coloré, les maisons étaient comme celle de la sorcière dans Hansel et Gretel. Il y avait les cascades de chocolat de Charlie et la chocolaterie. Il y avait des nuages en barbe à papa avec, au dessus, des bisounours qui me faisaient des grands signes.

Je me suis promené dans cette drôle de ville. Certaines personnes continuaient à marcher au plafond.

Puis, derrière un lampadaire-sucre d’orge, la marraine bonne fée est apparue. Elle m’a demandé ce qui me ferait le plus plaisir à avoir. Je lui ai dit que je voulais pouvoir revenir dans ce monde aussi souvent que je le souhaitais ! Que jamais il ne disparaisse.

La bonne fée a souri et m’a demandé pourquoi il disparaitrait ? Qu’ils étaient bien réels et avaient envie de continuer à vivre plein d’aventures.

Elle m’a dit que pour revenir ici, je n’aurai qu’à faire un bisou à la noisette que m’avait donné l’écureuil et que je reviendrai aussitôt. »

Maman sourit de plus belle, elle me fait une caresse sur la tête en me disant : « Je ne crois pas avoir autant eu autant d’imagination à ton âge ! Je crois que tu t’es endormi et que tu as fait un très beau rêve. Mais maintenant, il faut que tu ailles faire tes devoirs. »

Je vois bien qu’elle ne me croit pas. Le doute m’envahit, il ne peut pas s’agir que d’un joli rêve ?

Je tourne la tête en mettant la main dans ma poche. Au moment où mes doigts attrapent une toute petite noisette pailletée, je jurerai que mon bonhomme de neige dehors vient de me faire un clin d’œil…

Par Groux

Texte de Groux

La mer, quelle saloperie…

Flora avait décidé d’organiser un grand weekend pour que l’on se retrouve. Je passe mon temps au travail ou en réunion, quand je ne suis pas au téléphone avec des clients.

Impossible pour moi de déconnecter, il faut constamment que je vérifie mes mails, que je me tienne au courant des dernières avancées technologiques.

Au début, je prenais l’excuse qu’il fallait que je sois le meilleur dans mon boulot. Puis, petit à petit, c’est devenu une habitude, une addiction. Je ne sais plus faire sans.

Je suis encore en train de parler travail, alors que je voulais parler des vacances.

Bref, la mer. Mais qu’est ce qu’il lui a pris de réserver ce phare perdu au milieu de l’océan ?

Je suis malade en bateau, l’idée même de devoir affronter les flots me donne la nausée.

Elle n’aurait pas pu choisir un hôtel au Maroc ? Elle aurait eu tout le confort, des activités et moi j’aurais pu continuer à gérer à distance.

Je ne sais pas s’il y aura du soleil. Des vacances sans soleil, ce ne sont pas des vraies vacances. Qu’est ce que je vais raconter aux collègues en rentrant ?

Nous voici partis. Flora prend place dans le bateau. Elle s’accroche au bastingage et offre son visage au vent. Je ne vois pas ce qui peut la faire sourire autant, mais je ne veux pas lui gâcher son moment. Je n’avais qu’à m’investir dans la recherche de vacances, ça m’apprendra à lui faire confiance.

Le bateau commence sa traversée. Flora a pris un voilier où nous sommes seuls avec le capitaine. Elle aurait pu prendre un ferry, il y aurait eu un bar, nous aurions pu boire un verre. L’envie de regarder mes mails me démange, cela fait 3h que je n’ai pas regardé, je suis convaincu que je rate des affaires importantes. Mais le capitaine me parle.

La mer, quelle saloperie.. Le bateau se met à tanguer, j’ai la nausée. Je déteste l’odeur de l’iode. J’ai la peau poisseuse à force de me prendre les embruns.

Je ne souris plus, j’en ai déjà marre. Ce weekend promet d’être long. Je pense à tout ce que j’aurai pu faire, aux gens que j’aurai pu voir, aux dossiers que j’aurai pu traiter

Enfin nous accostons sur le phare. C’est encore pire que ce je croyais. Un bout de rocher et un phare jeté dessus. Rien d’autre. Je ne comprends pas ma femme. Je l’ai emmené dans les plus beaux pays, sur les plus belles plage et dans les hôtels les plus luxueux. J’ai tenté chaque fois de lui présenter des gens connus. Nous enchainons les weekends, les voyages, les vacances, les rencontres, les soirées. Et quand elle organise quelque chose, elle prend ce phare perdu au milieu de nulle part?

Je rentre à la suite de Flora et monte l’escalier en colimaçon. L’odeur est caractéristique de ces lieux trop longtemps fermés. Nous arrivons dans une petite pièce, le confort est sommaire. Une cuisinière, 1 table, 2 chaises et 1 buffet. Une petite chambre avec un lit étroit. La salle de bain est à l’image du logement. Rudimentaire. La visite du propriétaire aura été rapide.

Je décide de regarder mon téléphone. Pas de réseau. J’aurai dû m’en douter. Pas de mails, pas de messages, pas d’appels. Rien que l’immensité de la mer. Je me sens mal. La mer, quelle saloperie.

Flora s’approche de moi. Elle m’explique que les phares ont toujours été un rêve de gosse. Et m’annonce que ce weekend, une grosse tempête est annoncée. En disant cela, elle a les yeux qui brillent. La petite fille qu’elle a été transparait dans ses traits. Elle a toujours rêvé de voir d’immenses vagues se fracasser contre les rochers. Nous serons aux premières loges.

Elle sort des valises une bouteille de vin et de la charcuterie. Allume quelques bougies. Cette pièce spartiate prend d’un coup une atmosphère chaleureuse et intime.

Le tonnerre se met à gronder, le vent à se lever. J’entends le phare qui craque, trop longtemps malmené par ces innombrables tempêtes.

Je suis assis dans le seul fauteuil de la pièce et je regarde les flammes danser devant moi.

Flora se précipite à la fenêtre. Elle se retourne pour me dire de venir profiter du spectacle. Je la regarde. Ma femme est belle, je ne m’en apercevais plus mais toutes ces années sont passées sans la marquer. Une douce nostalgie m’envahit. Qu’est ce que j’ai fait de toutes ces années ? J’ai vécu à côté d’elle, me privant de ces doux moments. Je me lève et l’enserre contre moi, pendant que nous regardons les éléments se déchainer. Elle sent bon. Je voudrais que le temps s’arrête, que nous restions là pour l’éternité. Ce weekend promet d’être le meilleur de toute ma vie.

La mer, quelle magie..

Par Groux

Texte de Groux

Je l’entends qui arrive. Je reconnais son pas entre tous. Un pas léger, aérien. Plus appuyé à droite. Personne ne le voit mais je le sais bien. Elle ne peut me le cacher.

Le pas de Tom est plus lourd, plus appuyé. Je n’aimerai pas être à Tom. Je ne vivrai pas longtemps, il ne ferait pas attention. Pas d’esthétique pour lui, il faut que ça soit pratique, durable. Qui voudrait d’une vie comme ça ?

Alors que Clara, c’est différent. Je sens qu’elle m’accorde de l’importance. Elle me chérie, me dorlote. Je rougis un peu de le dire mais je crois que je suis sa préférée. C’est bien simple, elle ne mets pas lorsqu’elle fait du ménage ou du jardinage ; non, je suis réservée pour des occasions plus spéciales.

La porte de l’armoire s’ouvre, ce grincement augure une nouvelle sortie. J’ai beau savoir que je suis la plus belle, j’ai toujours peur qu’elle en choisisse une autre.

Je fais pourtant tout pour lui plaire. Je fais attention à épouser la forme de son pied, je mets beaucoup de douceur pour que rien ne la blesse. J’ai bien vu que la paire de bottines qui lui ont fait une vilaine ampoule ont fini dans un carton.

Clara et moi commençons à bien nous connaitre. Cela va faire 1 an que nous sommes ensemble. Je l’ai accompagnée à des rendez-vous galants, j’étais là quand son histoire d’amour s’est terminée, je l’ai soutenu quand elle a appris des mauvaises nouvelles, je l’ai fait danser quand elle a décroché ce nouveau poste, je suis devenue toute légère quand elle a quitté silencieusement cet appartement au petit matin.

Je la vois qui choisit sa robe bleue. C’est celle que je préfère. Sa main s’approche de moi, je tremble d’excitation. Mais que fait-elle ? Je la vois qui hésite, sa main s’approche de mes voisines. Ne choisis pas les ballerines, tu es trop petite avec et elles te compriment les pieds.

Sa main revient vers moi. Ouf. Elle s’assoit sur son lit. Je sens son pieds venir se coller contre moi. C’est le moment que je préfère, ce moment où son pied et moi ne faisons plus qu’un. Un remake de Cendrillon.

Elle attrape son sac et son manteau et nous voilà sorties. Elle rejoint ses amies. Je reconnais Sandra et ses petites baskets, Emma et ses chaussures à l’air déprimé, et Sarah et ses talons hauts. Je les aime bien ces talons. Ils ont beau être plus grands, ils sont toujours gentils avec moi. Alors que les chaussures d’Emma, je sens bien qu’elles sont jalouses. Elles ne nous adressent pas la parole et nous lancent des regards haineux. Mais nous n’y pouvons rien si Emma ne prend pas soin d’elles.

Clara franchit une porte. Nous voilà en discothèque. Je n’aime pas trop cet endroit, un peu trop sale pour moi.

Et c’est parti, Clara se met à danser. Je tourne dans un sens, je tourne dans l’autre, je tape, je saute.

Je croise des chaussures et encore des chaussures. Tout va trop vite, je n’ai pas le temps de faire connaissance.

Aïe, qui vient de me marcher dessus ? C’est ce grand avec ses chaussures immenses. Elles me font un petit sourire désolé, elles ne contrôlent plus leur propriétaire. Ca se bouscule, ça piétine. J’étouffe un peu au milieu de tous ces gens. Le sol devient collant, je déteste ça. Des gouttes d’alcool me tombent dessus, j’ai envie de rentrer.

J’essaye de soutenir Clara du mieux que je peux, mais je sens bien que je fatigue. Ses pieds se mettent à gonfler, j’ai l’impression que je vais éclater.

Et toujours devant moi, ces talons, ces baskets, ces ballerines, ces bottes. J’ai envie de crier, de leur dire de s’éloigner, de faire attention à moi au lieu de me pousser, de me marcher dessus.

Enfin Clara se décide à sortir. Le grand air me fait du bien. Je souris, j’ai accompli ma mission jusqu’au bout. Clara, c’est vraiment ma meilleure amie, je ferais tout pour elle.

Je crois qu’elle a un peu bu, elle me fait aller dans de drôles de direction. A force de tituber, j’ai la tête qui tourne et je fais moins attention au sol. Clac, mon talon se coince dans le pavé. Crac, je sens une douleur fulgurante. Je sens une partie de moi qui s’arrache. Vite Clara, amène-moi à l’hôpital, je me suis cassé quelque chose.

Mais que fait-elle ? Pourquoi me quitte-t-elle ? Elle ne va pas marcher pieds nus ? Elle enfile une paire de tongs, je reconnais là ma Clara si gentille, m’enlever du sol pour me sauver.

Je la vois se diriger vers un objet rond et sombre. Je me sens jetée. Je dégringole au fond, atterrissant sur un amas de choses. L’odeur est la pire. Je ne comprends pas. Puis je l’entends qui s’éloigne. Elle ne va pas me laisser là ? Clara… Clara…

Par Groux

Texte de Groux

Des jours enfermés dans cette chambre. Sa chambre. Volets fermés. Allongée sur le lit, attendre que le temps passe. S’oublier. Si elle ne bouge plus, peut être qu’elle n’existera plus.

La chaleur pèse sur elle. Elle ne bouge pas. Le ventilateur est là, proche d’elle. Il la nargue. Ne surtout pas le mettre en route, ne pas bouger. Attendre, immobile.

Les larmes n’ont plus la force de couler, les cris ne sortent plus. Les mains le long du corps, elle ne fait plus qu’un avec le matelas. Son cœur se transforme en pierre. Elle tente de ralentir sa respiration, n’être qu’un mouvement imperceptible.

Elle garde les yeux fixés au plafond, se répétant en boucle les dernières paroles qu’il lui a dites.

Le temps s’est arrêté au moment où il lui a dit qu’il ne l’aimait plus, qu’il en aimait une autre.

Une fin d’histoire tellement cliché, tellement prévisible. Elle s’était toujours dit qu’elle ne serait jamais ce genre de couple.

Et aujourd’hui, elle est là, seule, allongée sur ce lit comme toutes ces autres femmes.

Son téléphone s’allume. Un message. Elle tourne à peine la tête, elle sait déjà que ce ne sera pas lui.

Elle a coupé la sonnerie pourtant, rien ne doit venir la troubler. Elle aurait dû éteindre son téléphone. Figer le temps dans sa douleur.

Son téléphone se rallume une deuxième fois. Puis une troisième.

A regret, elle se lève de son lit, se dirige vers son téléphone.

Chaque pas lui semble une épreuve. A force d’avoir été couché, son corps lui semble lourd et inerte. Lever la jambe, plier le genou, poser le pied par terre… Recommencer.

En prenant son téléphone, elle prend conscience de la souplesse de ses doigts. Ouvrir la main, serrer les poings, mouvements infimes mais si importants.

3 messages de sa sœur. Elle veut passer la voir, se doute bien que quelque chose ne va pas.

Elle se retourne et regarde son appartement. Ce qui lui semblait auparavant un nid douillet et un cocon, lui semble à présent menaçant.

Si sa sœur doit passer, autant rendre cet appartement présentable. Elle ouvre tout d’abord la fenêtre et les volets. Allume un bâtonnet d’encens. Reste fixée sur le mouvement de la fumée qui s’élève et fait des volutes. Puis son regard est attiré par la danse du rideau entrainé par le vent.

Sa robe bleue est posée sur la chaise. Elle l’enfile, frissonne au passage du tissu sur sa peau.

Une envie de sortir, de voir le soleil l’envahit. Comme un automate, elle ouvre la porte et bascule la tête en arrière en sentant les rayons du soleil sur elle. Elle fait quelques pas dans le jardin.

S’arrête, émerveillée. Ces jours dans le noir l’avaient coupée de tout.

Elle redécouvre l’odeur du lilas, le bruit du vent dans les feuilles.

Puis son regard s’arrête sur les mouvements des brins d’herbe, dansant au gré du vent. Se courbant dans un sens, puis dans l’autre ; se redressant fièrement ensuite.

Elle s’accroupit, son jardin est grouillant de vie ; des fourmis qui s’affairent, une araignée qui traverse, un papillon qui virevolte.

En se relevant, les volants de sa robe se mettent à onduler au vent. Le tissu se meut autour de ses jambes.

L’air se charge de légèreté. Elle se sent tout d’un coup légère et apaisée. Son corps se remet en mouvement, reprend ses droits.

Une envie de danser la prend. Elle fait 3 petits pas dans son jardin. Une sensation aérienne l’envahit.

Poussée par une force invisible, elle se met à tournoyer dans le jardin. Tourne de plus en plus vite. Sa robe se soulève autour d’elle. Elle ne sait plus où est le sol, où est le ciel. Elle se met à rire, ses jambes se plient sous elle. Elle se retrouve à rouler au sol. Un mélange de couleurs passe devant ses yeux ; bleu du ciel, vert de l’herbe, marron de terre, rouge des fleurs, jaune du soleil.

Elle se relève, titubante. Se met à courir derrière les papillons, derrière le vent, derrière cette feuille qui vole. Elle se remet à tourner, les bras grands ouverts. Sent le vent qui glisse le long de ses bras. Le ciel se mélange au soleil, son rire se mélange à ses larmes.

Elle court, elle danse, elle rigole. Son corps la guide, elle se laisse faire.

Elle s’aperçoit que d’avoir suspendu sa vie ne lui correspond pas. Tout n’est que mouvement autour d’elle.

Elle est en vie.

Par Groux

Texte de Groux

Sophie venait de flasher sur ce sac dans la vitrine. Un joli sac de toile, coloré, parfait pour l’été.

Un peu de légèreté parmi ses soucis. Elle se croirait un peu en vacances en le portant. Avec des lunettes de soleil et attablée au soleil, à la terrasse d’un café, l’illusion serait parfaite.

Après avoir fait son achat, elle décida de mettre à exécution son illusion de vacances. Elle trouva un petit café sur la place. S’y attabla et enfila ses lunettes de soleil.

Elle put enfin calmer son esprit en ébullition depuis que Thomas avait appelé.

Thomas, l’amour de son adolescence, 20 ans qu’ils étaient ensemble. Oh, elle sentait bien que la passion n’était plus vraiment là, que de nombreuses habitudes avaient pris place dans leur quotidien.

Pas encore d’enfants, Thomas ne se sentait pas prêt. Elle, elle commençait à se sentir vieille. Sujet tabou, sujet de discorde.

Il rentrait de plus en plus tard le soir, passait moins de temps avec elle. Puis s’était mis à la couvrir de cadeaux. Elle n’arrivait plus à le suivre, était fatiguée de ses changements d’humeur.

Et là, cet appel. Une voix surexcitée. Elle savait déjà ce qu’il allait dire, en était lassée d’avance.

Elle but son café, il était froid. Les vacances avaient décidemment un goût amer.

Il parlait tellement vite qu’elle ne comprenait pas. Il avait enfin trouvé sa voie, allait tout plaquer voulait ouvrir un gite à l’étranger en proposant de la nourriture française. Et pour cela, il leur fallait faire un gros crédit, racheter une vieille maison à retaper. C’était formidable, elle cuisinerait, il ferait le jardin. Retour aux sources et exotisme.

Elle secoua la tête. Encore un nouveau projet, une nouvelle lubie.

Elle ne les comptait plus à présent. Chaque année, Thomas voulait se lancer dans quelque chose de nouveau, lui certifiait que cette fois ci serait la bonne. Ils déménageaient, il se lançait à corps perdu, elle le suivait au début puis rapidement s’ennuyait dans ces nouvelles villes où elle ne connaissait personne. Puis Thomas devenait distant, renfermé, s’apercevant que ce projet n’était pas forcément une si bonne idée. Puis une nouvelle idée lui venait et il redevenait amoureux comme au premier jour. Et cela recommençait.

Elle voulut payer sa consommation. Se dit qu’il faudrait qu’elle transvase l’ancien sac dans le nouveau. Ouvrit l’ancien et soupira en voyant la tâche qui l’attendait.

Elle sortit déjà son portefeuille. Il débordait de cartes, de tickets, de post-it lui rappelant les restaurants qu’elle voulait tester. Mais ils n’avaient jamais le temps de tous les faire. Poubelle.

Des vieux crayons de maquillage, un rouge à lèvre, un peigne aux dents cassées. Poubelle. Un paquet de mouchoirs. Nouveau sac. Des mouchoirs usagés à force de pleurer à cause de Thomas. Poubelle. Un joli miroir à fleurs. Nouveau sac. Une paire de collants filés. Poubelle. Son téléphone. Nouveau sac. Une photo de Thomas et elle à leurs débuts.

Depuis combien de temps n’avaient-ils pas fait de photos ? N’avait-elle pas rit aux éclats comme sur cette photo ? Elle se regarda dans son miroir, se compara. Des rides soucieuses lui étaient apparues. Ses yeux ne brillaient plus. Poubelle, cette photo était un mensonge.

Un vaporisateur de parfum. Nouveau sac. Une crème pour les mains. Nouveau sac. Senteur abricot ? Finalement poubelle. Thomas adorait, elle détestait.

Un carnet. A l’intérieur des dessins griffonnés, les courses à faire, une liste de tout ce qu’elle voulait faire, ainsi qu’une liste de ce qu’elle rêvait. Puis des esquisses de lettres. Tout ce qu’elle voulait dire à Thomas mais qui n’arrivait pas à sortir. Poubelle, elle ne lui enverrait jamais.

Enfin, au fond de son sac, une marguerite séchée. Celle qu’il tenait dans ses mains la première fois qu’il lui avait dit je t’aime. Poubelle. Elle aimait bien les marguerites.

Elle se leva, abandonna son vieux sac et son contenu dans une poubelle. Le nouveau était bien trop gros pour ce qu’elle y avait mis. Elle sourit, elle aurait bien le temps de le remplir.

Elle passa devant une fleuriste. De magnifiques bouquets de marguerite étaient présentés. Elle entra.

Elle sortit, un bouquet de tulipes à la main.

Son téléphone sonna, Thomas… Elle raccrocha le sourire aux lèvres.

Par Groux

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