« Virage à droite, 180° toute, pédale de l’embrayage à fond, vroum, passage de la 6ème vitesse, hop le nid de poule, heureusement que les amortisseurs sont en bon état, attention à l’obstacle, freinage d’urgence criiii, faudra penser à remettre du liquide de frein » et bim, c’est la collision frontale contre la plinthe de la cuisine !!! La majorette gît sur le flanc droit et elle sourit en se moquant d’elle-même. Elle sait bien que ce qui se passe dans la tête de son petit garçon doit plutôt ressembler à ça : « voum, voum, tutt !, voum, boum, bababoum ! ».

Son fils s’est découvert une passion pour les voitures. Il peut y jouer pendant des heures. Elle a pourtant tout fait pour combattre les stéréotypes de genre : il a une boite à outils et une machine à laver, des cubes et des perles, des voitures et des poupées,… Mais rien à faire. Elle serait presque à se demander, elle, la féministe convaincue, si la passion pour les engins à roues ne serait pas inscrite dans les gênes. En tout cas, son fils l’a attrapée, tel un voituro-virus. Pire que le papillomavirus, pas de vaccin possible. Cause génétique : testostérone, seul traitement possible : frustration. Le pire dans cette histoire, ironise-t-elle, c’est que cela lui laisse tout le temps nécessaire pour préparer le repas. Et là voilà en train d’enfourner une tarte aux pommes en attendant le retour du père de famille. Tellement cliché.

« Coucou, c’est moi! ». Un gros câlin pour l’un, un smack rapide pour l’autre. Ils ont atteint le moment où le petit être chamboule la chronologie, plaçant le parent avant le conjoint. Elle se demande ce que penserait la version d’elle adolescente de sa vie actuelle et elle soupire pour chasser cette idée, comme on le ferait avec une mouche entêtante. Mais comme cette mouche est décidément très têtue, la chasser ne suffit pas. Elle choisit l’image de l’autruche la tête dans le sable, espérant plus d’efficacité mais cela ne fonctionne pas non plus.

C’est un peu plus tard ce soir-là, une fois le Monstrounet couché, qu’elle prit sa décision. Ils étaient assis sur le canapé et, tout en faisant semblant de suivre Walking Dead, elle dressa mentalement la liste des démarches à entreprendre.

Elle commença par écumer « leboncoin ». Les annonces ne manquaient pas mais il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas : quand ce n’était pas l’état ni l’aménagement, c’était l’historique ou l’entretien. Ou alors le coût, bien sûr. Au bout d’un mois, elle réussit enfin à en trouver un qui ferait l’affaire. Elle prit rendez-vous avec son banquier et s’arrangea pour disposer de liquidités suffisantes. Elle posa un RTT pour aller le chercher dans le Jura et bien sûr, n’en souffla pas un mot à son mari. Puis, elle réserva une entreprise suffisamment efficace pour s’occuper de tout en une journée et choisit un lundi. Elle contacta une agence immobilière, loua un box. Elle s’entraîna à imiter la signature de son mari et trouva même des conseils dans un tutto youtube. Enfin, elle prépara les recommandés : impôts, EDF, crèche, employeur n°1, employeur n°2, pôle emploi. Elle expédia le tout un vendredi. Et attendit. Trois jours.

Le lundi, elle prit son fils sous le bras, donna ses consignes aux déménageurs, vérifia la pression des pneus de son tout nouveau camping-car, acheta une boussole (juste parce qu’elle aimait le symbole) et une bouteille de champagne. Elle prit soin d’ignorer les 37 messages vocaux, SMS, mails envoyés par son mari. Les premiers messages ressemblaient à « C’est trop bizarre, tu sais ce qu’il se passe ? », les derniers étaient plutôt du registre du : « Putain mais qu’est-ce qui t’as pris!?! Réponds-moi, merde !!! ». Elle croisa les doigts pour que ça passe et non ne casse. La démission forcée était un peu extrême, elle en avait conscience. Elle se surprit même à avoir envie de prier mais refréna vite ses ardeurs religieuses : faudrait pas exagérer quand même !

Quand il rentra le soir, son conjoint excédé trouva un appartement vide et son fils en train de jouer avec une nouvelle majorette : un camping-car bariolé. « On part au Cambodge, chéri ! » et le fameux « pop ! » du bouchon qui vole. Il fut traversé par l’envie de lui éclater la bouteille sur la tête.

« Virage à droite, 180° toute, pédale de l’embrayage à fond, vroum, passage de la 6ème vitesse, hop le nid de poule, heureusement que les amortisseurs sont en bon état, attention à l’obstacle, freinage d’urgence criiii, faudra penser à remettre du liquide de frein ! ». La route sera longue mais peu importe la destination, le chemin sera beau, il le savait.

Par Ariane