Baudet je suis, âne bâté, dur à la tâche. On me charge de ballots pesants, parfois plus lourds que moi, on me bats, on m’injurie lorsque je n’avance pas assez vite. Baptistou qu’on m’appelle ! Mon maître, le père Anselme, cultive la vigne qui donne ce vin fleuri répondant au nom charmant de « prunelard ». Je n’ai pas à me plaindre de cet honnête vigneron qui me traite correctement, se laissant parfois même aller à me flatter la croupe. Ce n’est pas lui qui use sur moi de la badine, mais ses ouvriers, ces gredins qui m’utilisent sans vergogne pour transporter tout ce qui pèse, s’amusant même parfois à lester de pierres mes sacoches pendantes.

Cependant, dans cette triste vie d’esclave, une journée mémorable me procure plaisir et amusement. J’en braie de joie lorsque je la vois approcher. À la Saint Cornèri, appelée aussi Saint Cornard, on me brosse le poil, m’enrubanne les oreilles, me peigne crinière et queue. Cette cérémonie, familièrement nommée « fête du Cocu » est mon jour de gloire, j’en suis la principale vedette, ou presque.

Sachez que je trimballe ce jour-là le dernier marié de la cité de Cordes, qui doit monter sur mon dos à l’envers, tête tournée vers mon séant. J’avance ainsi jusqu’à la pierre des Cornards située sur la promenade de la Lice, à l’ombre des marronniers en fleurs, car c’est au mois de mai que se fête ce drôle de Saint, celui des maris aux femmes infidèles. Cette cérémonie est censée conjurer le sort, et faire de la jeune mariée la plus fidèle des épouses. Une fois passée la porte de la Jeanne, mon cavalier descend et va embrasser ladite pierre, puis verse au passage du Prunelard, issu des cépages de mon maître, dans un seau qu’il remplit parfois plus qu’à moitié afin que je puisse boire tout mon saoul. Et saoul, je peux vous dire que je le suis lorsque je reprends ma route, zigzaguant de gauche à droite dans les ruelles du village. Le marié censé être désormais préservé du cocuage puisque le rite est accompli, me monte maintenant fièrement dans le sens de la marche. Et il vaut mieux qu’il en soit ainsi car mes oscillations mettraient en péril son fragile équilibre s’il s’adressait encore à mon arrière-train !

Je ne suis pas bien sûr des vertus que l’on porte aux traditions du jour de la Saint Cornèri, car mes montées et descentes le long des venelles de Cordes, et mes pérégrinations dans la campagne environnante, m’ont appris que les femmes mariées, qu’elles soient ou non épouses des hommes que j’ai portés sur mon pauvre dos, se dévergondaient bien souvent avec d’autres que leur légitime. Ah, j’en ai vu des jupons virevoltant dans l’embrasure de demeures qui n’étaient pas les leurs, j’en ai croisé des corsages à moitié dégrafés émergeant des bosquets, alors qu’à leur suite sortait d’un taillis, une paire de pantalons promptement rajustés. On ne peut dire que la fidélité régnait dans nos villages en ce début de XXe siècle !

Le 18 mai 1914, arriva le tour d’Aimé puisqu’il était le dernier à s’être marié. Il se trouve que ce jeune-homme était le fils de mon maître, le père Anselme. Et il en avait fallu du temps avant que le garçon puisse épouser la belle Octavie. Mais laissez-moi vous conter toute l’histoire :
Quand il atteignit ses vingt ans, Aimé rencontra cette bien jolie demoiselle, habitant le haut de Cordes, là où les maisons sont majestueuses, les pierres ornées et les fenêtres à meneaux.
Certes nous n’étions plus au temps des troubadours, mais Aimé n’avait pas son pareil pour aller traîner sous le perron de sa bien-aimée qui, non indifférente à ses charmes, lui adressait volontiers des baisers énamourés. Il faut dire qu’Aimé, après avoir été un jeune garçon chétif, avait beaucoup changé. Il portait beau, était grand, bien bâti, le muscle durci par les travaux des champs, et en même temps, simple dans ses comportements, peu conscient du charme qu’il dégageait, et tout étonné d’avoir réussi à attirer l’attention d’Octavie. Les parents de cette dernière, de riches commerçants, n’avaient pas l’intention de brader leur unique enfant. Ils attendaient pour elle rien de moins qu’un nobliau bien établi. Mais c’était sans compter sur le caractère de la jeune-fille qui avait jeté son dévolu sur Aimé, faisant fi de ses origines modestes. Elle l’aimait, c’était sûr, et elle l’épouserait, quitte à s’enfuir de chez elle si persistait l’opposition parentale.
Finalement, elle obtint gain de cause, non tant parce que son géniteur se montra tout à coup soucieux de son bonheur, mais bien parce qu’il réalisa que le père Anselme n’était pas un paysan bouseux, qu’il possédait des biens ; ses vignes produisant un vin de qualité dont la vente lui permettait au fil du temps d’enrichir son patrimoine.

Ainsi Aimé et Octavie convolèrent en justes noces au printemps 1914, et comme aucun autre mariage n’était prévu avant l’été, le jour de la Saint Cornèri, ce fût Aimé qui dut se plier à la tradition. J’étais fort heureux, d’une part d’avoir à porter sur mon dos ce tout nouvel époux que j’avais connu garçonnet, et d’autre part de savoir que j’allais pouvoir me livrer à ma beuverie annuelle. Je caressais aussi l’espoir qu’Octavie donne enfin raison à la légende en se comportant en épouse fidèle. C’est que je voulais le bonheur de mon jeune maître Aimé, au prénom que j’espérais prémonitoire ! La cérémonie se déroula à merveille, selon mes vœux.

Mais au mois d’août, tout ce que le village comptait d’hommes valides partit à la guerre, la Grande ! Les travaux des champs et de la vigne furent confiés aux femmes. Octavie qui vivait maintenant dans le domaine viticole dut quitter l’oisiveté qui avait été la sienne jusque-là et venir abîmer ses blanches menottes sur les troncs noueux des ceps. Il faut reconnaître qu’elle le fit de bonne grâce.
Quant à moi, plus question de coups ni de charges trop pesantes, je découvrais la douceur féminine. Octavie m’équipait le matin, s’appliquant à ne point blesser ma bouche par un mors mal ajusté, Hortense, Suzanne, Léontine et quelques autres me menaient aux champs, mon bât à moitié vide. Parfois l’une d’elle s’amusait à monter sur mon dos, et j’étais charmé de son poids léger. Ah, que j’aurais aimé que dure cette guerre qui me faisait la vie si douce !

Au mois de mai 1915, on chercha en vain un couple de jeunes mariés pour honorer la Saint Cornèri, or il n’y en avait point. Les hommes étaient au champ d’honneur, quelques-uns en étaient revenus… les pieds devant ! On les avait enterrés religieusement, mais aucune célébration de mariage n’avait eu lieu. Afin d’honorer quand-même Saint Cornard, tradition oblige, on chercha qui, parmi les vieux restés au village, était le plus récent marié. Le curé consulta ses registres et déclara qu’il s’agissait d’Eugène, un ancien limonadier de quatre-vingts printemps dont les épousailles dataient d’une bonne quarantaine d’années. Il était marié à Yvonne, une jeunette de soixante et onze ans, bon pied bon œil, dont tout le monde savait que la fidélité avait quelque peu laissé à désirer. Mais on supposa que le Saint fermerait les yeux sur des exactions depuis longtemps prescrites.

Le village privé de fête depuis le début de la Grande Guerre ne demandait qu’à oublier un peu ses soucis quotidiens. Aussi les préparatifs furent-ils particulièrement soignés. Jamais de ma vie d’équidé je n’avais été aussi bien cardé, brossé, peigné, mais aussi caressé, cajolé, et même embrassé sur les naseaux. Les femmes étaient décidément de bien aimables créatures.
Lorsque je fus prêt on amena le vieil Eugène. Il fallut le hisser sur la selle, ce qui ne se fit pas sans mal. Ainsi l’ancêtre se retrouva selon la tradition, tête tournée vers ma croupe luisante, et parfumée pour l’occasion. Il s’accrocha à mes poils, et je démarrai tentant d’imposer à mon pas une certaine régularité afin d’éviter que le vieux ne se décroche et ne se brise les reins sur les pavés cordais.
Cahin-caha je parvins à la pierre des Cornards. On fit descendre Eugène comme on le put, et on l’aida à s’agenouiller pour embrasser ladite pierre. Octavie lui tendit les bonbonnes de la dernière cuvée de prunelard que le vieil homme, main tremblante, s’appliqua à verser dans le seau. Comme il en mettait la moitié à côté, personne n’eût l’idée de lui dire de s’arrêter. Il finit donc par le remplir à ras-bord avant de le pousser vers moi. Et pour fêter ce moment inespéré, Eugène tira une bouteille qu’il avait pris soin d’introduire dans mes sacoches, et portant un toast à Saint Cornèri, engloutit le litre pendant que je m’appliquais à descendre le seau.
Vous dire dans quel état nous nous retrouvâmes tous deux relève de l’inénarrable. On hala Eugène sur mon dos, et je partis oscillant d’un côté pendant qu’Eugène penchait de l’autre. Nous ne parvînmes à faire que quelques pas avant de verser dans le premier fossé.
La gent féminine, secouée de rire à nous voir ainsi emmêlés, s’assit en rond à même la chaussée, et nous laissa cuver tout en faisant circuler une ultime bouteille. Ainsi s’acheva cette mémorable journée, dans une joie et une bonne humeur qui ne s’étaient plus manifestées depuis belle lurette.

La fin de la guerre finit par arriver, les rescapés revinrent. Parmi eux, Aimé, heureusement intact, retrouva son Octavie qui lui était restée fidèle (de mauvaises langues diront que c’était peut-être par absence d’occasion). Yvonne avait fêté ses soixante-quatorze printemps qui avaient achevé de calmer ses pulsions érotiques. Les deux hommes, constatant leur absence d’infortune se réjouirent de s’être, à une année d’intervalle, pliés à la tradition en rendant hommage à Saint Cornard.

Quant à moi, Baptistou, j’héritai d’une fort jolie ânesse, qui fût nommée Cornélia, en hommage à notre Saint préféré. Elle me fut amenée par Hortense, Suzanne et Léontine, les gentilles ouvrières de la vigne qui s’étaient si bien occupé de moi.
Et comme toutes les jolies histoires doivent avoir une fin heureuse, le jour de la Saint Cornèri, ma Cornélia mit au monde un charmant ânon, et j’ai la prétention de penser qu’elle me resta fidèle toute sa vie durant.


Illustration étonnante fournie par Betty (j’y reviendrai dans les commentaires).