Il est six heures. Comme chaque matin, cela fait déjà de longues minutes que mes yeux scrutent les mouvements des petits bâtons rouges sur le réveil… J’aime savourer cet instant. En observant les lumières qui décorent la nuit, je pense. Je m’égare. Ma main vient machinalement attraper une capsule de café. Je m’installe à table. Les jambes en tailleur. Humant les arômes délicats offerts par la potion noire.

Il est là. Déposé négligemment sur le plan de travail. Tel un miroir, il renvoie des reflets tranchants. Ses courbes sont précises. Le fil de coupe ne laisse aucune place au hasard. Il transperce sans hésitation. J’aime cet objet. J’aime l’idée de pouvoir le posséder. Chaque jour, il cache son jeu. Se plie aux préparations. Cisèle. Epluche. Découpe. La face cachée du miroir est tout autre…Secrète. Elle réside dans le pouvoir que ressent celui qui se saisit du manche. L’image est alors celle d’une arme blanche. Le geste doit obéir à une perfection sans faille. Il suffit d’un coup. Bref. Efficace. Net. « Je serai content d’avoir ta peau vieux chameau ».

A cette heure-ci l’appart est calme. Lui n’a pas encore ouvert l’œil. Je passe un orteil sous l’eau glacée qui s’écoule puis je m’y jette tout entière. J’ai besoin de ça. De sentir cette douleur. Des dizaines de stalactites se cassent. Ils se brisent et s’enfoncent sous ma peau. Je ne pense à rien. Je suis anesthésiée…

Par terre, il traîne. Englouti par une éruption de légos. Pedro n’aime pas ranger. Il préfère « tout laisser sorti pour pouvoir tout voir ! ». Ayant trouvé l’argument plutôt convaincant pour un gosse de quatre ans, j’ai laissé faire. Ce matin, le flingue de Batman m’appelle. Je fais rouler le barillet. Je gère. J’aime l’idée de toute puissance qu’il confère à celui saisit la poignée. Je voudrais être cette balle tirée de sang froid. Celle qui atteint la cible. Celle qui n’hésite pas. La course est rapide. Rien ne dépasse. J’appuie sur la gâchette. Boum ! Les ailes de la chauve-souris se déploient. C’est l’étendard du maître. Sa signature. « Tu ne perds rien pour attendre, je saurai bien te descendre ».

Midi. Pause déjeuné. Sortir. Aspirer l’air. J’observe les foules qui s’agglutinent autour de la porte. Comme les guêpes sont attirées par le sucre du miel. J’ai besoin de me mettre à l’écart. A mon tour j’allume ma cigarette. Je me délecte un instant. J’aimerais que cette plénitude dure. Pourquoi la sérénité est-elle si fugace ? Plus loin, on m’interpelle. « Tu as du feu ?! ». Si seulement. Si je pouvais posséder ce feu… Je coupe court et tends mon briquet.

Longtemps, je me suis demandée comment les flammes pouvaient faire table rase. Il suffit d’un clic. Un frottement rapide entre la lèvre rouge de l’allumette et le corps ébréché de la boîte. Ils échangent un baiser. Intense.ils font ainsi naître la flamme. Mélange d’un désir ardent et d’une violence extrême. Alliage parfait à température bouillante. Rien ne résiste. « Je t’aurai vite refroidi, vieux bandit ».

Ce soir, je rentre de nouveau dans la nuit noire.

J’ai décidé de tout arrêter. Saletés pour oublier.

C’était il y a un an. C’est comme si c’était hier : « Je serai contente quand tu seras morte ».

Trinquons à ta santé. Champagne pour « la plus belle cuite de ma vie, le jour de tes funérailles, vieille canaille. »

Par Colette