Je m’ennuyais tellement à ce dîner… Certes, nous étions dans un établissement réputé, où la décoration conjuguait charme et luxe, ancien et moderne. Les lustres en cristal de Baccarat majestueux et imposants ajoutaient une touche Second Empire, tandis que le mobilier arborait résolument un design contemporain alliant bois brut, acier, et verre ; les nappes blanches amidonnées sur lesquelles se dressaient fièrement des serviettes immaculées, savamment pliées rappelaient bien la tradition française.
Le cadre avait beau être magnifique, je me rasais.
En tant que directrice générale des Eaux d’Évian, département logistique, je me devais d’être là, avec mon supérieur Christian, mon adjoint Pascal, le député Denoël et notre client coréen Monsieur Chimaek. Les discussions étaient courtoises, sérieuses, serrées, et totalement convenues, identiques à celle de la semaine passée et probablement à celle de la semaine prochaine ! J’avais pourtant l’air d’être très absorbée par leurs propos, mais en réalité, j’étais ailleurs. Loin de ce restaurant ultra chic au bord du lac Léman, loin du service impeccable et raffiné. J’étais partie, je rêvais de pique-niques joyeux et foutraques entre copains, de voilier, de plein air, de baignades dans les vagues de l’Atlantique, d’horizons infinis…mais l’arrivée inopinée du sommelier me ramena brutalement à mes chers convives. L’apéritif commandé -un Dom Pérignon évidemment – les conversations reprirent, je les observais ces hommes élégamment vêtus, costumes trois-pièces Dior ou Saint-Laurent, chemises Lacoste, cravates pure soie, assorties à leurs pochettes. Classiques et classes, mais terriblement emmerdants ! Tout à coup, notre conversation fut dérangée par des voix fortes qui émanaient de l’entrée de la salle de restaurant. Un serveur zélé vint aussitôt nous apporter les amuse-bouches pour nous soustraire à ce brouhaha. Ce qu’il réussit parfaitement. Champagne et verrine de foie gras glacé au piment d’Espelette, tout un programme, n’est-ce pas ?

Toutefois, j’étais très intriguée par ce tumulte et telle Marlène dans les Petits Meurtres d’Agatha Christie je prétextai un repoudrage de nez indispensable pour me rendre vers l’entrée. Et je les ai vus. Deux beaux gars en grande discussion avec le maître d’hôtel Monsieur Roger qui semblait horrifié par ce qu’il voyait. Il s’était posté, comme un garde-suisse papal, à côté du poteau posé à l’entrée de la salle, et martelait à voix haute l’inscription gravée sur la plaque en bronze « Cher client, dans l’enceinte du restaurant, le port de la veste est obligatoire ». Mais les deux jeunes hommes n’en démordaient pas, ils respectaient l’un et l’autre la consigne – l’un en blazer bleu marine, l’autre une veste gris souris- et n’acceptaient pas d’être refusés dans la salle. Le pauvre homme gesticulait de plus belle, prenait à partie les rares clients qui osaient encore entrer, certains filaient directement à leur table en jetant un regard réprobateur aux jeunes gens, d’autres, comme ce quatuor de vieilles dames distinguées et respectables dodelinant de la tête bien mise en plis trottinaient vers leur table, leurs bracelets ruisselant de breloques or et diamant tintinnabulant, non sans avoir jeté de furtifs et coquins coups d’œil vers les récalcitrants. Peut-être regrettaient-elles à l’unisson leur jeunesse à jamais enfuie…
La situation était pittoresque. Pour un peu j’aurais presque pris des paris sur son issue en passant de table en table. Je n’aurais probablement pas dû mais je me régalais. Plus Roger haussait le ton, plus les deux jeunes hommes gardaient leur calme et campaient sur leurs positions. Soudain Roger perdit tout le sang-froid chèrement contenu depuis des années face à des clients plus souvent désagréables qu’aimables, et se mit à vociférer, ce qui provoqua enfin l’arrivée du directeur tel le Chevalier Blanc.

Silence dans la salle. Les mandibules sont en suspens, les couverts en l’air, les verres au bord des lèvres, les yeux tournés vers l’entrée.
Et là, je ne sais pas si c’était la tension professionnelle de ces derniers semaines, mais j’ai soudain senti monter en moi une envie de rire incoercible, que je tentai vainement de réfréner…c’était une sensation à la fois délicieuse et inconvenante comme lors d’un enterrement. Proche de l’implosion, je suis partie en vrille, prise d’un fou-rire inextinguible, de grosses larmes coulaient sur mon visage rubicond, et plus je regardais les protagonistes de cette situation, plus je riais à m’en faire vraiment mal aux côtes… Et soudain comme une traînée de poudre, certains clients se mirent à sourire, puis d’autres à rire franchement, la contagion gagna la salle entière, même mon client coréen c’est dire ! Le directeur et les deux jeunes gens décontenancés par la tournure que prenait leur altercation se mirent aux aussi à rire. Seul Roger digne sembla sourd à la joyeuse ambiance et disparut en bougonnant dans les cuisines.
Reprenant enfin mes esprits, et avant de rejoindre ma table, je demandais l’autorisation au directeur de prendre une photo en souvenir de cette mémorable soirée. Je voulais immortaliser l’audace de ce duo de beaux gosses : le blond au blazer avait refusé de rentrer sa chemise quasi déboutonnée dans son pantalon et le brun portait bien une veste sur sa chemise mais pas de pantalon !
Après quoi, le directeur accompagna lui-même les deux jeunes gens à une table, sous les applaudissements de la salle, et demanda alors à prendre la parole.
Il avait repris cet établissement illustre et vénérable depuis une année et il souhaitait y apporter un vent de modernité mais ce n’est pas toujours aisé d’attirer de nouveaux clients et ce l’est encore moins de modifier les us et coutumes des habitués. Notamment sur la question du port de la veste au restaurant. Aussi il a imaginé une sorte de jeu de rôles qui permettrait de voir le comportement des clients face à une tenue vestimentaire, disons exagérément réactionnaire, et pour cela il avait fait appel à une compagnie d’improvisation théâtrale qu’il suivait et appréciait depuis longtemps. Ensemble ils bâtirent cette saynète.
Le plaisir ayant fait place à l’inquiétude au vu de la réussite de cette expérience un peu osée, il en convient, il prit alors par les épaules les deux comédiens tout en les félicitant chaleureusement, et regardant avec émotion la salle, remercia ses clients de leurs sympathiques réactions, et les applaudit à son tour.

Eh bien je ne regrettais plus d’être venue ! J’avoue avoir été vraiment bluffée et aussi ravie de ce dîner pas comme les autres, pourtant quelque chose me turlupinait… quid de ce pauvre Roger mortifié par la tenue plus qu’extravagante de ces soi-disant clients ? À cet instant de ma réflexion, je vis le visage du directeur passer de la surprise à la jubilation lorsque le maître d’hôtel sortit des cuisines, suivi d’une noria de serveurs portant chacun une bouteille de champagne, tous habillés de la même façon, enfin habillés façon de parler : ils ne portaient qu’un nœud papillon noir et… un caleçon !
Chic et choc.


Cotisuelto = quelqu’un qui refuse de rentrer sa chemise
Donaldkacsàzàs = « faire son Donald » – porter une chemise et pas de pantalon

Photo :  SplitShire – Pixabay