Le parquet grinçait sous les pas des couples qui tournaient au son de l’accordéon. C’était une soirée d’été, les guirlandes lumineuses infusaient cette lumière jaunie qui imprime les souvenir d’un effet sépia naturel. Assise en bord de piste depuis le début de la soirée, Suzanne admirait, rêveuse, les chorégraphies parfaitement exécutées.

Nous y revoilà. Suzanne se demanda pourquoi elle s’infligeait ça. Il est certain que la guinguette n’était peut-être pas l’endroit le plus adapté à une personne comme elle. Cela faisait maintenant trois garçons, de tailles et d’allures différentes, qui avaient chacun à leur tour essuyé un refus.

Le premier, sûr de lui et blond comme une bière, l’avait de suite repérée à l’autre bout de la salle et lui avait dit, arrivant à sa hauteur: « On danse mamzelle ? ».

René Bousco. Alors celui-là c’est certain que même si elle avait pu, elle n’aurait jamais accepté son invitation. Sa réticence datait de l’époque où elle l’avait surpris derrière la maison de la mère Richard, en train de … Beurk ! Rien que d’y penser, elle en avait la nausée. Bref, pas de regret pour René Bousco, qui d’ailleurs n’avait pas perdu de temps et proposait déjà son bras à une jeune fille qui acceptait avec enthousiasme de l’accompagner. Beurk.

Le deuxième, c’était différent, peut-être tout simplement parce c’était Camille. Camille Lefebre, le frère ainé de Charlotte, une des meilleures amies d’enfance de Suzanne. Camille… Depuis petite son cœur s’arrêtait de battre lorsqu’il faisait son entrée, lui coupait l’appétit à table, la tétanisait d’envie. Il s’était assis à côté d’elle.
– Bonsoir Suzanne.
– Oh, bonsoir Camille.
– Tu n’es pas avec Charlotte ce soir ?
– Si si, elle danse juste là.
– Et toi tu ne danses pas ?»

Suzanne sentait bien que sous cette question indirecte se cachait, pas loin derrière, une invitation. Elle aurait donné n’importe quoi pour y répondre mais ne pouvait s’y résoudre. C’est le cœur déjà pétri de remords qu’elle lui dit : « Non. Merci. » À voir son sourcil relevé, Suzanne pouvait facilement percevoir la surprise mêlée d’incompréhension sur le visage de Camille. Il dit alors à Suzanne qu’il avait soif et s’éloigna vers la buvette.

Le troisième fut assez inattendu. Suzanne était encore aux prises avec son nouveau désespoir d’avoir laissé Camille s’en aller quand elle sentit une présence à ses côtés.
« Alors, on danse ? »
C’était son père, chemise blanche froissée mais les cheveux bien plaqués.
« Non Papa, c’est gentil mais… »

« Ecoute ma p’tite fille » la coupa-t-il, « Tu ne vas quand même pas continuer à passer tes soirées aux guinguettes à regarder ces gens danser. Je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas.
– Mais Papa, tu ne comprends pas ».

Le pire dans tout cela, ce n’est pas qu’elle ne voulait pas danser, c’est surtout qu’elle ne pouvait pas. Suzanne se rappelle encore parfaitement le jour où elle s’est rendue compte qu’elle ne pourrait jamais danser. Elle était âgée de 10 ans, pas plus, Charlotte et elle coulaient des journées oisives en plein cœur de l’été. Voisines depuis toujours, Suzanne n’avait qu’à passer la clôture du fond de son jardin pour atterrir dans celui de Charlotte.

Ce fameux jour d’été donc, les filles s’étaient installées dans le jardin, le transistor à proximité sur la terrasse. À la radio passaient les derniers titres en vogue dans l’émission Ce soir, on danse. Titre très approximatif sachant que l’émission était diffusée de 14h à 16h.

D’un seul bond sur ses deux pieds, Charlotte s’était exclamée : « Debout Suzanne, apprenons à danser ! J’ai vu Camille faire, je vais te montrer»

Suzanne assez enjouée par cette idée, se mit debout à son tour et, regardant Charlotte déjà bien affairée, entreprit d’exécuter ses premiers pas de danse.

Et là, très rapidement, sur cette piste de danse improvisée, Suzanne dû se rendre à l’évidence. De mémoire d’homme, jamais personne n’avait vu une enfant avec si peu de rythme. Dire qu’elle n’a pas de rythme est un euphémisme que même Suzanne ne se permit jamais d’employer, tant les contretemps qu’elle produisait ne répondaient à aucune logique. Un observateur extérieur pouvait même, par instant, douter de la nécessiter d’intervenir pour secourir ce pauvre corps parcouru de secousses burlesques.

Les rires de Charlotte avaient fini de la convaincre. Vexée et surtout déçue, elle partit en trombe à travers le jardin et regagna sa chambre où elle s’effondra en larmes, persuadée que sa vie en serait à jamais impactée. Depuis lors, Suzanne c’était toujours refusée de danser et d’offrir au monde un spectacle qu’elle estimait bien désolant.

Son père, découragé de n’avoir pu la convaincre, était reparti vers la buvette, où elle l’avait vu discuter quelques instants avec Camille. C’est alors que, chose improbable à ses yeux, Camille revint vers elle et lui dit à l’oreille: « Suzanne. Ce soir, on danse. »
Contre toute attente, attendrie par son sourire malicieux et son œil décidé, elle comprit qu’il avait assisté, d’elle ne sait où, à son attentat contre le rythme il y des années. Portée par un élan qu’elle ne se connaissait pas elle lui saisit le bras et le suivi sur la piste.
Tout en s’avançant au milieu de la foule, Suzanne ne pu réprimer une ultime réflexion : « Advienne que pourra, mais pourvu que personne n’appelle les secours. »