Jean Delacher naquit à Coucy-le-Château, au Nord de Soissons, en 1896. Il resta fils unique. Son père était bourrelier, sa mère modiste. Ils vivaient heureux, dans leur maison accolée au château. En bas c’était l’atelier, qui sentait bon le cuir. En haut, l’une des trois chambres était consacrée aux chapeaux et falbalas colorés.

Jean eut une enfance joyeuse, choyé par ses parents et ne manquant de rien. Il était assez bon à l’école, et son gabarit lui évitait les noises. Il plaisait aux filles du village, tout en restant timide avec elles.
C’est haut la main qu’il obtint son certificat d’études. Malgré l’insistance du maître d’école, il arrêta là ses études pour rejoindre l’atelier paternel et équiper les chevaux de trait picards. Il continua de lire assidument et se chargea des comptes de la famille.

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La tante Aurélie habitait au cœur de la Beauce.
Elle était petite et trapue, souriante avec des joues rondes et rouges et de beaux yeux bleu pâle. Elle refaisait tout les matins son chignon poivre et sel, avant d’enfiler ses sabots pour vaquer à ses taches multiples.
D’origine bretonne, elle avait travaillé dès son plus jeune âge comme bonne à tout faire dans des grosses fermes, ici et là. Sans être bien sûr instruite, elle était maligne. Sa sœur cadette, plus gâtée, avait elle été orientée dans la couture, avait épousé un bourrelier et s’était installée dans le Nord. Elles se voyaient peu, seulement pour les grandes occasions, comme la naissance ou la communion du gamin de sa sœur.

Aurélie s’était fixée à Fontenay un beau jour. Elle n’avait jamais été mariée, mais des hommes auraient pu témoigner qu’elle avait fait les quatre cent coups dans sa turbulente jeunesse.

Sa maisonnette au toit de chaume était la première à l’entrée Fontenay-sur-Conie, en arrivant d’Ohé. On la repérait facilement à cause des roses trémières qui poussaient naturellement en façade, année après année, sans qu’elle ait à s’en soucier.
Une fois le portillon grinçant ouvert, on entrait dans la petite cour où errait une douzaine de poules. Il fallait voir comme elles se précipitaient quand Aurélie, deux fois par jour, leur envoyait du blé, à la volée. Elle puisait des épis ou des grains d’une main depuis son tablier noir, maintenu relevé de l’autre main. Ses ressources étant maigres, son blé elle le glanait après les moissons.
Elle élevait aussi ses lapins, dans quelques cages grillagées, empilées contre le mur de derrière. La seule fois ou sa sœur et son beau frère était venus la voir, avec Jean qui avait 8 ans, le petit avait ouvert toutes les cages. Quel chenapan son neveu, mais tellement adorable !
Pour nourrir ses lapins, elle partait régulièrement avec brouette et faucille le long des routes des alentours, pour couper les touffes de luzerne des talus qu’elle faisait d’abord sécher (de la luzerne fraîche pour les lapins, c’était à coup sûr leur donner le gros ventre). Elle conservait son fourrage et ses récoltes dans une petite grange en bois à la toiture d’ardoise, un peu délabrée, à l’entrée du jardinet séparé des champs par un vieux grillage. Elle y cultivait quelques légumes et des fleurs. L’été elle y cueillait des mirabelles et des framboises.

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Arrive l’année 1914.
Jean a belle prestance, son mètre soixante-quinze le situe bien au-delà de la moyenne. Sa chevelure châtain tire sur le roux, ses traits sont rudes mais réguliers. Son regard franc, servi par ses yeux verts aux reflets noisette, fait des ravages, sans qu’il ait encore de copine officielle. Il est de nature joyeuse et chantonne en travaillant.

L’inquiétante réquisition en masse par l’armée de chevaux dans les fermes et les élevages freine d’abord leurs activités. Puis la mobilisation générale est déclarée début août.

La sale guerre frappe Jean d’entrée :
Son père a été affecté aux chevaux de guerre pour le transport de munitions, il trouve la mort au front, à la bataille d’Arras, dès octobre.
Sa mère n’attend pas le retour de sa dépouille pour se pendre avec une longe à un crochet dans l’atelier.

Jean passe par des phases de déni, d’anéantissement, puis de fureur.
L’enterrement de ses deux parents a lieu le même jour, sous une pluie battante, en présence de quelques femmes et d’anciens du village. Du fait de la pagaille générale dans les communications et transports, personne de la famille n’y assiste, même pas sa tante Aurélie, d’Eure-et-Loir, que sa mère aimait bien.

Dès la fin de la cérémonie, il boucle son sac, ferme soigneusement les portes de l’atelier et de la maison, et le visage fermé va s’engager à la gendarmerie. Que faire d’autre ?
Oh, ce n’est pas la fleur au fusil, ou comme les conscrit de cet été « pour aller couper les moustaches à Guillaume ».

Il a juste 18 ans. Sa vie vient de basculer, pour longtemps.

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Jean est affecté au régiment picard d’Amiens, le 72ème d’infanterie. Après juste une semaine en garnison dans cette ville – le temps d’un examen médical bâclé et de la distribution d’uniforme, paquetage et arme – il gagne le front avec la 7ème compagnie du 2ème bataillon.

Plutôt taiseux au départ, il s’ouvre au fur et à mesure de son intégration. Tout le monde a l’accent picard, il retrouve quelques visages connus, de villages d’alentour. Ils se présentent : « Moi, je suis Jean, Jean de Coucy ».

La vie des tranchées le transforme rapidement.
Il se laisse pousser la moustache, pour faire plus viril.
Il commence à fumer, sans trop l’apprécier au début, le « gros cul » (il sourit en découvrant que cette appellation vient en fait d’un gros Q imprimé sur la bande du paquet). On lui apprend à culotter correctement sa nouvelle bouffarde. Ça fait au moins passer le temps.
Lui qui ne buvait pas prend sa première biture au pinard – le sang des poilus – toujours disponible en abondance.

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Il s’isole dès qu’il le peut pour bouquiner. Il dévore la série des Jean-Christophe, de Romain Rolland, achetés à la hâte à Amiens avant de partir. C’est ainsi absorbé que le découvre un jour son Capitaine, François « Henri » Marie CARPENTIER de CHANGY, que cela interpelle. S’ensuit un échange sur le héros, ce musicien allemand qui incarne un peu l’espoir de réconcilier l’humanité. Ils enchaînent sur le romantisme, la complémentarité entre la France et l’Allemagne. C’est presque incongru dans cette tranchée, où on ne parle généralement que des « sales boches ».

Les poilus sachant lire, écrire et compter, sont une minorité. Peu après cette rencontre le capitaine en fait son ordonnance.

S’ensuivent trois mois de ce qui devient une complicité, voire une camaraderie, entre ce capitaine et Jean, encore simple soldat et vingt ans plus jeune. C’est miraculeusement comme un nouveau père pour Jean. Il en oublierait presque la guerre.
Il apprend vite que son capitaine est Vicomte, ce qu’il ne mettait pas en avant auprès de la troupe.
Au fil des confidences il découvre les arcanes de la noblesse française, se familiarise avec les titres, les familles, la noblesse d’extraction, etc. Tout un monde qu’il ne soupçonnait même pas, lui qui n’avait croisé à l’occasion que de la petite bourgeoisie, et seulement retenu le personnage du Vicomte de Bragelonne.
Henri un jour lui dit en riant « Toi aussi tu es un noble. Savais-tu que chez moi on surnomme les bourreliers marquis de la croupière ? Tous ces beaux métiers manuels sont nobles, ne l’oublie jamais. ».

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Mais c’est toujours la « sale guerre ».

Le 22 février, le bataillon est au Mesnil-les-Hurlus, en Champagne. Il a pour ordre de charger à la baïonnette, en montant vers des tranchées allemandes bien défendues par un fortin. C’est une mission suicidaire, le capitaine confie d’ailleurs à Jean « Il y a quelques bataillons de sacrifiés, nous sommes de ceux-là », juste avant de mener la charge. Après quelques centaines de mètres il est frappé d’une balle dans l’œil et d’une en plein cœur.
Penché sur Henri, Jean chiale comme un gosse, pour la troisième fois de sa vie. Mais il se relève, serre les dents et court vers le fortin, en entraînant ceux qui n’ont pas été fauchés par la mitrailleuse.
Blessé légèrement, il recevra une citation, sera promu caporal.

Ensuite, les rescapés de son bataillon ne l’appelleront plus que « le petit Vicomte », en souvenir de leur capitaine mort en héros, et progressivement « le Vicomte de Coucy ». C’est un surnom qu’il assume et qui lui collera à la peau.

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Le régiment de Jean continue d’être en première ligne.

Dans les périodes de calme, il écrit longuement à sa tante Aurélie, lui donne des nouvelles en essayant de ne rien dramatiser. Une correspondance s’est aussi établie avec la vicomtesse, veuve du capitaine. Elles deviennent ses marraines de guerre et ça lui fait chaud au cœur.
Ses envois sont retardés par la censure, les réponses et quelques colis ont du mal à lui parvenir du fait de ses déplacements imprévus.

En avril ils sont dans la Meuse, dans la boue et parfois encore la neige. Attaques, contre-attaques, pilonnages d’artillerie sur les tranchées, les offensives allemandes s’y succèdent. À la fin de l’année le régiment aura perdu un tiers de ses effectifs.
« Le Vicomte » est nommé caporal chef. Sans pour autant chercher la mort, Jean n’a plus peur, il s’est construit une carapace.

Les villes, les crêtes, les lieux-dits, les jours et mois se ressemblent. Toutes les tranchées sont pareilles, la crasse est familière, le bruit des obus fait instinctivement baisser la tête de la même façon. Ils sont maintenant dotés de cagoules et de masques au groin de cochon, car les boches ont plusieurs fois fait usage de gaz chloré.
En 1916, durant un déplacement à l’arrière, il se fait photographier en tenue, pour sa tata. Il se force à sourire.
Jean est entraîné un peu pompette au BMC par des copains. Son déniaisage ne lui laisse pas un souvenir impérissable (par contre la fille se souviendra toute sa vie d’avoir fait ça avec un Vicomte). Par chance il n’attrape rien.

Il apprend par le courrier que Nivelle remplace Joffre à la tête des armées. Bof !

C’est Argonne en janvier, puis Verdun. En fin 1916, c’est St Hilaire en Champagne. Au printemps 1917, c’est la Somme, puis la Marne dans un froid exceptionnel, la neige recouvre tout. Sa section a été gazée deux fois, ils commencent tous à tousser et à perdre leur souffle après des efforts.

Maintenant c’est Pétain qui remplace Nivelle. En majorité les poilus s’en foutent, quelques uns comme Jean reprennent espoir que ça finisse enfin, et que ce soit vraiment « la der des ders ».

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Pendant ce temps là, Aurélie, maintenant, la cinquantaine bien tassée, s’est assagie, elle est même devenue bigote. Sa foi, probablement sincère ne l’empêchant pas de rester roublarde, elle tire un petit revenu de neuvaines, en priant par procuration pour la résolution des problèmes de fermières et bourgeoises des alentours, dont pour la plupart le mari ou un enfant est au front. Son chapelet ne la quitte plus.
Le bouche à oreille aidant, on vient la voir d’aussi loin qu’Orgères, ou même de Châteaudun.

Le manque de main-d’œuvre est énorme. On la sollicite de toutes parts, mais elle a déjà donné. Elle se limite à biner en avril les betteraves, à côté de vieilles et d’enfants, pour la ferme d’à côté. Elle y aide aussi en cuisine à la moisson.

Elle garde toutes les lettres de son Jean, où parfois des lignes entières sont raturées par la censure, elle essayer d’imaginer tout ce que ça cache. Les mentions de Vicomte lui échappent complètement. Elle imagine ce qu’il endure à partir de ce que lui ont confié quelques invalides réformés, au fil des années. Aurélie sait y faire pour tirer les vers du nez des hommes.
Une photo de Jean à ses vingt ans, en uniforme, est en bonne place sur le buffet. Qu’est- ce qu’il est beau ! Qu’est-ce qu’il a grandi ! Quand va-t-il rentrer ?

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Jean est « verni », il s’en est sorti indemne. Il est maintenant sergent, tous ses hommes l’aiment et le respectent.

En juin 1917, toujours surnommé « le Vicomte de Coucy », il est au Chemin des Dames. En fait de dames, la section de Jean est terrée, bloquée sur une pente menant au plateau, leur objectif inaccessible. Ils sont pilonnés jour et nuit par les obus allemands.

Dans la nuit du 13 juillet des obus dégageant un nouveau type de gaz déciment sa section. Le gaz « moutarde (plus tard appelé ypérite) est plus lourd que l’air, descend la pente, stagne dans les tranchées
Les survivants sont récupérés deux jours plus tard, sans souffle, les yeux collés, avec des cloques et des rougeurs sur la peau, même sous leur tenue. La plupart mourra dans les six semaines.
Après l’hôpital de campagne, où Jean reprend conscience et souffre énormément, il est transporté à l’Oratoire d’Amiens. Les médecins militaires s’avérant incompétents pour ce nouveau type de pathologie, après un long périple il arrive fin septembre dans un état épouvantable à l’hôpital St Bruno qui a été réquisitionné pour traiter le problème. C’est à St Laurent-du-Pont, en Chartreuse, ils ont l’habitude des tuberculeux, avec le bon air et la bonne altitude.
Il faudra six mois pour le requinquer.

***

Les premiers temps Jean somnole dans la journée. La nuit, au dortoir, tous comme lui ont des insomnies ou des cauchemars parfois bruyants.
Durant sa convalescence Jean a le temps de beaucoup lire et de parfaire son éducation. Ça l’apaise et il se reconstruit progressivement.
Il adore les premiers romans de Colette, et surtout ses articles de journaliste sur la guerre (Bigre, elle a même été sur place à Verdun) et ses effets dans la société civile.
Il dévore les quotidiens de Lyon, et en cachette l’Humanité et le Canard Enchaîné procurés par Louis, un infirmier manchot avec qui il a sympathisé. Louis est membre de la SFIC (section Française de l’Internationale Communiste). Ils rigolent et picolent à l’occasion ensemble, se font des confidences.
Louis disserte sur la situation en Russie, la révolution et de la guerre civile, la composition de la société française et la lutte des classes. Que Jean soit fréquemment appelé « le Vicomte » le fait marrer.

Jean dévore aussi Le Chasseur Français. Non pas qu’il compte se resservir d’un fusil un jour – ça non, même pas pour chasser – mais il y trouve de tout, découvre des outils et accessoires qu’il ne connaissait pas. Il n’a qu’un regard rapide sur la section des annonces matrimoniales, en fin de revue.

Il joue à l’écarté certains soirs, à la chandelle. Il apprend même à jouer au bridge whist avec des médecins qui cherchaient un quatrième. « C’est la classe, » le taquine Louis, « bientôt ne voudras plus jouer avec le peuple. ».

On lui avait proposé au tout début une réforme N° 2, probablement pour s’en débarrasser. C’était rapide, mais il s’avérait que le malade aurait la triste consolation d’aller mourir dans son foyer sans pension. Jean, qui n’avait plus de foyer ni de revenus, refusa tout net.

On l’avait alors prévenu qu’une réforme N°1 – avec pension – imposerait un tas de démarches, avec maintien sous les drapeaux avant d’être éventuellement accordée. Qu’importe !
Suite à sa lettre à la mairie de Coucy pour les formalités administratives d’état civil, il est informé par la secrétaire de mairie, une se ses anciennes copines (trois ans déjà, pense-t-il avec nostalgie), que l’armée allemande qui occupait le château de Coucy l’a dynamité en le quittant, en 1917. Sa maison familiale a sauté avec. Il n’a plus aucun bien. Il ne compte pas remettre les pieds à Coucy, ce serait trop dur.

Jean se fait aider par Louis, et des médecins civils de St Bruno. Finalement, après examens, démarches, discussions et contestations, il est réformé catégorie 1, et quitte St Laurent-du-Pont un beau matin de printemps, en 1918.

***

Il rentre par une succession de trains de marchandises. Il a indiqué Voves comme destination pour son billet de retour gratuit, c’est la gare la plus proche de chez sa tante. Le costume qu’il porte, un peu trop court, on le lui a donné à son départ, c’est en fait un habit militaire teint pour la circonstance. Son baluchon ne contient que des sous-vêtements, des livres et des papiers officiels.
Il a en poche un maigre pécule, 490 francs par année dans une unité combattante. Ça ne représente guère plus de deux mois de subsistance.

Il meurt de faim, mais un coup d’œil à la devanture du petit restaurant en face de la gare de Voves est dissuasif. Rien au menu n’est attirant, c’est toujours la guerre, et malgré ça les prix lui semblent exorbitants. Inutile bien sûr de faire un détour aux Trois Rois, l’hôtel/restaurant de luxe local.
Alors en route ! Il n’a que quatorze bornes à s’appuyer, il en faisait parfois plus avec tout son barda.
Tout du long des lièvres batifolent dans le blé encore en herbe, pas loin de la route. Deux perdrix grises traversent à pattes devant lui et s’envolent bruyamment du talus. Il n’est apparemment pas resté beaucoup de chasseurs dans le coin ces dernières années.
À mi-chemin, il s’arrête boire à la pompe à eau publique de Fains-la-Folie. Il tourne sa grande roue pour l’amorcer tandis que des gamins se moquent, car il a tout l’air d’un trimardeur, pas d’un Vicomte.

Le voilà à Fontenay, il n’a pas ouvert le portillon qu’Aurélie sort en coup de vent de sa maison. Il l’avait prévenue à l’avance de son arrivée prochaine, elle était restée à guetter son arrivée depuis avant-hier.

Jean se penche pour la prendre dans ses bras. Leurs larmes coulent.
Aurélie est intarissable : « Mon petit, oh non, mon grand !»
Puis : « Je vais te préparer à diner. Ça te dirait une salade de pissenlits aux lardons, et une poule au pot avec des légumes de mon jardin ? J’ai aussi fait quatre quarts, c’est bon avec de la confiture de framboises. »
Elle n’arrête pas de parler. « Je t’ai fait ton lit dans la chambre du fond. »
Jean se doute bien que comme presque partout le lit sera trop petit pour lui, et qu’il devra s’y mettre en chien de fusil. Puis que comme il sera probablement trop mou, il finira la nuit allongé sur le sol.
Mais il sourit, béat, et embrasse de nouveau Aurélie. Il a des tonnes de tendresse contenue à déverser. L’armée, c’est fini.

***

Les jours qui suivent Jean suit partout Aurélie. Pendant qu’il l’aide pour les bêtes ou à la cuisine, il doit tout lui raconter en détail. Tout ce qu’il a subi et gardé si longtemps sur le cœur, il le déballe à l’oreille bienveillante de sa tante.
« Alors tu a été nommé Vicomte puis sergent ? » « Non tata, seulement sergent. Vicomte c’était un surnom, c’était pour rire. »

Il répare la porte de la grange, arrache des mauvaises herbes, fend des bûches.
Il en fait trop, trop vite, se met à tousser et doit s’assoir, à bout de souffle, oppressé. Aurélie s’affole. « Ne t’inquiète pas, c’est ma maladie. J’ai de l’emphysème, d’après les docteurs. Je t’explique : dans mes poumons c’est un peu cassé, à cause des gaz de cette foutue guerre. Mes alvéoles ne sont plus tellement élastiques, l’air reste bloqué et j’oxygène mal mon sang, qu’ils mon dit.»
Aurélie réalise que ce sera probablement plus compliqué pour épouser une fermière, mais ce n’est pas le moment d’en parler.
Il la rassure : « Mais ça va, il suffit que je ne force pas trop. Bien sûr c’est difficile de trouver un travail avec ça, mais j’ai un plan.».

De fait Jean se plonge dans des catalogues et des vieux numéros du Chasseur Français pour choisir et commander l’équipement « professionnel » qu’il a en tête.

Il s’offre d’abord une bicyclette Peugeot neuve. C’est un modèle « touriste », noir avec carter et filets dorés, cadre soudé à l’autogène. Il lui coûte 600 francs, une folie, mais c’est un bon investissement, il devra lui servir des années.
Il reçoit successivement de mystérieux colis, dont il déballe des scalpels, des racloirs, un rouleau de 100 mètres de fil en laiton diamètre 1 mm, des pinces coupantes, un petit marteau, des clous de tapissier, 10 kilos de gros sel, des clous tête d’homme, des punaises, deux tableaux en liège, 20 Putanges et 2 pinces pour maîtriser leur ressort, une corne de brume, des moules à terrine, un petit étau, des pinces à bec fin, une loupe, des fusettes de soies de plusieurs couleurs, des lots d’hameçons à œillet tailles 10 à 14 …

Il étrenne sa bicyclette pour rencontrer le bourrelier d’Orgères. C’est un vieil artisan, réformé en 1916, avec qui il sympathise tout de suite. Il va plusieurs jours l’aider dans son travail et en échange se confectionne tout un jeu de sangles et des sacoches en cuir, sur mesures pour lui et sa bicyclette.

Finalement il parcourt les environs de long en large, dans un rayon de 20 kilomètres. Il reste mystérieux quand il dit à Aurélie qu’il fait des repérages.

***

Dés l’été 1918 Jean va de ferme en ferme.
Il annonce son arrivée dans le hameau ou le village en soufflant d’abord trois fois dans sa corne, puis crie « Peaux de lapin ! Peaux ! ». Il est accompagné par le concert des chiens de chasse, et des chiens de berger dans les plus grandes fermes (il se méfie de ces beaucerons, les bas-rouges, qui tirent sur leur chaînes à les péter pour attaquer les intrus).
Un sou c’est un sou. À la campagne dès qu’un lapin est estourbi d’un adroit coup de tisonnier derrière les oreilles, et dépouillé illico, sa peau, fourrure à l’intérieur, est remplie d’une poignée de paille de seigle pliée en deux, pour bien la tendre. Elle attend après, accrochée avec pas mal d’autres derrière la porte de la grange ou de l’écurie, le prochain ramassage.
Jean repère dans la cour l’allure du coq dominant. S’il lui plait il demande gentiment qu’on lui réserve son camail quand il passera à la casserole. Avec les plus jolies plumes il confectionnera des mouches artificielles les jours où il pleut vraiment trop pour sa tournée, et les revendra à un spécialiste en bord de Loire.
Il veut savoir si le jardin ne serait pas des fois envahi de taupes. Si c’est le cas il se propose de l’en débarrasser, tend ses pièges aux bons endroits sur les galeries ou taupinières, et repasse le lendemain récupérer les captures.
Il est vite connu de tous, on l’aime bien. Il sait causer aux gens mais il n’est pas fier. Cerise sur le gâteau, de temps en temps son passage attendu se termine dans le foin ou la paille avec la fermière (pas dans son lit, ce ne serait ni prudent ni convenable).
C’est qu’il est beau le Jean, et qu’on manque d’hommes par les temps qui courent. Le « bouche à oreille », après le « bouche à bouche », colporte la rumeur qu’il serait même un Vicomte désargenté.

On peut donc le croiser dans la plaine, luttant contre le vent courbé sur son vélo (en Beauce bizarrement le vent semble toujours venir de face). Il ressemble à une grosse boule recouverte de peaux en fin de tournée. Pour le moment il n’aspire à rien d’autre.

Une fois rendu chez sa tante, il trie les peaux par qualités et couleurs (les plus belles pour la tannerie, qui finiront en manteaux, les autres destinées à faire des chapeaux de feutre), et constitue des grosses qu’il ficèle dans la grange.
Puis il dépouille soigneusement les taupes (Beurk ! a commenté Aurélie au début), écharne leurs peaux, puis les cloue tendues à plat sur un tableau de liège. Il faudra 500 peaux pour faire un manteau, et jusqu’à 1 600 pour du haut de gamme en n’utilisant que des rectangles découpés sur le dos. Ces peaux sont aussi recherchées pour confectionner des chapeaux. La taupe est plus rentable que le lapin.

Mais son autre source de revenus, moins visible, est le braconnage des lapins de garenne. C’était une activité courante sur le front, et il était devenu expert, faim oblige.
Quand il passe en rentrant le soir le long des bois, il tend des collets tout préparés dans les coulées, mine de rien, en feignant d’aller pisser. Il les relève et les récupère au matin en début de tournée.
Son butin est dissimulé dans la journée au milieu de tout son attirail. S’il était d’aventure contrôlé, il sent le lapin de toute façon.
Il a quelques acheteurs discrets, des bourgeois et des restaurants. Il a « débauché » Aurélie, dont la morale est élastique, elle lui confectionne des terrines à tour de bras.

***

Le temps passe.
En novembre 1918 c’est enfin l’Armistice, mais le retour des soldats traîne, c’est la grogne dans les campagnes.
Au printemps la Charte du Combattant institue un droit à réparation aux anciens combattants et victimes de guerre. Jean n’est invalide qu’à 25 %, il ne touchera qu’une pension de 600 francs. Les poilus se disaient avant « Les boches paieront ». Tu parles !
En 1920 l’inflation bat des records, la Bourse s’affole, des épargnants ayant cru aux placements à revenu fixe sont ruinés. Bien sûr ça n’affecte ni Jean ni Aurélie, qui poursuivent leurs activités.

Aurélie tarabuste maintenant régulièrement Jean pour qu’il se marie, joue les entremetteuses. En vain. Jean reste réaliste, il ne se voir pas encore en responsable d’une famille.

De temps en temps, quand la grange se remplit trop, ou que les sous viennent à manquer, Jean attelle une remorque et va livrer à la tannerie.
Il avait commencé par aller jusqu’à Château-Renault en Touraine, pour la réputation de la tannerie Tenneson, qui gardait une fabrication à l’ancienne au bord de la Brenne en employant exclusivement du jus d’écorces de chêne.
Ça faisait une trotte, l’obligeant à coucher en route. Là bas on lui avait gentiment indiqué l’ouverture d’une petite succursale, bien plus près au bord du Loir, à Châteaudun.
C’est là qu’il se rend désormais.

***

En mai 1922 Jean rencontre Igor à Châteaudun.
Il le croise d’abord à la tannerie. C’est un bel homme portant beau sa quarantaine, à la barbe fournie, très soigné. Il est aussi grand que Jean. On les présente brièvement, Igor s’avère être un des acheteurs de ses peaux après traitement, il est fourreur et costumier à Paris. Ils « parlent chiffons » quelques minutes.
Jean part ensuite boire au café du coin, avec vélo et remorque, vite fait afin de rentrer avant la nuit.

Un bruit caractéristique de castagne le fait se retourner. Igor, en pardessus et chapeau élégant, fait face à quatre jeunes patibulaires, casquette sur le crâne, bâton et surin à la main, qui semblent en vouloir à sa bourse. Sa canne ne lui suffira pas contre ces agresseurs.
Jean a un peu pratiqué la savate en 1917, pour s’amuser, avec un vieux sergent-chef qui était avant guerre dans la célèbre Brigade du Tigre. Sans plus réfléchir il fonce dans la mêlée, éclate un nez d’un coup de pied, plie un agresseur d’un direct à l’estomac, en balaye un autre qu’Igor assomme avec le pommeau de sa canne. Le quatrième se carapate.

Jean et Igor se retrouvent attablés au café après toutes ces émotions. Jean est quand même anormalement essoufflé et s’en explique.
Igor ne cesse de le remercier, Jean rétorque « Buvons plutôt un coup ça nous requinquera ». Au jeune serveur un peu ahuri ils commandent :
« Un bleu s’il vous-plait »
« Pour moi ce sera un jaune »
Et ils éclatent de rire, puis passent leur commande plus clairement.
Jean s’est mis à l’absinthe, qui n’est plus interdite (comme dit Aurélie qui ne crache pas dessus non plus, ce n’est rien que des plantes). Boris, à défaut de vodka, s’est converti à l’anis Pernod, sorti depuis peu.

Tournée après tournée ils font plus ample connaissance. Il y a déjà un moment qu’ils sont passés au tutoiement.
« Après ton départ, on m’a dit que tu étais le Vicomte. Raconte-moi. »
Jean, gêné, ne dément pas mais élude un peu. Il questionne en retour sur les circonstances de l’arrivée d’Igor en France. « Comment as-tu fait pour parler si bien le français ? »

Avant de se séparer, Igor fait montre de sa reconnaissance démesurée, il invite Jean à passer chez lui une semaine à Paris, il le sortira, paiera tout (« J’ai les moyens »), s’occupera de tout. « Tu me promets de venir, hein ? »
Jean qui n’a rien vu de la Ville Lumière est tenté, il finit par promettre.

***

Igor Kravchenko était arrivé en 1918 pour fuir les massacres. Il parlait couramment le français, de par son éducation et parce qu’il était déjà venu en France en villégiature. Son intégration s’était donc faite de façon quasi naturelle, sauf qu’avant il était riche, et qu’il était arrivé quasiment démuni.
En 1922, à 40 ans, il a déjà fait son trou, comme on dit. Il ne travaille plus les pelleteries nobles – renards de toutes couleurs, zibelines, loutres de mer – devenues introuvables ou inabordables. Orthodoxe pratiquant quoique sans conviction, il collabore avec des russes juifs du Marais, apatrides comme lui. Manteaux, chapeaux, confection, puis costumes et décors de scène, son « empire » s’est diversifié et développé. Il a ses entrées partout.
Jean arrive à Paris à la Pentecôte, avec une valise modeste, mais en cuir, qu’il a confectionnée lui-même. Igor le récupère gare Saint Lazare. « Bienvenue à Paris mon ami ». Après une chaleureuse accolade, il l’emmène en taxi chez lui, dans un immeuble bourgeois de la rue Daru, où il occupe tout un étage. C’est tout près de la plus grande église orthodoxe, aux allures de cathédrale

Jean découvre sa magnifique chambre, avec salle de bains en marbre attenante.
« Quand tu auras fait ta toilette et seras un peu reposé, tu pourras choisir ce qui te plait dans ma penderie. Ça devrait t’aller à peu près. Nous recevons ce soir. Demain je te ferai faire deux costumes sur mesures, je connais quelqu’un qui les livrera en moins de vingt-quatre heures. Inutile de protester, tu es mon ami et mon invité. »

Il y a une demi-douzaine d’invités, tous prestigieux mais inconnus de Jean, qui est présenté par Igor comme le Vicomte Jean de Coucy. Par égard pour Jean, tout le monde parle en français. Jean, d’abord contracté, tient bien son rôle sans aucun impair.

Irina Maklakov, la sœur de l’ambassadeur de Russie à Paris (nommé en 1917 et toujours en poste après la révolution bolchévique non reconnue par la France), est assise entre Igor et Jean. Elle ne semble pas insensible au charme de Jean, c’est tentant mais prudence, il ne sait pas quelles sont ses véritables relations avec Igor. Elle est charmante, brillante, sa conversation est agréable. Jean boit ses paroles, tout en appréciant les mets délicieux servis par toute une brigade.
Elle mentionne à un moment « J’ai déjà rencontré un Vicomte, je ne me souviens plus de son nom, mais vous le connaissez peut-être. Il faisait partie de la délégation diplomatique accompagnant Poincaré en juillet 1914, lors de sa rencontre avec le tsar à Saint Petersbourg. Lui et son épouse sont restés, pour consolider l’alliance qui a fait que la Russie a déclaré la guerre à l’Allemagne. ».
Avant de partir, elle lui susurre « À votre prochain passage à Paris, venez donc me voir à l’ambassade, très cher Vicomte, nous avons tant de choses à nous raconter…». Il promet.

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Le reste de la semaine est un enchantement. Igor l’emmène partout : Tour Eiffel, musée du Louvre, Galeries Lafayette. Ils se déplacent en taxi, en fiacre et beaucoup à pied.

L’éclairage public rend leur descente de nuit des Champs Élysées époustouflante, et le dîner sur la Seine en bateau mouche est inoubliable.

Boulevard Voltaire une boutique vend des postes de radio, diffusant de la musique émise depuis la Tour Eiffel. Jean tombe longuement en arrêt devant, fasciné par le potentiel de cette nouvelle technologie.

De la butte Montmartre il peut contempler l’immensité de la ville. Un chanteur des rues entonne à côté Nuit de Chine, que les badauds reprennent au refrain pendant que la nuit tombe. Il voudrait rester là la nuit entière.

Ils vont voir les Ballets Russes à l’Opéra de Paris, avec au programme l’opéra-bouffe Mavra que vient de créer Igor Stravinski. Ils rencontrent le compositeur en fin de soirée, les deux Igor s’embrassent. Jean le complimente, il a été vraiment conquis. Igor Stravinski semble apprécier ce compliment sincère venant d’un vicomte français.

À l’Alhambra ils vont écouter Georgel. Là, Jean n’est pas emballé par son interprétation de La Vipère du trottoir, encore moins par les paroles de La Garçonne. D’ailleurs la salle est partagée, entre sifflets et applaudissements.

La semaine se termine déjà ! Ça a été un peu la fable du Rat de ville et du Rat des Champs que Jean a récitée à l’école, sauf que tout est resté parfait et que rien ni personne n’a troublé la fête.

Au retour Aurélie veut tout savoir, en détail, elle visite la Ville Lumière par procuration.
Son Jean est splendide dans son costume sur mesures, c’est un vrai Monsieur maintenant. Il peut donner le change sans difficulté.

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Tout en pédalant quelques jours après son retour, Jean cogite. Le vélo ça l’aide à penser.
Il vient de rencontrer toutes les facettes de la communauté des « Russes blancs ». Se souvenant aussi de tout ce que lui a appris Louis à St Laurent-du-Pont sur les « Russes rouges », il réalise que la politique ce n’est pas si simple, ce n’est ni tout blanc ni tout noir. Comme les gens. Comme la vie.

Traversant un hameau isolé au milieu des champs à perte de vue, il réalise que l’électrification des campagnes ce ne sera pas demain la veille. Au contraire dans la capitale tout progresse très vite. Les vraies opportunités sont à Paris.

Sa courte expérience du luxe lui a bien plus, mais ce n’est pas en continuant ses activités actuelles, ou même en restant dans le coin, qu’il y parviendra. L’exemple d’Igor prouve bien qu’on peut toujours rebondir. Il faut qu’il y réfléchisse dès ce soir.

C’est à ce moment qu’il est doublé de trop près par une « Citron ». Il jure en manquant de basculer dans le fossé, et reconnait dans le nuage de poussière soulevé l’arrière en cul de poule jaune d’une Citroën C torpedo. C’est celle du seigneur local, qui réside au château de Cambray.
Jean est d’abord furieux, il jure puis réalise qu’au fond il est devenu envieux, jaloux, insatisfait de sa condition actuelle. C’est lui qui mérite d’être le nobliau, le riche, et pas ce gros planqué qui n’a même pas fait la guerre.
Il remonte en selle, et fonce pour se vider la tête, en s’imaginant au Tour de France qui va bientôt prendre le départ. Il pédale comme Robert Jacquinot, il a lu qu’il est en grande forme. Il va bientôt gagner, c’est sûr…

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De son côté, toujours dans l’espoir de caser celui qu’elle appelle encore « mon p’tit gars », Aurélie lit laborieusement les annonces matrimoniales à la fin des Chasseur Français qui traînent à la maison.
Dans un numéro de l’année elle déchiffre cette annonce qui la frappe :
« Orpheline distinguée, jolie, parfaite femme d’intérieur, qualités morales, épouserait gentleman fortuné, éducation impeccable, 35 à 55 ans. Mutilé de guerre allié ou veuf serait accepté. Joindre Photo ».

Ça collerait, sauf que Jean est plutôt du genre pauvre. Lui vient alors l’idée de le faire à l’envers : un parti attirant mais fauché qui ferait rêver des bourgeoises friquées. Jean lui a déjà raconté l’attirance de la noblesse qu’ont certains roturiers fortunés, dotant richement leur fille pour lui obtenir un titre.

Pour que son annonce soit alléchante, elle n’est pas à un peu de « menterie » près.
Aussitôt décidé, aussitôt fait. Elle va lui en faire une surprise à son Jean ! Elle en rit d’avance.
Elle prend sa bourse et fonce à la poste. Elle y concocte son texte, pas trop long parce qu’elle ne peut pas y mettre beaucoup de sous ni s’emberlificoter dans des détails. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois, sa copine la factrice, mise dans la confidence, lui donne un coup de main.

C’est ainsi que dans le Chasseur Français N° 388 du 01/07/1922 parait cette annonce – étonnante, maladroite et incongrue – qui pourrait bien pourtant faire basculer la vie du jeune Jean, de Coucy :

« Vicomte français, 25 ans, bien généralement, sans fortune, parents Russie sans nouvelles depuis 1916, recherche orpheline ou autre 18-24 ans, ayant forte situation. Photo. »