Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Catégorie : oldTimerSolognot

Texte de Oldtimersolognot

C’est dit, je m’y mets.

Pas que ça m’enchante plus que ça, mais voilà, de temps en temps, il faut s’y coller, c’est comme faire les courses, la bouffe ou respecter les limitations de vitesse. Un genre de toile de fond, le motif d’un décors que l’on n’a pas vraiment choisi. Mais attention: comme disait mon grand-père, faut pas confondre vitesse et précipitation. Un moment de réflexion est indispensable à la qualité du résultat final. Il ne faudrait pas non plus que j’oublie le courrier du jour (comprendre: du jour d’hier, qui était un jour comme les autres, sauf que c’était hier). En particulier, j’ouvre une missive arborant fièrement les armes de l’administration.

M!…

Il appert qu’un agent du service des impôts me réclame le montant intégral, j’aurais déjà dû payer, la date limite était le… Veuillez agréer et tout et tout.

Dans l’urgence, je trie fébrilement tout ce que j’ai sur le sujet, tout ce qui peut attester de mon sérieux dans la participation à l’effort collectif. Dans mon bureau, il y a un clic-clac, qui se pare de piles de documents, une par année, je ne veux rien laisser au hasard. Au passage, je retrouve la recette du poulet au piment d’oiseau, dans les certificats et autres de 2013. C’est un signe des dieux : je ne vais pas tarder à en préparer un. Quand j’ai fini, le tas 2014 comporte, ouf, ce qu’il faut pour contester le pli diffamant. Avant d’aller au bureau local des impôts, j’en profite pour mettre chacun des jolis tas de papier dans une chemise de couleur différente, un gros marqueur contribue à libeller l’année, pour l’éternité, ou au moins jusqu’au prochain déménagement.

En me rendant au lieu sacré, je passe devant mes hortensias. Trop de bourgeons, trop tôt, ils ont dû mal supporter le dernier gel. On verra plus tard.

Une accorte gentille dame me reçoit avec la condescendance qui sied dans un village de campagne. En deux temps trois mouvements, elle compulse, acquiesce, me présente les excuses du service, ça doit être une erreur de l’informatique. J’adore, j’ai passé plus de la moitié de ma vie professionnelle dans l’informatique.

En rentrant, je repasse devant mes hortensias. J’avais vu juste : un bon tiers des bourgeons est déjà tout noir. J’aurais dû laisser le voile d’hivernage deux semaines de plus. Je prends note pour l’an prochain.

Bon. Cette fois plus rien ne s’oppose à mon enthousiasme : je m’y mets. J’évite de passer devant mon hortensia affligé, avec ses brindilles estropiées qui pointent comme des doigts accusateurs.

Non, c’est vrai, je ne suis pas le genre à procrastiner au moindre prétexte. Ni à faire intervenir la théorie de monsieur Sigmund à propos des actes manqués. Mais j’en profite pour relire quelques passages de Cinq leçons sur la psychanalyse, j’avais acheté ce truc chez un bouquiniste, quand j’hésitais entre une carrière dans la chose scientifique et le macramé.

Aïe. Dans mon ardeur matinale, j’ai laissé la porte du frigo ouverte, ça ruisselle de partout. Je passe le reste de la journée à nettoyer, vider, porter à la poubelle (un détour à chaque fois…), et réapprovisionner l’indispensable. Je suis crevé. Pour aujourd’hui c’est cuit, alors demain, c’est dit, je m’y mets.

J’ai mal dormi, poursuivi par un horticulteur armé d’une Kalash et d’un inspecteur des impôts en bas résille et uniforme de la gestapo. Mon café, double dose, me ronge l’estomac d’une acidité à réveiller un sénateur. Le téléphone. C’est Alice, elle a perdu un truc, en fait plusieurs, la liste est un inventaire à la Prévert, elle compte sur moi, toi qui gardes tout ! Je promets de regarder, fissa. Deux heures après, je suis en mesure de voler au secours de la veuve, de l’orpheline, et de la chèvre de monsieur Seguin. Mais en échange, je me fais inviter pour une blanquette de veau à l’ancienne, c’est sa spécialité (à Alice, pas à la chèvre !).

Je vais au courrier, je discute avec le voisin. Il a l’air gêné, danse d’une jambe sur l’autre, puis n’y tient plus :

– Votre hortensia, vous avez vu ?

Je fais mine de découvrir. Il passe le restant de la matinée à m’expliquer comment faire pour sauver ce qui peut l’être et me donne des conseils à valoir pour les siècles à venir. Je pense que je vais mettre un nain de jardin à la place, ils sont en solde, en ce moment.

Tout ça pour dire, j’avais décidé de nettoyer mon ordinateur, d’archiver ce qu’il faut et d’effacer le reste. Je sens confusément que je ferai ça plus tard. Et puis c’est bizarre, cette impression que j’ai d’avoir passé mon temps à ranger et faire le ménage !

Par OldTimerSolognot 

J’ai découvert l’écriture il y a maintenant un peu moins de deux ans. L’addiction est venue assez vite. Trop tard pour reculer : un vrai coup de pot !

Texte de OldTimerSolognot

Comme chaque jour, j’arrive sur le quai de la gare RER de Savigny. Soudain, je l’aperçois au bout du quai, c’est elle, j’en suis sûr : l’amour de ma jeunesse ! Elle a ses beaux cheveux blonds, sa silhouette parfaite, ça ne s’oublie pas. Elle s’éloigne, je ne peux pas me retenir, j’appelle :

– Geneviève !

Elle s’arrête et se retourne, surprise. C’est elle, mais ça n’est pas elle. La fille étonnée qui est devant moi a tout juste vingt ans, j’en ai trente de plus. Mais elle répond, amusée :

– Moi, c’est Manon ! On se connaît ?

Je me confonds en explications oiseuses. Mais la glace est rompue, on attend notre train, en devisant sur la parité du yen et autres sujets cruciaux.

Chaque jour, on se retrouve. J’ai l’impression de revivre une histoire qui s’est terminé trop vite, trop tôt. On passe de l’empathie bon ton à un début de sympathie : quand l’un manque, l’autre s’en inquiète. On finit par se confier, comme des amis de toujours, ou pour le devenir. Elle a une sœur, une mère divorcée, la cinquantaine resplendissante, papa est un gros nul, maman est une femme superbe et très bien dans sa tête, et a un bon boulot. Je lui apprends que moi aussi, j’ai la cinquantaine, suis divorcé depuis quatre ou cinq ans, avec un bon emploi dans une banque, quartier Bastille.

Elle est belle, Manon, en plus ou à cause de la ressemblance. Parfois, il y a un peu de bousculade pour monter dans le train. Elle se plaque à moi, je suis troublé par son parfum et par la tiédeur de son corps, qui fini par percer nos vêtements. Ça chamboule dans ma tête. Je me mets à y croire. Un quinca et une jeunette, il n’y a pas que chez les acteurs de cinéma que ça se voit.

Le temps passe, je ne trouve pas le moyen de l’inviter, de commencer quelque chose ailleurs que chez RATP. L’année va se terminer comme ça, elle va obtenir son diplôme d’architecte, partir pour un ailleurs dont je serai exclu. C’est peut-être mieux.

Ce jeudi soir, elle est toute affolée : il y a grève, demain, elle doit apporter une maquette pour la présentation de son projet de fin d’études. Je mens :

– J’avais prévu d’aller à Paris en voiture. Si vous voulez, je passe vous prendre avec votre truc, mais il faudra partir environ trente minutes plus tôt !

– C’est vrai, vous pourriez ? C’est trop chou ! Bien sûr que oui !

Elle me claque un baiser. Je ne dors pas de la nuit.

Elle m’attend, très élégante dans un tailleur chic, avec un énorme carton à côté d’elle. Le temps de mettre le bagage dans le coffre, nous voilà partis, je vais tenter quelque chose. Sauf qu’elle est toute à sa soutenance : elle est intarissable, me détaille tout et le reste, je ne peux pas en placer une. Arrivés, à destination, j’ai droit à un deuxième baiser. Ça va devenir une habitude. Youpie !

La journée, complice, passe à toute vitesse. Déjà je suis à l’angle de la rue ou nous nous sommes donné rendez-vous pour le retour. Elle est radieuse, désirable, je suis tendu, infoutu de trouver quelque chose. Le trajet est comme celui du matin : elle n’arrête pas de commenter son métier, des origines à nos jours. À un moment, elle téléphone :

– Maman ? C’est moi ! Je suis major ! Champagne ! Oui !… Oui !… Non !… Oui ! Dis-moi : le gentil Monsieur qui me ramène, on peut l’inviter à partager une coupe ? Oui !… Dans vingt minutes, plus ou moins. À toute !

Elle réalise qu’elle ne connaît pas mon prénom, me le demande simplement :

– Paul, pour vous servir !

Bon, j’ai droit au champagne, ça se fait. En prime, on trouve à se garer juste en face de chez elle. Elle me prend par le bras. La marche nuptiale de Mendelssohn résonne dans le hall, ou dans ma tête. Il ne faut que quelques secondes au carrosse de messieurs Roux et Combaluzier pour me faire franchir les cinq étages qui me séparent du septième ciel.

On entre dans un appartement coquet, bien propre.

– C’est nous !

Une voix nous répond, je la connais.

– J’arrive, je prends les verres à champagne !

Là, j’ai un choc : Geneviève, la Geneviève, ma Geneviève vient d’apparaître, elle s’est immobilisée en me voyant.

Manon n’a rien vu de notre trouble, et effectue les inutiles présentations :

– Maman, je te présente Paul, qui a volé à mon secours aujourd’hui. Paul, je vous présente ma maman, Geneviève, on dit qu’on se ressemble comme pas possible !

Je suis statufié, pétrifié, pris en masse. Geneviève ne vaut pas mieux : elle laisse tomber le plateau, les flûtes de cristal fumé vont se fracasser sur le sol de l’entrée.

Certains disent que ça porte bonheur, d’autres pas.

Par OldTimerSolognot
J’ai découvert l’écriture il y a maintenant un peu moins de deux ans. L’addiction est venue assez vite. Trop tard pour reculer : un vrai coup de pot !

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