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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Colette

Bip… bip… bip… vous avez un message.

Zut, encore raté ! En même temps, ils sont bien gentils les gens ! Ils m’appellent au milieu de l’après-midi ! Mais qu’est-ce qu’ils croient ?! Je bosse moi ! C’est monsieur Martin qui est sur la table. Je l’aime bien monsieur Martin. Il a fait partie de mes premiers patients… Il y a dix ans de ça, j’étais jeune diplômée. Difficile de débarquer dans ce petit village d’Eure et Loire, reprendre la patientèle d’un docteur apprécié. Il m’est arrivé de douter à l’époque. Grâce à monsieur Martin et à d’autres habitants, j’ai réussi à me faire accepter. Il a fallu du temps, de l’écoute, de la douceur et énormément de patience.

C’était il y a longtemps…

Je renouvelle l’ordonnance de monsieur Martin, lui prescrit de surtout « prendre soin de lui » et le raccompagne. « Au revoir ma petite Marie. Vous savez, sans vous… Vous avez vraiment le cœur sur la main… » Nous échangeons un sourire et je file vite sans regarder « l’état » de la salle d’attente ; puisqu’évidemment, je suis en retard, comme d’habitude !

J’attrape mon téléphone enfoui sous l’amoncellement de paperasse. C’était Sacha. Comme chaque année, il avait lancé la machine. C’est mon tour.

« Non les gars, M…. ! C’est toujours moi qui m’y colle ! » J’en ai marre de tout ce boulot. Je passe ma vie au poste et maintenant, en plus des vols à main armée, je dois aussi gérer les mains courantes.

Café noir, cigarette. J’ouvre la fenêtre à la recherche d’air « plus pur »… L’hiver arrive. Ca pique. La journée d’hier a été dure. Un viol, deux agressions et une filature. Je revois ces visages, témoins d’une société en perdition. Quand j’ai commencé, j’avais la foi, j’y croyais dur comme fer. Animé d’une flamme que je peine à rallumer, j’étais convaincu que chaque individu en valait la peine. Aujourd’hui, je croise mon regard dans le miroir… Je suis moche. Fatigué. Triste et presque vieux.

Soudain, une voix me sort de mon marasme : «  Antoine ça sonne là ! » Je reviens à la réalité en une demi-seconde. J’écrase mon mégot. « Antoine, c’est Marie… » Sa voix était douce. L’entendre éloignait mes idées noires. Elle me rappelait mes grandes années. Elle me ramenait aux sources. A la source. La conversation ne dura pas. J’entendis son sourire lorsqu’elle me dit au revoir. Maintenant, c’est mon tour.

Je la regarde. Je pourrai passer ma vie à la regarder. A contempler ses mains. A observer chaque mouvement de ses doigts. Ils sont animés de grâce. Elle effleure les blanches et les noires comme le sol glisse au début de la portée. Ses ongles vernis sont comme un clavier qui danse. Les notes s’envolent dans une chorégraphie précise et parfaitement réalisée. L’harmonie est telle que la mélodie semble improvisée par un génie. Elle seule a le pouvoir de me transporter ainsi. La musique me soulève. Immobile, je danse. Elle avait été mon élève. Très vite, j’avais compris qu’elle était portée par la délicatesse de la musique. Très vite, j’avais senti quelque chose de fort. Une sorte de merveille à laquelle un homme ne peut résister. Les effluves de ses harmonies m’ont conquis tout entier. La beauté de son corps m’a envouté. Aujourd’hui, notre vie se joue chaque jour comme un soir de première. Nous traversons le monde sur du Mozart. Aujourd’hui, nous avançons l’un sous la baguette de l’autre. Nous sommes chefs de notre partition de vie. Nous inventons ensemble le concerto de notre existence commune. Dans quelques minutes, je la rejoindrai sur le banc pour notre « quatre mains ».

Je sens une vibration dans ma poche. Qui pour perturber cet instant ? Le nom d’Antoine s’affiche sur l’écran. Je passe vite la porte du sas pour décrocher. Les flocons volent et s’évanouissent au contact de la nuit qui tombe. C’est mon tour.

Les gouttes d’eau bouillantes viennent piquer mes épaules. Mon corps s’autorise à profiter de cet instant. Ma main droite vient lentement caresser mes cheveux. La buée envahit la pièce. Je souffle sur cette fumée rassérénante. Je dessine les contours abrupts de cette vie pointue. Je m’accomplis dans l’oxymore auquel j’assiste avec délectation. La femme froide et cassante baisse les armes devant la chaleur et la douceur du moment. C’est bref. C’est intense. Mes yeux se ferment. La nuit a été courte. Rentrée à 4h. Je n’ai pas fermé l’œil. Je vis à Londres depuis deux ans maintenant. En réalité, j’hiberne dans un sous-marin revêtu d’écrans. Les chiffres ne cessent de défiler. Je ne perds jamais le fil et garde toujours un œil sur le cours. A n’importe quelle heure. N’importe où. J’obéis aux fluctuations et j’agis en fonction. C’est moi qui donne les ordres. J’ouvre un œil et songe à ce qui m’attend. Je m’apprête à enfiler mes gants de velours noirs. L’hiver a déjà commencé. Les mains de fer sont précieuses…

C’est mon vieux blackberry français qui me sort de mes pensées. Je réponds. La voix de Nico nage dans un océan de notes de piano… C’est mon tour.

Je m’appelle Sacha. J’ai trente-huit ans. Je dirige le foyer de la « main tendue ». Je suis leur dénominateur commun. Le plus ancien c’est moi. Je suis arrivé ici il y a vingt-cinq ans, après avoir erré de familles d’accueil en foyers de l’état. Ici, j’ai trouvé des repères. J’ai grandi. Et surtout, je les ai rencontrés. Nous sommes tous arrivés la même année. Un soir de décembre, nous nous sommes promis de toujours rester liés comme les cinq doigts de la main. Chacun peut compter sur celui qui le suit. Tous peuvent compter sur chacun. Chaque année, à l’approche de Noël, notre téléphone arabe se met en marche pour organiser nos retrouvailles. A cinq. Comme avant.

« Sachaaaa, téléphone pour toi ! » Je décroche. C’était Iris. C’est bon. Le tour est terminé. La machine a bien fonctionné. Nous serons bientôt là. Ensemble. Comme avant.

Par Colette

4 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    15 novembre 2015 at 15 h 24 min

    Le texte de Colette met en scène un « puzzle », dont on ne connaitra l’unité qu’à la fin. En ce sens, il y a un suspense dans le texte, et un effet de chute, même s’il ne s’agit pas d’un suspense façon polar. Le seul lien écrit entre ces gens, au fil de la narration, c’est le « c’est mon tour ». Colette choisit un « je » changeant, pour nous conter ce passage de relais, dont on devine qu’il va aboutir à quelque chose, mais on ne sait pas à quoi. A chaque « étape » de ce relais, Colette prend la peine de poser quelques éléments sur le personnage, de nous le présenter un peu. Ainsi, son puzzle humain est riche, et lorsque l’on a le fin mot de l’histoire, il vient juste boucler la boucle de l’attachement que l’on a déjà pour tout ce petit monde.

    Je pense, Colette, que ce serait intéressant d’appuyer, dans ton texte, sur les ressentis générés par ces appels en cascade, par la perspective de revoir tous ces amis. Tu le fais pour le coup de fil entre Antoine et Marie, tu le fais peu, voire pas, pour les autres. Sont-ils tous heureux? Impatients? Y’en a-t-il un que ça gonfle? Un qui sera content, il le sait, mais là maintenant, ça le saoule d’organiser son voyage? Un qui n’a pas envie parce que l’année passée, il s’est pris le bec avec X?… Tu peux décliner ça de plein de manière différente, mais une amitié de 25 ans, avec réunion annuelle, ce n’est pas si banal. Sans doute que cela vaudrait la peine de creuser, et de nous dire, ce que ça leur inspire, à ces personnages.

  2. J’aime bien ce suspens qui nous rend impatient de connaître le dénouement.
    Je suis d’accord avec Gaëlle, on aimerait un peu plus de sentiment entre eux comme pour Antoine et Marie.
    Comme on fait le tour de métiers, peut-être pour ancrer un peu plus les personnages faire un tour de lieux. On imagine bien Marie dans son cabinet en Eure-et-Loire et Iris, tradeuse à Londres, ça me manque pour Antoine et Nico.

  3. merci pour vos commentaires! en fait en écrivant le texte j’ai pensé à plein de détails, mais j’avoue, j’ai été un peu prise par le temps et par le nombre de caractères… j’ai eu aussi peur de me « perdre » dans le nombre de personnages… mais je compte bien m’y remettre 🙂 et suis preneuse de toute suggestion !

  4. Gaëlle Pingault

    21 novembre 2015 at 21 h 02 min

    Tu as raison, il faut te méfier de ne pas te perdre. C’est un texte puzzle, et il faut quand même garder en tête que ce que tu racontes, c’est ce qui relie ces gens, pas leur vie à chacun. Néanmoins, pour qu’il y ait une vraie « beauté » à ce qu’ils se retrouvent, il faut que les personnages existent vraiment, il faut qu’ils aient leur vie, c’est ce qui fait la force de ce lien que tu nous contes ici, et qui perdure malgré les chemins de chacun. D’où l’intérêt de développer quand même tous les personnages, puis de glisser ce que leur inspire ce RDV annuel. Ainsi, tu devrais réussir à maintenir l’équilibre du texte, et ne pas perdre de vue ce « c’est mon tour » qui revient, qui est finalement ton fil d’ariane.

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