Une annonce d’Août 1948 que l’on ne peut révéler à ce niveau, car elle fait partie des effets du texte…

15/08/1948, Paris
A l’attention de Monsieur le Directeur de publication,
Objet : annonce

Jusqu’à ce jour, je ne m’étais jamais entiché à chercher celle qui me comblerait. Je savais que cela se ferait facilement quand je le déciderais : je suis plutôt bien fait, intelligent, j’ai une bonne situation et les filles de joie me disent doué pour la chose. Plutôt que de me perdre en pérégrinations amoureuses, j’avais donc opté pour consacrer mon énergie au travail et y asseoir ma position. Mais ne croyez pas que j’aie délaissé mon intérieur pour autant : mes revenus m’ont permis d’employer une bonne à demeure qui est bien plus efficace que les femmes de mes collègues (trop occupées, si vous voulez mon avis, à se faire engrosser) !

J’étais plutôt satisfait de ce judicieux calcul de projet de vie. Mon ascension professionnelle m’avait valu le mois précédent une belle promotion : départ dans une colonie, salaire mirobolant, belle demeure et personnel local à mon service. Vous comprendrez aisément mon absence d’hésitation et le fait que je sois actuellement entouré de malles qui attendent d’être expédiées.

Le problème est que je n’avais pas anticipé un point clé que je m’apprête à vous partager.

J’ai beau avoir un idéal féminin large, ma promise s’obligera toutefois à répondre à certains critères : elle devra être jeune, jolie, intelligente, aisée, éduquée, réservée, douce, femme d’intérieur (des éléments de base, somme toute) et… rose. Ne me demandez pas pourquoi, j’aime uniquement les femmes à la peau satinée rose, d’un éclat de fleur ou de bébé joufflu. Cela m’évoque un papier de soie, me donne des envies de caresses, de douceur.

Je n’aime pas la couleur cuivre, dure et rugueuse, des femmes après un été sur la plage et encore moins les couleurs exotiques. La noirceur me hérisse, c’est ainsi, elle porte malheur (l’expression « broyer du noir » n’a rien d’une coïncidence) ! Ma future femme ne devra pas être blanche non plus, de cette pâleur portée par les rousses ou les blondes et gage de mauvaise santé. Non, la mienne aura un joli teint rose, un rose satiné.

Et me voilà cette nuit, en train de réaliser brutalement que trouver une femme célibataire au teint rose dans les colonies relèverait d’un véritable casse-tête ! Je ne vais probablement y rencontrer que des femmes au teint sale, foncé, ce teint qui me rebute. La crise de panique dont je suis en proie depuis justifie mon empressement à vous écrire sur mon dernier bloc de papier non emballé. Je vous serais gré de mettre vos meilleurs journalistes sur le coup : je me dois de dénicher la femme que je recherche au plus vite !

Le temps m’étant compté (le jour de mon départ est fixé dans deux semaines), j’ai mis au point certaines épreuves afin de différencier rapidement les candidates dont vous me transmettrez les réponses. Je les recevrai chacune à leur tour à mon domicile entre lundi et mercredi prochain. Elles devront se présenter à moi dans leur plus belle tenue et en m’apportant un plat préparé par leur soins que nous dégusterons ensemble. Je leur soumettrais alors un questionnaire de culture générale basique afin d’évaluer leur niveau d’éducation. Au terme de ces trois jours, soit jeudi, je prendrai ma décision en fonction des résultats d’un calcul pondéré. Ce qui laissera tout le temps nécessaire à l’heureuse élue pour la confection de ses bagages en vue d’un départ vendredi, à l’aube. Je compte sur votre empathie pour une efficacité record !
Voici le texte à publier : Colonies. Divorcé 40 ans, 1,68m, belle situation, avoir, physiquement bien, doux, sérieux, sobre, cherche compagne 26-40, sans enfant, aisée, idées larges, désireuse de rejoindre colonie proche, excellente santé, éducation, femme d’intérieur, soignée, réservée, intelligente, gaie, douce, caressante, affectueuse, 1,68 m environ, forte, potelée, peau satinée rose, jolie, bien faite, féminine, religion nationalité sans importance. Vulgaire, autoritaire, commère s’abstenir.
Dans l’attente de votre publication, je vous prie de croire, Monsieur, en mes salutations distinguées,
Me  de Rochefort
36 ter rue des Martyrs
75008 Paris

01/11/1948, Tunis
A l’attention de Monsieur le Directeur de publication,
Objet : réclamation

Par la présente, je fais suite à mon courrier du mois d’août et à la publication dans votre journal de mon annonce matrimoniale le 19/08. Je vous rappelle la situation épineuse dans laquelle je me trouvais, situation urgente que je vous avais déléguée en toute confiance pour votre travail journalistique. Je comptais sur votre popularité pour toucher un grand nombre de lectrices. Il faut croire que votre lectorat est limité puisque je n’ai reçu que trois candidates malgré mon annonce fort attrayante. Et quelles candidates ! Certes, j’avais précisé « forte, potelée » mais il y a des limites. Et ne pas passer l’embrasure de la porte d’entrée de face en est une ! La deuxième candidate m’a plu davantage, discrète, agréable, très curieuse de ma situation… Jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’elle avait subtilisé l’argenterie ! Quant à la troisième, figurez-vous qu’il s’agissait d’une religieuse qui souhaitait partir dans les colonies pour y prêcher la bonne parole !
Une obèse, une voleuse et une religieuse, voilà tout ce que votre journal a su m’apporter !

Dans l’attente de vos excuses, je vous prie de croire, Monsieur, en mes salutations fortement plus distinguées que la moyenne de votre lectorat,
Me  de Rochefort
1 place des rosiers
1023 Tunis, TUNISIE

01/12/1948, Tunis
A l’attention de Monsieur le Directeur de publication,
Objet : nouvelles

Il faut croire que j’ai pris l’habitude de vous écrire. À défaut d’être un journal d’estime, vous voilà devenus une sorte de journal intime ! Cette missive pour vous faire part de mon pardon. Certes, vous êtes un journal d’électorat décevant mais cela devait être écrit : j’ai rencontré une déesse. Elle est magnifique, intelligente, généreuse, douce et… dorée, d’une couleur que je me suis mis à adorer dès que j’ai croisé son regard. Et le plus savoureux de cette histoire est qu’elle s’appelle… Rose !

Je vous prie de croire, Monsieur, en mes salutations miséricordieuses,
Me  de Rochefort
1 place des rosiers
1023 Tunis, TUNISIE


Carte postale : avenue de France et Jules Ferry à Tunis, en 1948. L’accès à la Place des rosiers (au n°1023), où se trouvait le journal, est situé juste après l’immeuble affichant la publicité Tractopoil.
(Non, c’est pas vrai 🙂 )