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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Eevlys – « Cours » *

Cours !

« Daniel tu m’écoutes ? Prends tes cachets, je t’ai dit ! Et donne ceux à ton père pendant que tu y es. »
Sa voix aigre a couvert le son assourdissant qui monte du vieux poste de télévision.
« Jusqu’à ce que je crève elle me dira ce que je dois faire.
– Et pourquoi tu lui obéis ? »
Daniel relève la tête, lentement. La lumière est trop intense. Le ventre renflé de l’ampoule incandescente trop proche. Et cet étau qui lui enserre le crâne…
Leurs regards se croisent. C’est elle qui sortira victorieuse. Elle en est certaine et déjà il a baissé les yeux. Elle est un mélange d’arrogance et de vulgarité. Un sourire ignoble au bord des lèvres, elle attend la suite… et il n’a plus le choix.
« Tu sais ce qu’il a dit, le docteur ? C’est tous les jours. À la même heure !
– T’as plus cinq ans ! Dis lui merde !
– J’ai plus cinq ans… », ose Daniel.
Menaçante, elle s’extirpe de son fauteuil défoncé.
« T’es toujours à la ferme. Et à la ferme, c’est moi qui commande ! »
Son fils enfonce les quatre dents de sa fourchette dans le bois pourri de la table tachée de graisse. Ses doigts se crispent. L’instrument plie.
« Je te hais…
– Plante là ! »
La colère prend naissance entre ses tempes douloureuses…
Il repousse bruyamment sa chaise. Le linoleum colle à ses lourdes chaussures. C’est poisseux, souillé de terre et puant. Sur le buffet délabré, au milieu des déjections de souris, il cherche les boîtes de médicaments et le pilulier.
« Ce serait trop drôle d‘échanger les médocs. Donne-lui les tiens pour voir !
– C’est plutôt à elle que je devrais les donner… »
Il se retourne et s’approche de son père, vieillard sénile qui émet un perpétuel râle ponctué de sanglots. Son siège médicalisé est tourné vers la télé où s’enchainent des images auxquelles il ne comprend plus rien.
Son fils dépose doucement les cachets dans sa paume et referme ses doigts. Il lui donne son verre mais l’homme refuse. Il tend une main tremblante en direction de la bouteille de vin qui trône au centre de la table.
« Ton père veut du rouge ! Pas si croulant que ça mon vieux mari ! », Ironise sa mère dont la voix éraillée tape et résonne dans la tête de Daniel.
Celui-ci hésite un court instant, sert son père et se rassied. Il a posé sa boîte de cachets sur la table.
« Ne les prends pas. Et si c’était eux qui te donnaient si mal au crâne ?… Réfléchis… Mais finis de manger, sinon elle va se douter. »
Daniel reprend sa fourchette édentée, et pique comme il peut la nourriture insipide.
« Je sais plus si j’ai fini de donner l’eau aux bêtes…
– Si, t’as fini. Tu t’es même occupé du p’ti veau en dernier.
– Ah ouais, c’est vrai…
– Papa ! Fais gaffe ! »
Trop faible, son père a renversé son verre, alors Daniel se précipite.
« Eh ben voilà ! Y’a plus qu’à nettoyer !
– Arrête de dire ça ! C’est pas sa faute !
– C‘est pas grave papa… »
Hagard, son père lui lance un regard implorant.
« Crétin… »
Sa mère, captivée par l‘écran n’a même pas détourné la tête.
Elle jette juste :
« Va falloir aller chercher une nouvelle bouteille mon petit Daniel … »
Et dans cette phrase, il y voit un ordre, et tout ce que cela implique s’il ne le l‘exécute pas…
« S’ils buvaient moins…
– Qu’est ce que ça changerait ? Tu crois aux miracles ? Tu crois qu’elle t’aimerait d‘un coup ?
– Maman s’il te plait…
– Regarde Daniel ! Elle pouffe et se tord devant le poste. C’est rien que pour toi l’émission ! Des gars de la campagne qui cherchent des filles ! Et ils reçoivent des belles lettres d’amour tu sais ? Ça te dirait pas ?
– Arrête maman !
– Allez, pour ton anniversaire, j’appelle la télé ! On va t’inscrire!  » Elle s’en tape les cuisses et ne cesse d’éructer des paroles d’une cruauté insoutenable.
Daniel a de plus en plus mal, la douleur a envahi ses tripes…
Dans un éclat de rire obscène, elle arrive à hoqueter
« Ça te plairait pas ? Une jolie fille ! »
Il a plaqué ses mains sur ses oreilles, tandis qu’elle continue à étouffer dans son rire bestial.
« Espèce d’ordure !… Sors Daniel, ne reste pas là !
– Je peux pas…
– Vas à la cave, alors !
– j’étouffe, Je vais hurler ! »
Désespéré, il s’oblige à articuler
« Je vais… Je vais chercher le vin… »
Elle ne le regarde même pas.
Il recule, écœuré par cette ruine humaine, et tâtonnant il se cogne contre le chambranle de la porte, traverse le couloir et dévale les quelques marches qui l’amènent au cellier.
Face à lui, les bouteilles poussiéreuses. Il en saisit une, au hasard, et au moment de remonter…
« Tu te souviens ? Camille ….
– Il y a si longtemps… »
Dans cette petite cave voûtée sombre et fraîche… Propice aux secrets, aux murmures et aux promesses… Ils s’étaient cachés sous des couvertures… entre les rondins de bois, le charbon, et les pommes qui sentaient si bon…
À l’abri des rayons de lumière qui tombaient du soupirail, ils s’étaient enivrés d’amour…
Il y a une éternité…
Mais la mère de Daniel n’avait pas aimé ça. Et comme elle avait sucé la vie de son mari, rongé le cœur de son fils, elle avait tué Camille. D’un geste, d’un regard, d’une parole…
Daniel ferme les yeux. Il est incapable de retourner auprès d’eux. S’échapper…. Fuir, ne plus jamais vivre ça…
« Il est temps….
– Je ne sais pas si je peux laisser papa…
– Il tiendra le coup…
– Et les bêtes ?
– Tu sais que tu ne peux pas y retourner, c’est impossible… »
Daniel pose son pied sur la première marche et relève la tête. Soudain, il s’interdit de penser, s’interdit d’hésiter… Il monte les marches quatre à quatre, son cœur s’accélère, une pulsion plus forte que sa peur le conduit jusqu’à la porte.
« Si j’y retourne, je meurs… »
Il saisit la poignée et ses parents ne sont plus que des ombres…
Il dépose la bouteille à ses pieds…
« Cours, fuis cet enfer pour toujours ! Cours, ne te retourne pas ! Cours ! Cours ! Cours !… »


Photo : katicaj – Pixabay

12 Comments

  1. Très touchée par ce texte! La description des personnages, de l’ambiance, du décor, d’une forme de misère. J’avais vraiment envie de dire aussi à Daniel vas y cours, cours!

  2. Ca démarre vite et fort. Des personnages intéressants. Le choix des mots, vifs et percutants, permet une lecture rapide. La scène se déroule vite fait… L’histoire de la petite goutte… On n’est pas égaré dans les détails… Juste ce qu’il faut pour comprendre la situation, avec une belle montée en puissance de la maman dans toute son horreur. Au début on est un peu perdu est-ce la voix, le père? Non, pas le père, la voix : ça participe au suspens. C’est tranchant et efficace, moi ça m’a beaucoup plu.

  3. Ce texte me fait penser au film avec Balasko et Villeret « Crime au paradis ».
    Je suis d’accord avec Mlle 4, tranchant et efficace. Bravo 🙂

  4. Il m’a fallu deux lectures pour remettre les voix à leur place. Un peu déroutée donc et malgré tout happée par cet univers de misère et de méchanceté dans lequel Eevlys nous fait entrer avec brio et efficacité. Un univers qui m’a rappelé son texte du phonographiste mortuaire, un peu comme les deux faces d’une médaille.
    De jolies trouvailles d’écriture que cette mère qui a sucé, rongé et tué.
    Un peu trop glauque pour moi mais sur le plan de l’écriture une belle réussite.

  5. Cette histoire sordide est bien écrite , avec des dialogues percutants, mais je ne sais pas si j’ai raté quelque chose , je ne vois pas le rapport avec le rapport avec le thème initial ???

  6. Pour moi ce texte traite de la décision de partir et c’est bien dans le thème. En relisant, je garde le même avis. Un texte vraiment très fort.

  7. Ce que j’ai voulu faire, c’est mettre en évidence une situation intolérable qui peut conduire au fait qu’une personne veuille disparaître volontairement. J’ai remplacé le paquet de cigarettes par une bouteille de vin, ça collait plus dans le contexte. C’est un instantané. Les quelques instant précédents la pulsion incontrôlable et libératrice qui l’amènera à fuir.

  8. Réussi !!

  9. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    10 mars 2019 at 17 h 40 min

    Commentaire de Trados (Trados à un souci informatique, aussi il m’a chargé de copier-coller ses commentaires)
    Texte glauque et campagnard, bien appuyé. Intéressant bien que je ne sois pas fervent du mélo. C’est comme le début d’un film hyper-réaliste les pieds dans le fumier qui finit au couteau dans le ventre.
    Pour la forme j’ai eu aussi du mal au début à différencier le dialogue/la pensée intérieurement au vrai dialogue mère-fil (mettre en italiques ?).
    Mais désolé, ce texte c’est une fuite simple (tardive/justifiée) mais sans rapport avec le motif du thème imposé, et ça change tout…
    Trados

  10. Je n’ai pour ma part pas été perdue du tout dans les voix. Je trouve ce texte concis bien tranchant, en revanche je n’ai pas vu le lien avec le thème choisi.

  11. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    10 mars 2019 at 19 h 22 min

    J’ai adoré ce texte… qui est -je l’ai déjà dit en privé à Eevlys- à mon sens pourtant à côté du thème (mais on s’en fiche au final, non ? Les gens écrivent comme cela vient, et c’est le but fondamental. S’il naît autre chose d’abouti de la contrainte, même décalé, alors, hein, tant mieux…). À côté de la plaque, parce que ce qu’Eevlys a travaillé ici c’est surtout sa façon pointilliste progressive, ou avec des éclairages à la Goya, de nous dépeindre par fragments, éclats, coups de zoom ou de lumière ses personnages qui sont des humains monstres, plutôt que de dérouler une intrigue ou mettre en avant un quelconque nœud d’histoire. En fait, à lire les textes d’Eevlys on sent que c’est ça son truc, que ce qui l’intéresse sont les humains-monstres décrits en creux, par ellipse, qui apparaissent en se coulant hors de l’obscurité, se révèlent… Tout cela avec une vraie économie de moyens. On est là sur des histoires écrites d’une façon où les conseils classiques ne peuvent pas marcher (du genre : ben alors y’a pas de décor ! …). Ce n’est chez Eevlys que parce que ce ne sont souvent que des voix que l’effet fonctionne. Aussi, je lui ai conseillé de lorgner aussi vers le théâtre, les fictions de l’étrange ou le fantastique… (mais en nouvelles c’est très bien!).

  12. Merci beaucoup Francis… et merci à tous ceux qui ont aimé « Cours »…

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