Lorsqu’il traversa la grand’ rue de Cousances, Frère Berzinghin eut l’impression de passer dans un village abandonné… Personne à l’horizon, les maisons, la ferme semblaient elle aussi délaissées, inertes. Une rafale de vent rabattit le capuchon de sa bure sur sa tête, il le rejeta d’un geste vif.  Mais pourquoi Dieu avait-il mené ses pas dans ce coin perdu de la Meuse ?
Tout en marchant, il se rappela ce temps où frère convers au sein de la stricte communauté bénédictine de l’abbaye de Fontfroide, il passait plus de temps à servir ces moines replets qu’à prier Dieu et tous ses saints ! Bien qu’il ne pût prononcer de vœux, il devait obéir aux mêmes règles que les religieux : chasteté, pauvreté et silence ! Pour les deux premiers il s’en accommodait assez facilement, mais pour ce qui était des paroles, quelle cruauté ! Presque dix ans de silence hormis les chants liturgiques et les prières quotidiennes, Berzinghin n’en pouvait plus de soliloquer. De temps à autre, il conversait avec les rats et les souris de sa modeste cellule, mais force était de constater que le bavardage n’était pas leur fort. Toutefois, à leur manière, ces vilaines bestioles allaient lui permettre de quitter les murs froids de l’abbaye, et surtout ces moinillons grassouillets et paresseux — car la peste noire frappa en cet hiver de 1348 dans tout le Narbonnais, et en particulier au sein des membres de la communauté religieuse.
Berzinghin, immunisé par les différentes morsures de ses colocataires, profita de la panique et des enterrements à répétition pour décider de quitter Fontfroide. Les laudes finies, il retourna dans sa cellule, mit son sac de jute en bandoulière sur sa robe à la grossière étoffe de laine brune, enfila ses chausses de vieux cuir usées et partit. « Dieu guidera mes pas », pensa-t-il. « Dieu, guide mes pas », hurla-t-il à plein poumon, avec un large sourire découvrant une dentition inégale.
Il parcourut villes et villages, par monts, par vaux, traversa des gués, des ponts, coupa à travers champs et prairies, mais il ne prenait pas le temps de parler, il voulait avancer et s’arrêterait définitivement là où Dieu le lui dirait. Et alors, il en était certain, les mots sortiraient de sa bouche sans discontinuer.
C’est en déambulant dans une forêt sombre et majestueuse qu’il entendit Dieu lui murmurer « Berzinghin, tu es arrivé » — à moins que ce  fût le vent qui agita les feuilles des chênes centenaires… Tout à la joie de cette bonne nouvelle, Berzinghin se mit à rire si fort que les écureuils s’arrêtèrent de casser leurs noisettes, les renards de courir deux lièvres à la fois, et les cerfs de bramer comme des daims. Seules les licornes ignorèrent l’importun, et continuèrent leur promenade rêveuse.
Berzinghin joyeux et ragaillardi pressa le pas pour atteindre Cousances. Mais quelle ne fut pas sa déception quand il comprit qu’il était seul, complètement seul dans cet austère village. « Mais Dieu à qui vais-je parler ? Pourquoi cette punition ? » cria-t-il de désespoir les mains levées vers le ciel gris et bas. Un pigeon lui envoya une réponse malodorante et jaunâtre sur son crâne dégarni.
Mais tandis qu’il marchait, dépité, la tête basse et salie, il ne remarqua pas tout de suite que des yeux le scrutaient derrière les volets de chaque maison, puis que les habitants en sortaient furtivement pour le suivre… En silence. Soudain, sentant une présence, il se retourna et vit une foule dense, triste et taiseuse le dévisager. En un instant, il fit fi de sa stupeur et de son désespoir et s’adressa à eux, à haute et intelligible voix, il se présenta et il ne manqua pas de les saluer. Chacun fit un signe de tête, triste mais toujours silencieux. « Au moins ils ne sont pas sourds » soupira-t-il en prenant la direction de l’unique auberge. Un couple lui emboîta le pas et le suivit jusqu’à la rue du Moulin, c’étaient les aubergistes. Ils l’installèrent à pas feutrés dans une chambre que Berzinghin trouva confortable et coquette. Un broc d’eau, une cuvette en faïence et un pot d’aisance lui parurent digne d’un prince.
Bien qu’un gros édredon de plume lui procurât chaleur et douceur, Berzinghin ne parvint pas à trouver un sommeil réparateur tant le silence des villageois et leur tristesse le tourmentaient. Le Diable avait-il infligé ce châtiment, pourquoi, depuis quand ? Il devait absolument savoir.
Mais les mois passèrent dans ce silence sempiternel, certes les villageois le saluaient toujours qui d’un signe de la main qui d’un hochement de tête, mais jamais d’un son ni même d’un sourire. Il fallait qu’il en convînt, la population cousançoise était muette et agélaste (*).
Chaque jour, dès potron-minet, après de rapides ablutions, deux pater et trois ave, Berzinghin quittait l’auberge pour reprendre le chemin de la forêt, là où Dieu l’avait interpellé dans l’espoir d’apercevoir un nouveau signe. Hormis le dimanche où il s’octroyait un peu de repos et de répit, il fit ce trajet durant des mois. Toutefois son obstination finit par payer en cette belle matinée du mois d’août, et ce ne fut pas grâce un signe divin mais à la rencontre inespérée d’un vieil homme assis sur une souche d’arbre jouant de la vielle dont le son mélodieux faisait danser des dizaines d’abeilles virevoltant gaiement autour du ménestrel. Berzinghin, tout ébaubi, s’approcha doucement du musicien qui chantait pour ces abeilles ballerines… À la vue du frère, il suspendit son chant et s’exclama « Bountsoun l’amic ! yas més un moumént a mé trouba. » (**)
Trop heureux d’entendre cette belle langue d’oc dans ce coin de Lorraine, Berzinghin se présenta, et s’assit à côté de lui. Les deux hommes discoururent au fil des heures, et le soleil commençait à descendre quand, ne pouvant plus taire sa curiosité, Berzinghin osa lui demander quel pouvoir mystérieux , voire divin, il possédait pour faire dansotter une nuée d’abeilles sans se faire piquer.
Le vieux troubadour, au visage ridé comme une vieille pomme blette mais aux petits yeux bleus facétieux se leva et lui dit en se dirigeant vers l’orée du bois « Suis les abeilles et tu comprendras mon frère ! ». Ce qu’il fit.
Après une bonne lieue de marche Berzinghin parvint dans un verger et découvrit des arbres inconnus de lui, aux branches lourdes de fruits dorés comme de l’or, il en goûta un et se régala de son goût sucré et de sa chair délicieusement juteuse. Ce fruit était une sorte de prune à la peau dorée et parsemée de tâches rouges. « Mira bel » (***) dit-il à voix haute… Il aperçut alors les abeilles butinant allègrement les fruits tombés au sol, gorgés de soleil, tannés, écrasés, fermentés et comprit soudain pourquoi les abeilles étaient aussi joyeuses… elles étaient tout simplement saoules de l’alcool émanant des prunes jaunes. « Merci mon Dieu » s’exclama-t-il en riant à gorge déployée. Il releva sa robe de bure jusqu’aux genoux et courut comme un dératé vers l’auberge, sautant parfois comme un jeune cabri. Essoufflé mais ravi, il demanda à l’aubergiste s’il pouvait s’installer dans la grange où il avait vu traîner un vieux tonneau, un alambic et une cuve. L’aubergiste acquiesça du chef.
Quelques semaines passèrent sans que l’on revît Berzinghin promener sa haute stature dans Cousances, évidemment difficile de penser que les langues se déliaient, néanmoins son absence intriguait. De la grange s’échappaient des effluves mystérieux.
En cette belle matinée de septembre, tout le village était rassemblé pour la messe dominicale dans la modeste église romane dédiée à Saint Nicolas où curé comme paroissiens priaient abondamment… dans leur for intérieur. Ce fut au moment où le prêtre consacrait silencieusement le pain et le vin que Berzinghin fit son entrée, avançant en le roulant un tonneau jusqu’à l’autel. Il redressa le fût, l’ouvrit, sortit une grande cuillère en bois de sa besace, la remplit du liquide odoriférant et l’offrit au curé. Puis il fit boire à chacune des ouailles, hommes, femmes, enfants une louchée de son breuvage.
Quelques minutes s’écoulèrent sous l’œil inquiet de Berzinghin quand soudain un brouhaha se répandit dans l’église, quelques mots timides se mirent à voler puis ensuite une logorrhée ininterrompue se propagea sous les voûtes célestes, entraînant à sa suite des sourires discrets puis de gros rires qui fusèrent et résonnèrent dans tout le chœur, la nef, le transept. Saint-Nicolas vibrait de tous ces sons joyeux, de ces éclats de rire, de cette pluie de mots si longtemps tus. Le curé hilare fit sonner les cloches à toute volée… Berzinghin souriait aux anges, Dieu avait entendu ses prières, la joie et la parole étaient revenues à Cousances grâce à son eau de vie miraculeuse. Certes il ne saurait jamais pourquoi le silence et la tristesse régnaient dans ce petit village lorrain mais qu’importe, il était bienheureux.
Si le triste silence de Cousances avait encore régné ce jour-là ; on aurait pu entendre le vieux troubadour chanter aux abeilles « À la saint-Berzinghin, tout le village devient zinzin ;  à la saint-Berzinghin, de la vie, du rire, c’est enfin le regain »…


(*) Comme je ne veux pas vous voir vous lever pour aller chercher votre vieux dico des familles, je vous indique la signification de ce mot inventé par Rabelais himself. Non ne me remerciez pas, c’est normal.
Du grec privatif « a » et « gelos » qui signifie rire, donc se dit de celui (ou celle mais à l’époque de Rabelais la gent féminine avait peu d’intérêt) qui ne rit pas ou qui n’a pas le sens de l’humour. Ex. mon voisin quand je passe la tondeuse au moment de son déjeuner sur sa terrasse.
(**) Pour ceusses qui ne parleraient pas couramment occitan, je traduis « Bonjour l’ami ! tu en as mis du temps à me trouver ! ». Non ne me remerciez pas, c’est normal.
(***) Hé oui la mirabelle de Lorraine a un nom d’origine occitane « mira » signifiant regarder. Non ne me remerciez pas, c‘est normal.

Image : Manfred Richter -CC – Pixabay