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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte d’Émije – « Odette »

Odette vit seule chez elle depuis que notre Papy est parti il y a 8 ans. Un dimanche par mois nous allons déjeuner chez elle, ses trois petits-enfants. Mamé comme l’appelle mon jeune frère a ses rituels de préparatifs. La table est posée depuis la veille, le menu réfléchit depuis une semaine.
L’approche de ce déjeuner lui donne un vrai coup de pep’s. Elle en profite pour sortir sa jolie vaisselle, se pomponner. Parfois il nous est difficile d’y être tous les trois, mais on essaye au maximum de l’être. On a initié Mamé au Doodle pour planifier les dimanches à l’avance. Elle adore les préparer et après bien des explications, il est devenu à sa portée. Ce qu’on aime par-dessus tout quand on se retrouve avec elle, au-delà du fait que l’on partage nos petits secrets, nos amours, nos études, nos questionnements d’adolescents ou de jeunes adultes c’est qu’elle nous raconte son passé, sa vie d’avant, à Blida, quand elle était cantinière dans une école primaire.

Pour aujourd’hui elle nous a confectionné des cannellonis avec une salade de concombres et de betteraves. Ça sent toujours bon sur le palier, comme chaque dimanche où l’on vient. Des odeurs de tomates, d’ail ou parfois de coriandre persistent. Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent on sait parfois ce qu’elle nous a fait à manger et on crie tous : “Couscous boulettes” !

Des goûts et des odeurs qui resteront à jamais gravées dans notre mémoire gustative et sur nos papilles. Parfois elle n’a plus d’idée quand elle se sent un peu plus lasse. Elle nous demande alors ce qui nous ferait plaisir. On lui répond : “fait simple, on est surtout là pour être ensemble”. On appelait toujours la veille pour savoir si le déjeuner était maintenu. Mamé n’aimait pas annuler nos déjeuners même si elle se sentait plus fatiguée. Mais un samedi elle nous a appelé pour nous dire qu’elle ne se sentait pas très bien, et un peu fébrile. Nous lui avons demandé si elle voulait que l’on passe, elle a répondu que non, que ce n’était rien, juste un petit coup de froid et que l’infirmière allait passer en fin d’après-midi pour lui refaire son pansement.

Sur les coups de 17h30 l’infirmière appelle maman, car Mamé ne lui ouvre pas la porte.

Elle a beau sonner, l’appeler sur son fixe ou son portable, personne ne répond. Maman qui travaille en boutique se fait remplacer et veut vite partir rejoindre l’infirmière. Elle en a pour 45 minutes en voiture. Elle m’appelle pour me demander d’y aller et surtout de prendre le double du jeu de clefs. J’y serai avant elle. Je retrouve Mme Villebon sur le palier. Je ne prends même pas le temps de lui dire bonjour. J’enfonce la clef dans la serrure en espérant que ma grand-mère n’ai pas laissé la sienne de l’autre côté. Un clic se fait entendre. Ouf, nous sommes un peu soulagées, mais très inquiètes de ce qu’il a pu se passer derrière cette porte. J’ouvre la porte, j’avance dans l’entrée. J’aperçois la lumière de la cuisine allumée. Une voix faiblarde arrive à nos oreilles. Mamé est allongée par terre, consciente, demandant si les sardines étaient bonnes. Elle nous dit que ça fait longtemps qu’elle en a pas mangé, qu’elle ne voit pas bien, que c’est tout flou et demande si on peut préparer un barbecue pour ce soir. Elle est en plein délire mais totalement consciente. Mme Villebon lui demande si elle a mal quelque part, si elle a glissé… mais d’une petite voix faible mais ironique Mamé continue son discours : “Hou la la, il faut que je prépare les beignets de courgettes pour ce soir. Les invités ne vont pas tarder à arriver. Tu sais comment on les fait hein, me dit-elle : tu prends 2 courgettes, 1 œuf, de la farine, oui de la farine, je ne sais plus combien, 1 cuillère à soupe d’huile, de l’eau, 1 poignée de gros sel, du poivre et de l’huile pour la friture. Ah j’oubliais, l’eau il faut qu’elle soit pétillante. C’est important qu’elle soit pétillante. «  Nous appelons les pompiers. Maman est sur le pas de la porte. Je vais à sa rencontre et lui dit de ne pas s’inquiéter, que ça doit être la chute qui fait que Mamé a des paroles sans queue ni tête. Les pompiers arrivent.

Mamé est emmenée sur un brancard à l’hôpital. Une fracture du fémur, un traumatisme crânien associé à une perte de mémoire sont suspectées par le médecin sur place avec une perte légère de la vision. À l’hôpital les médecins procèdent à des examens. Une opération du col du fémur va être prévue d’ici quelques jours. En attendant, Mamé est soulagée par de la morphine et des antalgiques pour supporter la douleur. Un neurologue et ophtalmo sont appelés en urgence.
Mamé partage la chambre d’une jeune femme d’une trentaine d’années qui a dévissé lors d’une chute d’escalade et a tapé le pied sur la paroi rocheuse. Elle a été opérée il y a 3 jours et Mamé la prend soudainement pour son mari. Elle la regarde en lui demandant : “Pierrot tu penses que la pièce montée du mariage sera assez grande ? Tu sais, j’ai peur qu’il n’ait pas fait assez de choux. Et pour le champagne, je ne l’aime pas trop. Du Prosecco, ça sera mieux, tu en penses quoi ? Pierrot, arrête de regarder cette télé et réponds-moi ! Je dois appeler le traiteur demain”. La jeune femme fatiguée, ne comprend pas, est interloquée, surprise, et lui demande si elle va bien. Une infirmière vient lui expliquer la situation et l’informer que sa voisine de chambre a de gros problèmes de mémoire, de vision qui va, qui vient, qu’elle souffre d’une amnésie antérograde, mais que, faute de place cette dame va devoir partager sa chambre encore quelques jours. Elle lui demande d’avoir un peu de patience…..
Un plateau repas est apporté à Mamé ce soir, le dernier juste avant son opération pour laquelle elle sera à jeun demain matin. Au menu, un bouillon de légumes, une biscotte, un morceau de fromage et une compote de pommes sans sucres. Mamé sonne pour faire venir une infirmière et lui demande quel est le chef qui lui a concocté ce délicieux repas. Elle commence à manger en un mettant à côté. L’infirmière lui demande si elle a besoin d’aide pour manger. Mamé répond que non, qu’elle va bien se débrouiller. “C’est un dîner de gala” dit-elle. “Jamais je n’ai mangé aussi bien”. “J’aimerai voir le chef pour le féliciter”. La jeune infirmière sort de la chambre puis rentre de nouveau dix minutes plus tard. Elle prend une voix plus grave et dit :
“Je suis le nouveau chef cuisinier. Je suis touchée par vos compliments. Nous savions que nous allions recevoir une dame unique à l’hôpital ce soir, c’est pourquoi il était important de vous gâter Madame.
– La gourmandise est une affaire de comportement dans la vie, mon cher monsieur, une manière de parler d’amour, une manière d’être curieux, une envie d’aller vers les autres et de vivre de nouvelles choses”.
De très belles phrases arrivaient encore par moments à s’échapper d’elle-même et ce, même si nous savions qu’elle avait perdu toute sa tête.


Photo couscous : ukcider on VisualHunt / CC BY

5 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    18 novembre 2018 at 12 h 15 min

    Il m’est un peu difficile de commenter ce texte, que je devine être très personnel et sans doute la narration de la réalité. Surtout parce que je n’ai rien à « critiquer » sur la narration au ton factuel qui pose déjà l’inéluctable (on sent très bien qu’un drame va advenir via l’enchaînement des faits, détails, de façon précise et déterminée ; il y a une tension) ; narration soit dit en passant qui s’autorise avec réussite la gourmandise dans les détails culinaires. La scène finale est poignante, et sans doute parlera-t-elle à bien des lecteurs : on connait tous ces portraits de femmes, de telles femmes pour qui la cuisine est un mode de communication de l’amour porté aux autres, et aussi leurs place, honneur et dignité (et j’ai songé à un très beau roman de Kaye Gibbons : Une femme vertueuse, qui sachant qu’elle va mourir prépare les plats pour trois mois pour son mari et les range dans le congélateur en laissant une feuille d’explications). C’est la toute fin de la dernière phrase, qui, si je décide de considérer ce texte comme une fiction, n’irait pas (mais ce n’est sans doute pas le cas ; cette dernière phrase de vérité exprime ici toute l’angoisse et le désespoir de la narratrice).

    J’aurais écrit une chute ouverte, allant vers un espoir (car en fiction, on va essayer de ne pas « fermer » la porte. Si le genre hyper dépressif et noir, sans espoir ni rémission, existe, il n’est tout de même pas le plus couru). Une fin de phrase du genre : « De très belles phrases arrivaient encore par moments à s’échapper d’elle-même. Nous comprîmes alors aussitôt comment nous allions pouvoir désormais continuer de communiquer tendrement, joyeusement, avec elle ». (Genre…Hein… Ça vaut ce que ça vaut, mais c’est pour l’exemple).

  2. Bonjour Francis,

    Merci pour votre commentaire qui m’a fait beaucoup sourire. Il n’y a rien de personnel, ni de réel dans l’histoire et les personnages. Tout a été inventé ….. pour les dernières lignes je n’avais effectivement pas songé à une fin plus heureuse et optimiste et je trouve que celle que vous proposez est tout simplement géniale !!! Elle vient contrebalancer la tension, le poids des événements et apporte un peu plus de légèreté sur la fin du texte.

  3. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    19 novembre 2018 at 11 h 12 min

    Alors très sincèrement bravo ! J’y ai vu de la sincérité, de l’émotion… J’ai donc marché à fond et ai trouvé cela criant de vérité !

  4. Moi aussi, j’ai été très émue…et comme on dit que chaque auteur met un peu de lui dans ses textes, j’y ai cru. Chapeau…
    Même si je m’attendais à ce qui se passe..

  5. J’ai adoré et j’ai cru aussi à une fiction inspirée fortement d’une part de réalité vécue… bravo. Un portrait de femme des plus émouvants….

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