Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte d’Ademar Creach

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle n’avait pas prévu que sa vie allait changer. Par hasard.

C’était l’année dernière. Dans le métro. A l’opposé de son wagon, un attroupement. Elle comprit qu’une agression venait d’avoir lieu. Encore. Un fait divers qui ne ferait même pas quelques lignes dans le journal. Alors qu’une personne était choquée, blessée. Au mauvais endroit. Au mauvais moment. Le groupe descendit à la station suivante, soutenant la victime, veste déchirée et hématome sur la joue. Pour Elisa, il restait quelques stations. Elle ressassait son amertume. Une petite vie à se morfondre entre un boulot alimentaire à mi-temps et un studio impersonnel. Sans amis. De vagues connaissances tout au plus. Jeune, elle avait rêvé de tellement plus. Elle se voyait écrivain. D’ailleurs, c’est pour ça qu’elle avait pris ce travail : il lui laissait du temps pour écrire. Ce qu’elle avait fait. Deux manuscrits. Et uniquement des réponses négatives. Quand les éditeurs daignaient répondre. Le mi-temps provisoire était devenu durable et à peine suffisant. Découragée. Elle n’écrivait plus. Plus d’envie. Plus d’idées.

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle se demandait encore pourquoi elle avait traversé le wagon pour sortir par l’autre porte. Le hasard vraiment? En remontant le wagon, elle gardait la tête baissée, son regard errant sur les sièges. Et, sous le dernier siège, un carnet. Rouge. Elle se pencha pour le ramasser. Il avait dû tomber d’une poche, d’un sac pendant l’agression. Elle le feuilleta rapidement pour voir si elle trouvait un nom. Un numéro. A première vue, rien. Difficile de le rendre dans ces conditions. Elle le mit dans son sac pour le regarder plus attentivement chez elle. Ce qu’elle fit. Avec un verre de vin rouge. Elle prit le temps de « lire » les différentes listes – Pain, eau, chaussettes, Céréales – appeler dentiste, RV Myriam, Anniversaire Maman. Et le reste. Bref, elle lut l’intégralité du carnet. Et but la presque totalité de la bouteille. D’où peut-être son idée.

Elle ne l’avait pas prévu.

Le succès. De son manuscrit. Elle l’avait envoyé à quelques éditeurs. Et on l’avait rappelée. Après quelques retouches, le livre était sorti. Dans les librairies, elle ne se lassait pas de voir la couverture. Avec son nom dessus. Elle avait donné quelques interviews, elle racontait toujours la même histoire : le roman était fortement inspirée de sa famille. Qui depuis lui en voulait. Elle savait que les gens aiment les histoires « presque » réelles. Avec des histoires autour de l’histoire. Alors, voilà, elle avait inventé ce bannissement familial suite aux révélations de secrets honteux. Elle, elle savait qu’elle n’avait pas fait de mal. Du moins, à sa famille. A l’autre ? Elle préférait ne pas y penser. Elle était très douée pour faire l’autruche, Elisa. Le tourbillon médiatique lui permettait d’éviter de penser. Et maintenant, on parlait de faire un film tiré de son roman.

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle n’avait pas prévu que tout ça l’empêcherait de dormir. Elle avait préféré savourer. Persuadée qu’elle avait si bien travesti les choses qu’elle ne risquait rien. Pourtant, maintenant, elle avait peur. Elle était toujours angoissée, sur les nerfs. Et si elle était découverte ? Et si la fille se jetait sur elle lors d’une émission ? Dans la rue ? Comment faire ? Comment avouer maintenant ? Que rien n’était vrai. Qu’elle avait juste enrobé. Réécrit. Changé les noms. Essayé de camoufler les choses. Son inspiration ne venait pas de sordides histoires de familles. Mais d’un carnet rouge. Où la presque totalité du texte existait déjà. Elle avait fait plus que s’en inspirer. Et son éditeur qui réclamait au plus vite un deuxième livre, pour surfer sur la sortie du film inspiré du premier. Et elle n’y arrivait pas. Paralysée par la peur. Et le manque d’inspiration.

Elle ne l’avait pas prévu.

Qu’elle ne tiendrait pas. Qu’elle était incapable d’écrire quelque chose de valable. Qu’elle n’était qu’un imposteur. Alors, elle disparut. Les ventes de son premier roman repartirent de plus belle, boostées par le mystère de sa disparition. Personne ne sut ce qu’Elisa était devenue. Personne ne comprenait qu’elle puisse se priver d’un tel succès. Alors on commença à se demander si sa disparition était volontaire. Si on ne risquait pas de retrouver son nom, dans la rubrique faits divers plutôt que littéraire. On chercha, on fouilla. Puis le temps passa. Plus d’Elisa. Devait arriver ce qui arriva. Comme elle le souhaitait finalement, on l’oublia.

Par Ademar Creach

10 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    Ademar Creach nous donne à lire ce mois-ci un texte sur le paradoxe, en quelque sorte. Elle plonge son héroïne dans une cascade de choses « imprévues », comme le dit la petite phrase ritournelle qui revient au fil du texte, une chose en entraînant une autre. C’est comme un engrenage dans lequel Elisa a mis le doigt, qui l’amènera à pouvoir réaliser ce dont elle rêvait, puis, finalement, à désirer l’exact contraire. Et c’est en ce sens que le texte met en scène un paradoxe parfait : alors qu’Elisa tient enfin la clé du succès dont elle rêvait, elle n’aura de cesse, finalement, que de s’en retirer. C’est un texte, aussi, sur les conséquences de la malhonnêteté, en quelque sorte. Il est un proverbe qui dit que « bien mal acquis ne profite jamais », c’est un peu ce qui est illustré ici. J’ai bien aimé, pour ma part, cette construction un peu « crescendo » : Au fur et à mesure que la vie « plate » d’Elisa s’anime enfin, que la machine s’emballe, monte aussi son angoisse d’être découverte, et l’aspect ingérable pour elle du choix qu’elle a fait. Jusqu’à cette chute, qui la rend à l’anonymat qu’elle a tout fait pour quitter, mais cette fois, comme une libération et non plus comme un carcan. Il y a finalement quelque chose d’assez philosophique dans ce texte.

    Il me semble Ademar Creach, que tu pourrais encore accentuer ton « crescendo » d’angoisse chez ton héroïne. Si elle va jusqu’à choisir de disparaître, alors qu’elle a passé toute sa vie jusque-là à rêver de ce succès, c’est que ce qu’elle vit intérieurement doit être vraiment violent. On pourrait imaginer (simple exemple) que la personne à qui elle a volé ce carnet prenne réellement « corps » dans sa vie, qu’elle l’imagine réellement, qu’elle ait peur de rentrer chez elle parce qu’elle va la retrouver installée dans sa cuisine, etc… Quelque chose d’un peu plus « fort » encore, peut-être d’un peu plus « fou » aussi, qui justifierait pleinement qu’elle finisse par sortir du jeu malgré les « bons côtés » qui existent pour elle qui rêvait de ça.

  2. Ademar Creach

    Merci Gaëlle pour tes commentaires. Je suis assez d’accord…, même si j’ai souvent du mal à faire « plus fou ». Surtout en respectant toujours les 4500 caractères… qui m’ont déjà donné du mal sur la première version. Je vais voir….

  3. Mistouflonne

    Premier texte que j’ai lu en ouvrant la page, je me suis dit que c’était vraiment une bonne idée d’avoir utilisé le fait divers de cette manière. L’héroïne est témoin d’un fait divers, mais il se pourrait bien, si elle est démasquée un jour, qu’elle fasse elle aussi partie des entrefilets de fin de journal ! Cette double présence du sujet m’a plu, sans pour autant que le fait divers initial soit le sujet du texte.
    J’ai d’abord pensé que le carnet ne contiendrait que des éléments purement quotidiens qui seraient transformés en histoire. Du coup, quand j’ai compris qu’elle avait carrément « pompé » un texte, j’ai eu un effet de surprise bien agréable, comme une sorte de bascule dans ton texte.
    Est-ce qu’elle sera vraiment oubliée encore longtemps ?

  4. Melle47

    Moi, j’aime assez la fin, je trouve qu’elle n’est pas si convenue que ça. De se retrouver dans sa cuisine avec le véritable auteur le serait davantage, mais ça n’engage que moi, hein? Peut-être un peu plus de rythme, oui pourquoi pas. Non, moi je trouve ça parfait, ça rentre dans les fameux 4500 et tout y est!

  5. ptiteco

    Ton idée est chouette, elle m’a fait penser au film « un homme idéal » avec Pierre Niney, tu l’as vu? Pour le coup dans le film la suite est assez tragique…

  6. Ademar Creach

    Merci pour tous vos commentaires super positifs, qui m’encouragent grandement….Bon, soyons honnête, je n’arrive pas à modifier et à rester dans les 4500, donc je suis contente que cela vous plaise bien! Et, non, je ne connais pas ce film « Un homme idéal »….mais du coup, j’ai très envie de le voir!

  7. Zu

    De mon côté j’ai apprécié la mise en situation de la première scène, je me sentais également spectatrice ce qui est plutôt de bon augure je trouve…
    J’aurais juste un petite remarque sur le pont entre la fin de bouteille de rouge et le succès de librairie qui zappe des éléments que j’aurai aimé lire (mais qu’avait elle écrit!!!), mais il faut faire des choix je comprend bien! Au moins cela a piqué ma curiosité.

  8. Gaëlle Pingault

    C’est chouette, les avis différents et complémentaires 🙂

  9. Raminagrobis

    J’ai beaucoup aimé ton texte, scandé par la petite ritournelle : « Elle ne l’avait pas prévu » On comprend bien Elisa qui, au départ, ne voit que l’aubaine du carnet pour combler son manque d’inspiration et son désir de reconnaissance. Puis surviennent la culpabilité, les remords, la mauvaise conscience, déjà annoncés tout au long du texte avec le rouge de l’agression, le rouge du carnet, la couleur rouge du vin, un peu diabolique tout ça…Elisa qui cherchait la reconnaissance, n’aspire plus qu’à l’anonymat. Bravo.

  10. Melanie

    Bravo! Ton texte a capté mon attention du début à la fin! Il est vrai qu’il aurait été bien que l’angoisse de ton personnage soit davantage incarnée par celle-ci et décrite, pour donner encore plus d’impact vers la fin et accentuer la chute… Somme toute, lecture très agréable. Bonne continuité!

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