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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: Ademar Creach (page 1 of 2)

Texte d’Ademar Creach – « Le dindon de la farce… ou l’inverse »

18 Septembre

Il me le paiera. Je ne sais pas quand, ni comment, mais il me le paiera.
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Texte d’Ademar Creach – « Pas un bruit »

Bon pied, bon œil. C’est vrai, il n’avait pas à se plaindre. À 70 ans, il s’estimait relativement en forme. Plutôt bien conservé, le vieux ! Bon, s’il avait une réclamation à formuler à l’Autre, là-haut, ce serait plutôt le petit manque au niveau de l’ouïe. Il semblait entendre de moins en moins bien. Il avait repoussé l’échéance, mais il devait se rendre à l’évidence, il allait devoir penser au sonotone.
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Texte d’Ademar Creach – « Mare nostrum »

Novembre 2016

Mais elle m’agace ! Si, si. Ma femme. Elle m’agace. Elle doit trop lire tous ces nouveaux magazines de « développement personnel », ou je ne sais quoi. Trouver un sens à sa vie. Rester ouverte aux « synchronicités ». On s’en moque du scarabée d’or de Jung ; une coïncidence tout au plus. Elle voit des signes partout. M’est avis qu’elle voit surtout les signes qui l’arrangent et qu’elle les interprète pour qu’ils aillent dans son sens. « Oh, un magazine qui parle des bienfaits des massages et justement un nouveau salon a ouvert dans la rue d’à côté. Je dois y aller, c’est un signe ». Et hop, elle y dépense des fortunes.

Bon, pour l’instant, elle ne m’a pas fait acheter de voilier sous prétexte que le photographe au coin de notre rue en a mis un tirage en vitrine… j’ai peur que cela ne tarde !

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Texte d’Ademar Creach – « Recto verso »

Enfant

Une maison blanche, entourée par un jardin dans un lotissement d’un certain standing, dans une petite ville de province. Une famille normale, les deux parents professeurs. Une vie lisse, où rien ne dépasse. L’école publique, les amis de la famille – dont les parents sont aussi enseignants, ou médecins – de bonne compagnie. Aller voir les grands-parents lors de chaque vacances scolaires et réserver quinze jours au mois d’août dans le même camping au bord de la Méditerranée. C’était son enfance. Et elle lui convenait. Ou plus exactement, elle n’en connaissait pas d’autres et ne se posait pas de questions. A son âge, entourée de ses doudous et de ses livres, elle suivait le mouvement, sans poser de problème : de bonnes notes à l’école, un peu de solfège, un peu de danse, surtout pour faire comme les copines. Pourquoi pas ?

Une maison blanche, entourée par un jardin dans un lotissement d’un certain standing, dans une petite ville de province. Une famille normale, les deux parents professeurs. Une vie lisse, où rien ne dépasse. L’école publique, les amis de la famille – dont les parents sont aussi enseignants, ou médecins – de bonne compagnie. Aller voir les grands-parents à chaque vacances scolaires et réserver quinze jours au mois d’août dans le même camping au bord de la Méditerranée. C’était son enfance. Et elle s’ennuyait. Même toute petite, elle se demandait quand quelque chose allait arriver. Alors, elle essayait de provoquer par petites touches : elle montait aux arbres, d’où généralement elle dégringolait, ce qui occasionnait quelques passages aux urgences. Elle recueillait le chien errant du quartier. Elle dessinait partout, y compris sur les murs.
Pourquoi ?
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Texte d’Ademar Creach

THERAPIE PERSONNELLE

9 mois. Le temps d’une grossesse. C’est exactement ça. Il m’a fallu le temps d’une grossesse pour accoucher d’une nouvelle personne. Pour franchir le pas, en enchaînant des pas justement… Mais pas si sages que ça en fait. Ce jour-là se finalisait donc le passage de mon « ancienne » moi à ma « nouvelle » moi! Je ne l’avais pas vu venir. Pourquoi à ce moment-là ? Pour la première fois, me semble-t-il, j’ai pu me laisser aller. Sans contrôle. Enfin, j’ai pu toute entière me laisser guider par mes sensations, par mes émotions. Il n’y a pas à dire. Cela remue. La preuve en est que, plus d’un an après, je me souviens encore des impressions ressenties ce jour-là, à cette heure-là. Cet instant a tout rempli. Effacé toutes les difficultés qu’il avait fallu surmonter les mois précédents. Comment cela avait-il commencé ?

J’avais débuté les séances en septembre. Une heure et demie tous les lundis soirs. Enfin j’avais osé sauter le pas et me présenter. Oser demander ce que je souhaitais. Dire pourquoi j’étais là. Je sentais que c’était le moment. Qu’il fallait que les choses changent. Que je change. Que j’arrête d’être toujours sous contrôle. Que je me détende. C’était nécessaire pour moi. Et pour mes proches. J’avais bien essayé la méditation. Mais cela était trop solitaire pour moi. Sans doute trop statique aussi : il me manquait le sentiment de participer, d’être partie prenante. Et je n’arrivais pas à atteindre la plénitude, la sérénité que je recherchais.

Après de nombreuses séances, il m’avait fallu attendre fin mai pour ressentir cette sensation de bien-être. Après neuf mois de travail donc. Cette sensation faisait bien sûr partie de ce que j’étais venue chercher : essayer de lâcher prise. Mais c’est en le ressentant pour la première fois que j’ai compris que ce n’était pas une chose parmi d’autres, c’était LA raison profonde de ma présence à ces séances. Cela a demandé du temps, du travail, des actions maintes fois répétées pour arriver, enfin, à une sensation plus qu’agréable qui s’est poursuivie dans la durée. Contrairement aux séances précédentes, j’avais accepté de me laisser guider les yeux fermés. Et c’était bien. C’était mieux. Mieux que bien.

Lors de ces séances, j’avais donc appris à ne plus réfléchir, à ne plus vouloir diriger, à ne plus être sous contrôle, à laisser parler l’instinct et les sensations plutôt que le cerveau, la réflexion, l’intellectualisation («mais pourquoi ? Et comment ? Où ? Quand ? »).

Toutes ces séances m’ont aussi apporté bien plus : me sentir femme, me tenir droite, oser, avancer sur talons hauts mais en confiance et en prestance. Malgré les soucis, malgré les complexes, malgré le surpoids, malgré les doutes.

J’ai longtemps hésité à l’idée de me lancer dans une thérapie. J’avais enfin osé sauter le pas, forcer le passage de mes émotions. Car, en fait, c’en était une, de thérapie. C’était ma thérapie personnelle. Sauf que je n’étais pas assise. Ni face – ou dos – à un psy. Mais dans les bras d’un professeur. De mon professeur de tango. De tango argentin.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle n’avait pas prévu que sa vie allait changer. Par hasard.

C’était l’année dernière. Dans le métro. A l’opposé de son wagon, un attroupement. Elle comprit qu’une agression venait d’avoir lieu. Encore. Un fait divers qui ne ferait même pas quelques lignes dans le journal. Alors qu’une personne était choquée, blessée. Au mauvais endroit. Au mauvais moment. Le groupe descendit à la station suivante, soutenant la victime, veste déchirée et hématome sur la joue. Pour Elisa, il restait quelques stations. Elle ressassait son amertume. Une petite vie à se morfondre entre un boulot alimentaire à mi-temps et un studio impersonnel. Sans amis. De vagues connaissances tout au plus. Jeune, elle avait rêvé de tellement plus. Elle se voyait écrivain. D’ailleurs, c’est pour ça qu’elle avait pris ce travail : il lui laissait du temps pour écrire. Ce qu’elle avait fait. Deux manuscrits. Et uniquement des réponses négatives. Quand les éditeurs daignaient répondre. Le mi-temps provisoire était devenu durable et à peine suffisant. Découragée. Elle n’écrivait plus. Plus d’envie. Plus d’idées.

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle se demandait encore pourquoi elle avait traversé le wagon pour sortir par l’autre porte. Le hasard vraiment? En remontant le wagon, elle gardait la tête baissée, son regard errant sur les sièges. Et, sous le dernier siège, un carnet. Rouge. Elle se pencha pour le ramasser. Il avait dû tomber d’une poche, d’un sac pendant l’agression. Elle le feuilleta rapidement pour voir si elle trouvait un nom. Un numéro. A première vue, rien. Difficile de le rendre dans ces conditions. Elle le mit dans son sac pour le regarder plus attentivement chez elle. Ce qu’elle fit. Avec un verre de vin rouge. Elle prit le temps de « lire » les différentes listes – Pain, eau, chaussettes, Céréales – appeler dentiste, RV Myriam, Anniversaire Maman. Et le reste. Bref, elle lut l’intégralité du carnet. Et but la presque totalité de la bouteille. D’où peut-être son idée.

Elle ne l’avait pas prévu.

Le succès. De son manuscrit. Elle l’avait envoyé à quelques éditeurs. Et on l’avait rappelée. Après quelques retouches, le livre était sorti. Dans les librairies, elle ne se lassait pas de voir la couverture. Avec son nom dessus. Elle avait donné quelques interviews, elle racontait toujours la même histoire : le roman était fortement inspirée de sa famille. Qui depuis lui en voulait. Elle savait que les gens aiment les histoires « presque » réelles. Avec des histoires autour de l’histoire. Alors, voilà, elle avait inventé ce bannissement familial suite aux révélations de secrets honteux. Elle, elle savait qu’elle n’avait pas fait de mal. Du moins, à sa famille. A l’autre ? Elle préférait ne pas y penser. Elle était très douée pour faire l’autruche, Elisa. Le tourbillon médiatique lui permettait d’éviter de penser. Et maintenant, on parlait de faire un film tiré de son roman.

Elle ne l’avait pas prévu.

Elle n’avait pas prévu que tout ça l’empêcherait de dormir. Elle avait préféré savourer. Persuadée qu’elle avait si bien travesti les choses qu’elle ne risquait rien. Pourtant, maintenant, elle avait peur. Elle était toujours angoissée, sur les nerfs. Et si elle était découverte ? Et si la fille se jetait sur elle lors d’une émission ? Dans la rue ? Comment faire ? Comment avouer maintenant ? Que rien n’était vrai. Qu’elle avait juste enrobé. Réécrit. Changé les noms. Essayé de camoufler les choses. Son inspiration ne venait pas de sordides histoires de familles. Mais d’un carnet rouge. Où la presque totalité du texte existait déjà. Elle avait fait plus que s’en inspirer. Et son éditeur qui réclamait au plus vite un deuxième livre, pour surfer sur la sortie du film inspiré du premier. Et elle n’y arrivait pas. Paralysée par la peur. Et le manque d’inspiration.

Elle ne l’avait pas prévu.

Qu’elle ne tiendrait pas. Qu’elle était incapable d’écrire quelque chose de valable. Qu’elle n’était qu’un imposteur. Alors, elle disparut. Les ventes de son premier roman repartirent de plus belle, boostées par le mystère de sa disparition. Personne ne sut ce qu’Elisa était devenue. Personne ne comprenait qu’elle puisse se priver d’un tel succès. Alors on commença à se demander si sa disparition était volontaire. Si on ne risquait pas de retrouver son nom, dans la rubrique faits divers plutôt que littéraire. On chercha, on fouilla. Puis le temps passa. Plus d’Elisa. Devait arriver ce qui arriva. Comme elle le souhaitait finalement, on l’oublia.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

Elle avait fait fort. Réussir à ruiner sa vie professionnelle et personnelle en une seule soirée. Ruiner… ou libérer? Rien ne la retenait plus ici. Sa décision était prise : comme on disait avant, elle allait « monter » à Paris. Ok, c’était peut-être une fuite, oui, mais surtout l’envie de commencer une nouvelle vie. Pour un peu, elle se prendrait pour Rastignac. N’importe quoi. Non. « Juste » tout recommencer. A zéro. Elle était restée prostrée, terrée, chez elle une journée. Sans répondre à aucun appel. D’ailleurs, Jean-François n’avait même pas essayé de la joindre. Ne serait-ce que pour demander des explications. Ou plutôt, le connaissant, des excuses. C’est bien la preuve…

Ça suffit. A moi de me prendre en main, de retrouver un travail… et de reprendre mes pinceaux. Je dois me faire confiance.

Seule Anthéa avait été mise dans la confidence. Sa meilleure amie était la seule capable de la comprendre, de la pousser à se bouger… et de l’aider. Doublement. Une de ses cousines acceptait d’accueillir Aliénor sur son canapé le temps de se retourner. Et Anthéa avait fait le nécessaire pour lui trouver un chauffeur par Blablacar… L’autostop des temps modernes. Elle, Aliénor, n’y connaissait rien. Elle se rendait bien compte que la suite n’allait pas être facile, puisqu’elle avait encore besoin qu’on lui tienne la main. Bref, en une journée, tout était réglé.

Et voilà, se dit-elle, je me retrouve à 6h du matin, devant la Poste, à attendre un certain Georges, que je n’ai jamais vu, et sa vieille Chevrolet. Heureusement qu’Anthéa est plus débrouillarde que moi. Zut, je recommence : je me déprécie. Je dois changer ça, à partir de… tout de suite. Même si je ne suis pas rassurée, là, tout de suite.

Une longue voiture se gara devant elle. Les présentations sont expédiées : Georges se rend à un rassemblement de vieilles voitures en région parisienne et la déposera à la première station de métro qu’il trouvera. Elle… elle se contente de dire son prénom, elle n’a pas grand-chose à dire. Ou plutôt, elle ne veut rien dire. Georges semble le comprendre et met la musique pour meubler le silence. Américaine, la musique. Ça va avec la voiture. Plusieurs chansons, dont « The End », des Doors. Elle en a les larmes aux yeux. Oui, c’est la fin. La fin de sa première vie. De sa non-vie, en fait. Avant la nouvelle… Qui sait de quoi elle sera faite ?

Mon rêve ? Trouver un travail qui me permette de me loger, seule, en célibataire… et qui me laisse le temps de peindre. De nouveau. Le soir. Le weekend. Je vais me ruer sur les expos. Quel plaisir !

Peu à peu, les larmes laissent place à un léger sourire. Elle ressent une peur jaune. Oui, jaune. Pourquoi faudrait-il toujours que la peur soit bleue ? Il y a tellement de peurs différentes. Elle a toujours vu ses peurs en couleurs : bleue, oui, quand elle était effrayée, rouge si elle était proche de la colère…. Elle n’est pas peintre pour rien ! Donc, aujourd’hui, jaune. Jaune comme une nouvelle vie qui commence. Une peur matinée d’excitation. Elle remercie Georges qui la dépose en lui souhaitant bonne chance.

Allez, je dois oser, foncer, grandir, maintenant. Adieu le lait-fraise.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

Non. Non, non, non. Elle veut dormir. Fuir dans le sommeil. Oublier. Elle serre les paupières, elle ne veut pas voir si le jour est levé. Ou pas. Dormir. Peut-être que si elle prenait un livre… Comme ça, soit elle se rendort, soit elle s’enfuit dans les histoires des autres. Tout plutôt que de réfléchir et de prendre la réalité en pleine face… ou au moins de la regarder. De se regarder. En face. Oui, c’est une réaction immature. Oui, elle n’est qu’une gamine. Il lui a bien dit, bien fort, devant tout le monde hier soir. Non, non, ne pas repenser à cette soirée horrible qui lui laisse un goût amer. Ou pas…

Elle hésite. Elle a soif. La bouche pâteuse. Pire qu’une gueule de bois. Et pourtant, ce n’est pas avec ce qu’elle a bu hier soir. Justement. Au contraire. Et même pas de tic-tac à proximité pour chasser cette – supposée ? – mauvaise haleine. Boire un verre d’eau est donc la seule solution. Donc se lever. Ne plus pouvoir se rendormir. Mais bouge-toi. Tu ne vas pas rester la journée sous la couette. Et, encore, heureusement on est dimanche. Pas besoin d’affronter les autres au boulot. Elle gémit… en une seule soirée, elle a réussi à réduire à néant sa (future) vie personnelle et sa vie professionnelle. C’est maintenant qu’elle aurait besoin d’un alcool fort. Quelle imbécile ! Elle parle de qui, là ? D’elle ? De lui ?

Oui, c’est aussi un peu à cause de lui qu’elle en est arrivée là. Pourquoi s’est-il moqué d’elle, devant les autres ? Il n’a pas compris qu’elle signait ainsi ses adieux à l’enfance et son passage à l’âge adulte. Et même. On ne se moque pas de sa future épouse comme ça. Et cette petite voix que ne cessait de lui répéter : il ne te connaît pas, il ne te comprend pas…

Elle ne s’est pas reconnue. Les autres non plus d’ailleurs. Elle, Aliénor, la petite fille sage, bien élevée, qui reste toujours dans le droit chemin : bonne élève, à peine une petite crise d’adolescence, des études sérieuses qui la rassurent, elle, et surtout ses parents, une embauche assez rapide dans une entreprise familiale. Un bon poste, un salaire correct. Des amis de jeunesse toujours présents. Des loisirs classiques : lire, nager, aller au cinéma. Une vie tranquille. Trop ? dirait Anthéa sa meilleure amie, qui se pique de mieux la connaître qu’elle-même. Qui lui martèle que cela ne ressemble pas à ce qu’elle est vraiment. Tout au fond, là. Elle qui n’a pas voulu voir ses talents de peintre, qui a étouffé ses rêves artistiques. Car la liste de la petite vie où tout est bien rangé dans des cases continue : la rencontre avec le fils du patron. Jean-François. Bien sous tous rapports. Sérieux. Un bon parti comme dirait ma grand-mère. Deux ans pour apprendre à se connaître, à sortir ensemble… jusqu’à la soirée d’hier, prévue pour annoncer à leurs parents et amis leurs fiançailles. Sous le regard rassuré des uns et narquois des autres.

Ok, elle se sentait un peu en retrait. Jean-François parlait beaucoup, décrivait leur future vie, les enfants, etc… elle se sentait un peu enfermée déjà. Comme si, une fois de plus, on choisissait pour elle. D’où peut-être sa demande enfantine et transgressive quand le serveur était venu prendre sa commande. Cela avait fait sourire ceux qui la connaissaient depuis longtemps et savait que c’était sa boisson fétiche il y a quelques années. Bizarre pour fêter ses « premiers » pas en couple… mais, pour une fois, elle avait suivi son envie. Et il n’avait pas compris. S’était moqué d’elle. Prenant les autres à témoins du fait qu’elle ne grandissait pas et qu’heureusement, il était là.

Alors, elle avait vu rouge. Et lui, rose. Un geste insensé. Instinctif. Irréfléchi. Tout son contraire. Quoique… Elle lui avait jeté son verre de lait-fraise à la tête et était partie en courant. Le pire ? En se sentant plus libre que coupable… Ok, le réveil était difficile ce matin. Mais cela aurait été pire si cela avait été un réveil à côté d’un homme qui ne la comprend pas, qui la prend de haut… et pour le restant de ses jours.

Oui, je vais me bouger. Suivre mes envies. Changer de vie – bien obligée ! Elle entend d’ici ces parents « tu l’as bien cherché, il ne voudra pas te revoir »…oui, certainement, c’est ce je cherchais… sans même en être consciente.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

Je ne peux plus m’en passer. Je n’ose pas en parler, je sais par avance les regards torves que je vais m’attirer. J’entends d’ici les pensées souterraines de chacun, à peine dissimulées par une moue désapprobatrice ou un air inquiet : « Elle ! Mais comment a-t-elle pu se laisser emporter ainsi. Elle n’a donc pas de volonté. A son âge… Avec son poste, ses enfants. Quel exemple elle donne. Quelle honte… » Etc… J’en parlais un peu à mots couverts, sans dévoiler complètement la profondeur du problème. Je ne l’évoque maintenant même plus. Personne ne comprend le plaisir coupable. Et il est désormais trop tard pour arriver à me sevrer. Je refuserai toute tentative de cure.

Je ne sais plus comment cela a démarré. Lors d’un trajet en covoiturage, peut-être. On m’en a proposé. Je n’ai pas voulu refuser : tous les autres passagers en avaient pris et semblaient bien. J’en ai pris un, puis deux…J’ai acheté un paquet, puis deux. Je me sens mal si je n’en ai pas plusieurs d’avances. A la maison. En voiture. Au bureau. J’ai vraiment beaucoup de difficulté à m’en passer. J’en ai besoin régulièrement. Au minimum chaque matin et chaque soir. Surtout si je suis seule : pas besoin de se cacher ainsi. Lors de tout trajet en voiture. De déplacement en train. Ou en avion. J’arrive encore à les faire passer en les cachant au moment du passage des contrôles de sécurité. Qui penserait à surveiller de plus près cette petite boîte transparente qui semble tout ce qu’il y a de plus inoffensif. J’affronte ainsi les moments d’attente. Le goût se répand dans ma bouche. Instantanément – c’est presque un effet placébo à cette vitesse – je sens que je me détends, mes épaules se baissent, je ne suis plus un bloc de douleur, je vois la vie en couleurs.

En voiture, si je ne les prends pas tout de suite, après quelques kilomètres, je sens que j’ai oublié quelque chose. Je ne suis pas loin d’être prise de tremblements, de sentir les gouttes de sueur, froide, couler dans mon dos. Je sens qu’il me manque quelque chose. J’ai la bouche pâteuse. Et je suis sûre que si je l’ouvre, ma bouche, j’aurai mauvaise haleine. Alors que je viens de me laver les dents.

Je ne tiens pas longtemps : il me faut ma dose. Une au début de chaque trajet, s’il est court… plusieurs s’il est long. Ce qui arrive presque à chaque vacances, quand nous partons avec les enfants. Je me dois alors d’être discrète, d’en prendre régulièrement, sans trop me faire remarquer. Pour ne pas m’attirer les piques moqueuses du reste de la famille. Qui connaît mon addiction, sans toutefois la comprendre et l’excuser. Mais qui a compris qu’il serait difficile de me sevrer, et qui essaye juste de me faire rester dans les limites du raisonnable, si l’on peut parler de raison avec un tel sujet. Mon seul impératif : ne pas nous mettre en danger par des comportements inconsidérés. Car oui, c’est vrai, en cas de rupture de stock, je suis en manque. Et je me suis déjà vue me garer en double file, en laissant les enfants dans la voiture, pour aller chercher ma dose quotidienne au détaillant du coin. Au risque de me faire remarquer de chaque passant, ou pire d’attirer les autorités…et de me faire verbaliser. Au minimum….

Oui, je suis vraiment accro à mes petites pilules. Et cela ne peut être que la version blanche, l’initiale. Les autres, plus colorées, ne me conviennent pas. Je ne jure que par celle d’origine. Pas coupée, pas mélangée, il me faut de la pure.

Je ne sais pas comment cela va se terminer. Si je vais arriver à décrocher, en limitant les effets secondaires du manque. Peut-être vais-je devoir trouver un produit de substitution. Ou consulter. Mais est-ce que j’en ai vraiment envie ? Je ne crois pas… et on sait tous que, pour qu’une désintoxication soit efficace, il faut que le patient ait la volonté de décrocher.

Ce qui n’est pour l’instant pas mon cas. Alors, je vais continuer à cacher mon addiction.

Oui, je l’avoue, je suis accro. Aux Tic-Tac.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches »

Il tressaillit en espérant que personne n’avait remarqué le changement à peine perceptible de son visage. Il jeta un œil à ses parents, à sa sœur… non, personne ne le regardait et chacun continuait à vaquer à ses occupations dans le salon : lire, tricoter, coudre, tout en tendant l’oreille, mine de rien…

Donc, c’était pour ce soir. Il avait peur (il faut dire qu’il était encore jeune, c’est d’ailleurs pour ça qu’il était encore là), mais maintenant, il ne pouvait plus reculer. Il s’était engagé plus au début pour suivre son ami (et épater la sœur de celui-ci autant l’avouer) que pour défendre ses idées. Mais il était désormais convaincu que c’était nécessaire, que c’était une cause juste. Il ne voulait plus rester dans son petit village des Alpes, à attendre, sans rien faire.

Il essaya de ne rien laisser paraître et de continuer à faire comme si de rien n’était. Il visualisait déjà la suite de la soirée : son père allait éteindre la radio, sa mère allait faire réchauffer le peu qu’elle avait pu cuisiner – les temps étaient durs et il fallait se débrouiller – pendant que sa sœur et lui mettraient la table. Ils mangeraient tous les quatre. Même s’ils parleraient peu, ils seraient encore une fois réunis. Mais il était le seul à savoir que ce serait certainement la dernière fois avant…. Avant longtemps. Le repas serait seulement entrecoupé de quelques phrases aussi banales que « tu peux me passer l’eau », « attention c’est chaud »… Comment pouvait-il accepter qu’en ce jour si important, ils n’aient rien d’autre à se dire… sauf que le reste de la famille ne savait pas que c’était un jour si important. Lui-même avait du mal à croire qu’il arrivait à ne rien laisser paraître. Excité par l’action qu’il pressentait… mais tétanisé par l’angoisse qu’il sentait monter.

Et elle, celle qu’il voulait épater, était-elle au courant ? Sinon, à quoi servirait son engagement, sa bravoure (oui, il faut bien dire qu’il le voyait comme ça, même s’il mourrait de peur sans vouloir l’avouer) ? Son ami, et donc son frère à elle, l’avait-il mise au courant ? Savait-elle que les vers de Verlaine (décidément beaucoup utilisé ces temps-ci) étaient

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous » ?

Même jeune, c’était cela qu’il ressentait. Si elle n’était pas au courant, si elle ne le savait pas, il se promettait de tout lui avouer. Après. Après les opérations. Toutes dangereuses qu’elles soient, il allait devoir s’en sortir pour se déclarer ensuite… et espérer qu’elle partage ses sentiments.

Ils firent la vaisselle. La soirée s’étira longue et insipide. Son père alluma de nouveau la radio, en mettant le volume le plus bas possible pour ne pas se faire repérer. Et la voix répéta les mêmes messages que précédemment « Nancy a le torticolis », « Le chasseur est affamé », « Le chat a neuf vies », « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches », « Gaby va se coucher dans l’herbe »…..

Une fois qu’ils seraient tous couchés, il se relèverait. Tout doucement il sortirait pour rejoindre son réseau. Certes, il était jeune mais les autres résistants lui avaient déjà confiés des petites missions pour le tester (porter des tracts, faire passer un message…), et ce soir, c’était le grand soir. Ils allaient récupérer des armes (le message était clair, trop lui semblait-il : « Voici de la nourriture (les fruits !), des fusils (la fleur au fusil !), dans la clairière au milieu de la forêt (les feuilles et les branches) »… et prendre le maquis.

La lutte continuait. Et bientôt, la voix de Londres réciterait de nouveaux vers de Verlaine « Les sanglots longs des violons d’automne » puis quelques jours après « Bercent mon cœur d’une langueur monotone ». Annonçant ce qu’ils attendaient tous. Ce pourquoi ils se battaient. Le Débarquement. Et, enfin, la fin de la Guerre.

Par Ademar Creach

Texte d’Ademar Creach

Il fait jour. 4h32. Ah non, nuit. Et pourtant, jour. On croirait un vieux sketch. J’me rappelle même plus de qui. De mon lit (c’est donc la nuit, si j’suis couché, non ??), je vois la lueur blanchâtre du jour à travers les persiennes. Donc, il fait jour. Hum, 4h32 à ma montre-bracelet. Donc, c’est la nuit. Mais depuis quand je dors avec ma montre, moi ? Bizarre. Bizarre aussi que je ne reconnaisse pas ma chambre. Ni le mobilier. Où ai-je bien pu tomber ? Et moi qui dors comme un loir, pourquoi me suis-je réveillé à 4h32 ce matin ? Oh là, trop de questions sans réponses. Hum…Trop de gin hier soir. D’autant plus que je ne me souviens de rien. Ça doit être quelque chose comme ça. Mais…il se passe quoi, là ? C’est moi qui tremble ou le lit ? Voilà, c’est ça qui m’a réveillé… Une première « demie-réponse ». On avance. Ah, tiens, ça s’arrête.

Bon, plus que deux mystères, et pas des moindres, à résoudre : quelle heure est-il et où suis-je ? Mon mal aux cheveux confirme le rapprochement avec une (ou plusieurs ?) divines bouteilles hier soir…. Ça va être difficile dans cet état de répondre à des questions existentielles telles que : fait-il nuit ? Ou jour ? D’autant plus que le tremblement reprend. Autre mystère. Jour cotonneux, tremblements réguliers et intermittents, aucun souvenir…ça doit être une autre dimension. Hum, pas convaincant comme explication pour le rationnel que je suis.

Là, tout de suite, j’vais tenter le déplacement latéral unidimensionnel vers la fenêtre, voir ce qu’il y a à l’extérieur m’aidera p’t’être à comprendre. OK, je suis en ville. Des voitures, des piétons, et ah…le responsable du tremblement, un métro tout proche…. Mais quel métro, quelle ville… Deuxième point résolu, il fait jour. Ma montre a dû s’arrêter… bah non, 4h54.

Aïe, je me suis approché trop vite et fort de la fenêtre. En voulant me pencher pour voir où j’étais, je m’suis fracassé le front contre la fenêtre. Quel imbécile. Va falloir que je décuve. Ou pas. En voyant les idéogrammes sur les enseignes de l’autre côté de la rue, je sais où j’suis. Pas à Paris… même si ma montre, elle, est restée à l’heure française. Donc, je suis à l’autre bout du monde. Même pas mal… si un peu. Deuxième effet – pas si positif finalement – du coup sur la tête : le dégrisement. Le dessillement. Je me rappelle. L’accident. La mort de Marlène. La fuite pour éviter la sollicitude des autres. Partir. Ailleurs. Loin. Seul. Pour oublier et recommencer. L’alcool. Avec l’excuse officielle de ma peur de l’avion. Et l’excuse officieuse : oublier ma culpabilité – pourquoi elle, pourquoi pas moi ? Le premier hôtel trouvé à la sortie du métro. Une autre bouteille avant de m’écrouler sur le lit. Et être sûr de ne pas me rappeler. Finalement, pas top de retrouver la mémoire… L’aurait mieux valu que je reste dans l’autre dimension. Ai-je pris la bonne décision ? Mais quelle autre ? Il fait jour. Il fait soleil. J’aurai une excuse pour les lunettes noires. Ici, incognito, loin de tout et loin de tous, je dois – je vais – reconstruire ma vie. J’suis sûr que je ne suis pas le premier, ni le dernier, à m’enfuir devant ce poids. J’suis comme les autres en fait. Je ne saurais jamais. Si je poursuis la quête, si j’ai laissé tomber. J’suis comme rempli d’espoir. Ce matin je renais.

Si. Il le fallait. C’était la seule solution, la bonne. Maintenant, je le sais.

Par Ademar Creach

En italique : emprunt à « Emmène-moi » de Boulevard des airs.

Texte d’Ademar Creach

– Quelle chance tu as, toujours pareille, jamais la même..

– Tu parles d’une chance, une fois je brûle, une fois je suis trempée quand ce n’est pas gelée…

– Mais regardes comme tu es belle : rouge vif, et quel bel ensemble vous formez avec tes amies.

– Des amies ? C’est à celle qui s’accrochera le plus longtemps aux branches, en poussant la voisine pour ne pas être la première à chuter

– Regarde le paysage magnifique que vous formez : jaune, orange, rouge…

– Tu peux toujours t’acheter un tapis multicolore si c’est ce que tu trouves si beau : de toute façon, c’est à ça que nous allons ressembler d’ici quelques jours. Et on va se faire souffler, fouler, balayer, tu parles d’une vie…

– Tu ne te rends pas compte… peut-être que ta vie est plus courte que tu ne souhaiterais, mais elle est belle, colorée. Tu es admirée partout, surtout en ce moment… tu es même le symbole d’un pays.

– Eh bien, il t’en faut peu à toi : un peu d’été indien, et tu deviens lyrique… qu’est-ce que tu as pour tomber comme ça en pamoison au milieu de nulle part ??

– Justement, je suis perdue…

– Ah… ce n’est pas malin de se perdre dans une forêt toute seule…

– Mais non, pas dans la forêt, dans ma vie…

– ???

– Je ne sais plus ce que je veux, où je vais, qui je suis…

– Ouh là, c’est grave, ça. Tu as perdu la mémoire ?

– Mais non ! Ma vie ne me plaît plus, tout me semble gris, terne, vide…alors oui, je t’envie d’être aussi belle, changeante, colorée et légère…. Tout ce qui me manque quoi.

– Hum, évidemment, t’es habillée en noir, alors ça aide pas.

– Tu as raison, j’ai envie de couleurs, de changements.

– Commences par t’habiller autrement !

– Ça doit être le plus facile à faire… mais ça ne servira pas à grand-chose si rien d’autre ne change.

– C’est un début ! Adaptes-toi à tes envies comme j’adapte mes couleurs aux saisons.

– Encore faudrait-il que je sache ce que sont mes envies… Ce qui me plaisait avant m’ennuie maintenant, j’ai envie de nouveauté, de beauté, de légèreté. Tiens, suivre le vent comme toi, pour voir où il m’emportera…

– Euh, généralement, je ne le suis pas, c’est bien lui qui décide de m’emporter plus ou moins loin. Pff, je ne peux même pas m’arrêter pour visiter, moi.

– Voilà, suivre aussi, c’est bien. Ne plus avoir de responsabilités, de contraintes….

– C’est pas gagné. Tu peux toujours vivre en ermite avec nous… mais tu verras, la forêt en hiver, c’est pas top. Je ne serais même plus de ce monde d’ailleurs.

– Mais non, je veux juste trouver ma voie, une autre voie… découvrir qui je suis, ce que je veux vraiment…

– Pas sûre que la psychanalyse avec une feuille d’érable soit le moyen le plus simple d’y arriver… Aïe ! Qu’est-ce que tu fais ??!!

– Je t’emmène avec moi. Je veux te garder en souvenir.

– En souvenir de quoi ? Je ne vais plus être toute desséchée, moi, super comme souvenir…

– En souvenir du jour où j’ai décidé de changer de chemin.

– Ah, c’est pas mal ça, trouver son chemin pendant une balade en forêt. Ce n’est même plus une métaphore. Euh, sans indiscrétion, tu vas faire quoi ?

– M’ouvrir aux nouvelles idées, suivre mon intuition, créer…

– C’est un métier, ça ?

– Non, un besoin… Je ne vais pas tout changer. Ou par petites touches seulement. Oser. Ecrire, dessiner, découper, composer, que sais-je…M’emballer ! T’admirer m’a donné plein d’envies. J’ai des idées à la pelle…

– D’habitude ce sont plutôt les copines et moi que l’on ramasse à la pelle… Bon vent alors !

Par Ademar Creach

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