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Texte d’Ademar Creach

Elle avait fait fort. Réussir à ruiner sa vie professionnelle et personnelle en une seule soirée. Ruiner… ou libérer? Rien ne la retenait plus ici. Sa décision était prise : comme on disait avant, elle allait « monter » à Paris. Ok, c’était peut-être une fuite, oui, mais surtout l’envie de commencer une nouvelle vie. Pour un peu, elle se prendrait pour Rastignac. N’importe quoi. Non. « Juste » tout recommencer. A zéro. Elle était restée prostrée, terrée, chez elle une journée. Sans répondre à aucun appel. D’ailleurs, Jean-François n’avait même pas essayé de la joindre. Ne serait-ce que pour demander des explications. Ou plutôt, le connaissant, des excuses. C’est bien la preuve…

Ça suffit. A moi de me prendre en main, de retrouver un travail… et de reprendre mes pinceaux. Je dois me faire confiance.

Seule Anthéa avait été mise dans la confidence. Sa meilleure amie était la seule capable de la comprendre, de la pousser à se bouger… et de l’aider. Doublement. Une de ses cousines acceptait d’accueillir Aliénor sur son canapé le temps de se retourner. Et Anthéa avait fait le nécessaire pour lui trouver un chauffeur par Blablacar… L’autostop des temps modernes. Elle, Aliénor, n’y connaissait rien. Elle se rendait bien compte que la suite n’allait pas être facile, puisqu’elle avait encore besoin qu’on lui tienne la main. Bref, en une journée, tout était réglé.

Et voilà, se dit-elle, je me retrouve à 6h du matin, devant la Poste, à attendre un certain Georges, que je n’ai jamais vu, et sa vieille Chevrolet. Heureusement qu’Anthéa est plus débrouillarde que moi. Zut, je recommence : je me déprécie. Je dois changer ça, à partir de… tout de suite. Même si je ne suis pas rassurée, là, tout de suite.

Une longue voiture se gara devant elle. Les présentations sont expédiées : Georges se rend à un rassemblement de vieilles voitures en région parisienne et la déposera à la première station de métro qu’il trouvera. Elle… elle se contente de dire son prénom, elle n’a pas grand-chose à dire. Ou plutôt, elle ne veut rien dire. Georges semble le comprendre et met la musique pour meubler le silence. Américaine, la musique. Ça va avec la voiture. Plusieurs chansons, dont « The End », des Doors. Elle en a les larmes aux yeux. Oui, c’est la fin. La fin de sa première vie. De sa non-vie, en fait. Avant la nouvelle… Qui sait de quoi elle sera faite ?

Mon rêve ? Trouver un travail qui me permette de me loger, seule, en célibataire… et qui me laisse le temps de peindre. De nouveau. Le soir. Le weekend. Je vais me ruer sur les expos. Quel plaisir !

Peu à peu, les larmes laissent place à un léger sourire. Elle ressent une peur jaune. Oui, jaune. Pourquoi faudrait-il toujours que la peur soit bleue ? Il y a tellement de peurs différentes. Elle a toujours vu ses peurs en couleurs : bleue, oui, quand elle était effrayée, rouge si elle était proche de la colère…. Elle n’est pas peintre pour rien ! Donc, aujourd’hui, jaune. Jaune comme une nouvelle vie qui commence. Une peur matinée d’excitation. Elle remercie Georges qui la dépose en lui souhaitant bonne chance.

Allez, je dois oser, foncer, grandir, maintenant. Adieu le lait-fraise.

Par Ademar Creach

9 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    11 juin 2017 at 15 h 26 min

    Aaaaaaaaahhhhh ! Chic ! Revoilà les textes qui rebondissent d’un atelier à l’autre, qui se répondent et se poursuivent ! Je suis pour ma part ravie de retrouver Aliénor, que nous avons vu le mois dernier mettre fin à une partie de sa vie en jetant un verre de lait-fraise à la figure d’un futur mari qui ne la comprenait ni ne la respectait vraiment… Et que nous retrouvons donc ce mois-ci, gourmande de ré-apprivoiser ses pinceaux et de s’inventer enfin une vie qui lui ressemble. Elle est touchante, Aliénor, fragile et forte à la fois, hésitante et déterminée… Il y a quelque chose, je trouve, qui sonne très juste dans la façon dont tu nous la dépeins, Ademar Creach, parce que rien n’est jamais ni tout blanc ni tout noir dans ce genre de grand chambardement, les ambivalences sont toujours présentes, je crois. Il y a plein de petits détails jolis dans ce texte, le fait qu’elle veuille arrêter de se déprécier, le covoiturage qui ne la « rassure pas » mais qu’elle prend quand même… Tout cela déroule un joli début de nouvelle vie, et on a envie de la lui souhaiter joyeuse et vraie !

    Je trouve l’idée des couleurs, à la fin du texte, vraiment très belle. Effectivement, en voilà une bonne remarque, pourquoi la peur serait-elle toujours bleue, non mais des fois ?! Du coup, je crois que tu pourrais vraiment travailler avec les couleurs tout au long de ton texte. Aliénor est peintre, elle veut retrouver cette passion : ce serait tout à fait cohérent qu’une fois « libérée » de cette fausse vie qu’elle se préparait, elle se remette à vibrer aux couleurs, partout, tout le temps. Que ce soient de vraies couleurs (celle de la Chevrolet ? De sa valise ?…), ou des couleurs symbolisant ses émotions, façon synesthésie. Que ce soient autrement dit des vibrations, des couleurs « intérieures », ou « extérieures » à Aliénor. Je pense que tu pourrais jalonner ton texte de couleurs, comme symbole qu’elle renaît. Et puis ça pourrait très bien boucler avec le « adieu le lait-fraise », avec quelque chose du type : « de toute façon, elle a toujours détesté le rose », et hop, le tour est joué !

  2. Le côté j’ai la trouille et je me lance quand même pratiquement en toute confiance (en tout cas en l’avenir, même s’il est inconnu) donne très juste. On sourit et on se dit que même si elle a des choses à apprendre, le plus dur est fait, elle est sur son chemin cette fois-ci, et ça fait qu’on est touché et qu’on y croit. On embarque avec elle

  3. J’étais ravie aussi de lire la suite des aventures d’Aliénor et j’aime beaucoup aussi l’idée des couleurs et la proposition de Gaëlle. Tu nous fais une petite version 2 ;-)?

  4. Merci! Je ne garantis pas de trouver le temps pour la version 2… mais j’essaie! J’ai essayé d’appliquer les conseils du dernier atelier concernant l’emploi du « je » ce mois-ci. Si je ne trouve pas le temps d’une version 2… j’essaierai de retrouver Aliénor une prochaine fois pour appliquer ceux sur les couleurs! Au cas où, bonnes vacances à toutes.

  5. Genial d’avoir poursuivi ton texte !
    Et j’aime beaucoup l’idée de voir la peur en couleur ! Cela la rendrait presque amicale tiens !!
    Je rejoins Ariane sur la version 2 avec là proposition de Gaëlle !

  6. Gaëlle Pingault

    14 juin 2017 at 20 h 05 min

    Je n’avais pas tilté que tu avais fait attention à l’emploi du je: c’est donc que tu as parfaitement trouvé la façon de le manier, de le doser, et que tout est fluide de ce côté cette fois là! Bravo.

  7. J’ai trouvé un petit créneau pour parsemer rapidement de quelques touches de couleurs (ou plutôt d’expressions colorées) la nouveau départ d’Aliénor. Est-ce comme ça que vous envisagiez la version 2 (j’avoue, je n’ai pas fait de changements, seulement quelques ajouts…)?

    « Elle avait fait fort. Oui, elle avait vu rouge et son geste était maintenant irrémédiable. Réussir à ruiner sa vie professionnelle et personnelle en une seule soirée. Ruiner… ou libérer? Rien ne la retenait plus ici. Sa décision était prise : comme on disait avant, elle allait « monter » à Paris. Ok, c’était peut-être une fuite, oui, mais surtout l’envie de commencer une nouvelle vie. Pour un peu, elle se prendrait pour Rastignac. N’importe quoi. Non. « Juste » tout recommencer. A zéro. Elle était restée prostrée, terrée, chez elle une journée. Sans répondre à aucun appel. D’ailleurs, Jean-François n’avait même pas essayé de la joindre. Ne serait-ce que pour demander des explications. Ou plutôt, le connaissant, des excuses. C’est bien la preuve…Rien de tel pour lui donner le feu vert et continuer sans lui.

    Ça suffit. A moi de me prendre en main, de retrouver un travail… et de reprendre mes pinceaux. Je dois me faire confiance. Je dois arrêter de broyer du noir.

    Seule Anthéa avait été mise dans la confidence. Sa meilleure amie était la seule capable de la comprendre, de la pousser à se bouger… et de l’aider. Doublement. Une de ses cousines acceptait d’accueillir Aliénor sur son canapé le temps de se retourner. Et Anthéa avait fait le nécessaire pour lui trouver un chauffeur par Blablacar… L’autostop des temps modernes. Elle, Aliénor, n’y connaissait rien. Elle se rendait bien compte que la suite n’allait pas être facile, puisqu’elle avait encore besoin qu’on lui tienne la main. Bref, en une journée, tout était réglé.

    Et voilà, se dit-elle, je me retrouve à 6h du matin, blanche comme un linge dans ma petite robe gris souris devant la Poste, à attendre un certain Georges, que je n’ai jamais vu, et sa vieille Chevrolet. Heureusement qu’Anthéa est plus débrouillarde que moi. Zut, je recommence : je me déprécie. Je dois changer, ça, à partir de… tout de suite. Même si je ne suis pas rassurée, là, tout de suite.

    Une longue voiture vermillon se gara devant elle. Les présentations sont expédiées : Georges se rend à un rassemblement de vieilles voitures en région parisienne et la déposera à la première station de métro qu’il trouvera. Elle… elle se contente de dire son prénom, elle n’a pas grand-chose à dire. Ou plutôt, elle ne veut rien dire. Georges semble le comprendre et met la musique pour meubler le silence. Américaine, la musique. Ça va avec la voiture. Plusieurs chansons, dont « The End », des Doors. Elle en a les larmes aux yeux. Oui, c’est la fin. La fin de sa première vie. De sa non-vie, en fait. Avant la nouvelle… Qui sait de quoi elle sera faite ?

    Mon rêve ? Trouver un travail qui me permette de me loger, seule, en célibataire… et qui me laisse le temps de peindre. De nouveau. Le soir. Le weekend. Je vais me ruer sur les expos. Quel plaisir ! Même si mes comptes risquent d’être un peu dans le rouge au début.

    Peu à peu, les larmes laissent place à un léger sourire. Elle ressent une peur jaune. Oui, jaune. Pourquoi faudrait-il toujours que la peur soit bleue ? Il y a tellement de peurs différentes. Elle a toujours vu ses peurs en couleurs : bleue, oui, quand elle était effrayée, rouge si elle était proche de la colère…. Elle n’est pas peintre pour rien ! Donc, aujourd’hui, jaune. Jaune comme une nouvelle vie qui commence. Une peur matinée d’excitation. Elle remercie Georges qui la dépose en lui souhaitant bonne chance.

    Allez, je dois oser, foncer, grandir, maintenant. Promis : à partir d’aujourd’hui, je vois la vie en rose. Et sans me noyer dans ma boisson fétiche. Adieu le lait-fraise. »

  8. Gaëlle Pingault

    15 juin 2017 at 20 h 27 min

    Oui, ça va vraiment dans le bon sens ces rajouts! bravo!

  9. J’arrive un après la bataille ! Effectivement à la fin de ma 1ère lecture, je m’étais dit qu’il serait chouette que tu développes ce côté coloré (et c’est donc chose faite!) mais aussi des références au champ lexical de la peinture, de manière générale. Je me dis qu’il y a peut être moyen d’en jouer… Mais ça ferait peut-être too much? En tout cas c’est l’idée qui m’étais venue 🙂

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