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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte d’Ariane – février 2015

– Un Bloody Mary pour moi. Et toi, Sabine ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
De quoi se donner du courage. Du peps. Une gorgée. « Faites vos jeux ». Le tic-tac de la montre du croupier. Le trac. Les regards sur moi. Et oui, mesdames et messieurs, j’ose ! Une gorgée. 36. Mon chiffre fétiche. Sur lequel je me suis garée en arrivant. La place était libre, pour une fois. Si ça, c’est pas un signe. Il n’y a pas 36 solutions. Faut que je me refasse. Je vais me refaire. J’ai tout misé. Une gorgée. Racheter mon deuxième crédit à la consommation. Retrouver mon appartement. Une gorgée. François reviendra. Ce ne sera qu’une formalité… Rouge. La couleur de l’amour. Pair. Comme un couple. Avec ça, si je ne gagne pas… « Les jeux sont faits. 36 rouge pair et passe ». Une gorgée. La bille qui tourne. Le silence dans la salle. Le tac-tac de la bille. L’adrénaline. Je peux tout perdre. Je peux tout gagner. La bille qui tourne. La gorge serrée. Ma vie va changer dans quelques secondes. Mon destin confié à une bille. « Rien ne va plus ». Non, rien ne va plus. La bille qui tourne. L’angoisse monte. Je ne respire plus. La bille qui entame son quatrième tour de la roue. Le temps est suspendu. Une gorgée. La bille qui ralentit. François serait là, il me dirait : « te fais pas de bile ». Humour pourri. Jeux de mots pourris. Mais je souris. La bille qui s’arrête. Je le savais ! Je le sentais ! C’est mon jour !! Aujourd’hui, je remonte la pente !! Le premier jour du reste de ma vie !!! Une rasade pour fêter ça !!! « 11 noir impair et manque ». Quoi !?! le 11 !?! Cette satanée bille a rebondi. Une case. Une pauvre case de rien du tout. Le croupier range mes plaques. MES plaques ! 36. 36 chandelles.

– Sabine, qu’est-ce que tu bois ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
Le barman m’offre un dernier verre. Bloody Mary. Sortir. Vodka. Besoin d’air. Poivre. Ce n’est pas possible. Tomate. Plus d’essence. Piment. La voiture qui s’arrête. Vodka. C’est un cauchemar. Tabasco. Le bas-côté. Sel. Je vais me réveiller. Le froid. Vodka. Ce n’est pas la vraie vie. Jus. De. Citron. Les urgences. « Vous étiez en hypothermie. Vous avez failli y passer. Mais pourquoi ne pas avoir demandé de l’aide ? » Demander de l’aide. M’en sortir. Ne plus recommencer. « Un proche à contacter ? » Un proche. François. François m’aidera. Comment j’ai pu tomber aussi bas ?

– Hé ho Sabine ! tu rêves ?

Bloody Mary. Vodka. Jus de tomate. Jus de citron. Tabasco. Piment. Sel. Poivre.
Humiliée. Je suis humiliée. Rouge de honte et saignée à blanc. Pressée comme un citron. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? François m’a aidée. Il m’a fallu comprendre. Le psychologue tous les samedis. Son dernier cadeau… Il ne m’a jamais pardonnée. L’addition fut salée. Amère. Ma vie est devenue moins pimentée. Me lever. Arrêter les mensonges. Le grain de folie, c’est fini. Comprendre. Eviter les tabacs. Effacer l’adrénaline, l’espoir, l’angoisse. Me reconstruire. Travailler. Ne pas replonger. M’efforcer d’oublier. Poursuivre mon chemin. Rembourser mes emprunts. Ne plus y penser. Mettre un peu d’argent de côté. Le temps qui passe. Continuer. Les cheveux poivre et sel. Avancer.

– Sabine ! Ça va ?!

Bloody Mary. « Mary la sanglante ». Cocktail qui doit son nom à Marie Tudor, reine d’Angleterre sanguinaire. 4 cl de vodka. 12 cl de jus de tomates. 0.5 cl de jus de citron. 2 gouttes de Tabasco. Piment de Cayenne. Sel de céleri. Sel. Poivre. Glaçons.

– Heu, désolée… Un martini blanc, s’il vous plait. Avec des glaçons.

La roue qui tourne.

Par Ariane
Bonjour à tous ! 
Après 10 ans sans prendre la plume, je me lance dans une nouvelle aventure !

6 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    15 février 2015 at 18 h 03 min

    Voilà un texte très rythmé, très dynamique, qui rend très bien l’adrénaline du jeu, puis la retombée, et la « guérison », salutaire mais moins flamboyante. A titre personnel, j’aime énormément la répétition de la recette du bloody mary. Cela donne un effet presqu’incantatoire, ça devient presqu’une prière païenne. Je trouve que ça fonctionne très bien. Cette femme au bord du gouffre s’en remet à une recette de cocktail alcoolisé, et pas n’importe lequel. La symbolique de la perdition est bien installée, et il est du coup très pertinent qu’elle change de boisson favorite quand la guérison est effective. De même, le double sens de « la roue qui tourne » à la fin du texte est très bien trouvé, pour boucler la boucle de ce destin.

    Mais pour le coup, vu l’importance donnée à cette recette au fil du texte, il me semblerait intéressant de la « déconstruire » dans le paragraphe qui raconte « l’après » addiction, plutôt que de la redonner à l’identique. Quelque chose du genre : la vodka, elle la laisse désormais aux Russes, la tomate elle l’utilise pour faire de la ratatouille, le tabasco dans le chili, etc… Le tout disséminé au fur et à mesure de ce paragraphe. ça « évaporerait » la recette en même temps que son pouvoir presque « maléfique » sur Sabine. Et préparerait en douceur le changement final, qui serait encore plus logique.

  2. J’ai beaucoup aimé lire ce texte, comme dit Gaëlle très rythmé. Je trouve le mélange « Bloody Mary. Sortir. Vodka. Besoin d’air. Poivre. Ce n’est pas possible. Tomate. Plus d’essence. Piment. La voiture qui s’arrête. Vodka. C’est un cauchemar. Tabasco. Le bas-côté. Sel. Je vais me réveiller. Le froid. Vodka. Ce n’est pas la vraie vie. Jus. De. Citron. Les urgences.  » très bien fait. On voit très bien la scène, le gouffre dans lequel elle tombe.

    Il y a juste une chose qui m’a rendu perplexe c’est la personne qui l’interpelle. Je me suis perdue sur la fin quand elle dit « s’il vous plaît » alors que je pensais que la personne qui lui parlait la connaissait et la tutoyait. J’ai dû revenir au début pour (re)comprendre la scène. Je serai plutôt partie d’un barman pour dépersonnifier (ou un truc dans le genre) ces interventions. « Un bloody mary pour monsieur et pour vous madame ? » avec ensuite des « Madame ? » « Vous ne souhaitez rien boire madame ? » Finalement le fait qu’elle soit avec un ou une amie n’apporte pas grand-chose au récit. Je me suis demandé qui était cette personne qui lui parlait alors qu’on s’en fiche.

  3. Gaëlle Pingault

    17 février 2015 at 18 h 01 min

    Je rejoins Nolwenn sur ce paragraphe que j’ai trouvé moi aussi vraiment très efficace et bien écrit, avec cette confusion mise en scène par exemple via la ponctuation (« Jus. De. Citron » , c’est vraiment bien trouvé).

    Et effectivement, la présence d’une amie ne m’a pour ma part pas gênée, mais elle n’apporte pas réellement grand chose au texte. Donc à réfléchir s’il faut conserver sa présence ou pas, puisque cela semble susceptible de gêner la lecture.

  4. Tout d’abord, merci pour vos retours!!
    J’ai beaucoup galéré sur la fin que j’ai changé maintes fois (et le résultat ne me convenait toujours pas… comme un carré de chocolat premier prix au lieu du grand cru espéré, pour reprendre le fil de commentaires du texte de Colette;-) ). Bref, Gaëlle, je trouve ton idée très sympa et beaucoup plus pertinente !
    Je comprends tout à fait la confusion que tu soulèves Nolwenn et c’est vrai que l’amie n’apporte rien. Je retiens donc l’idée du barman et vais tenter de reprendre tout ça, en avant Guingamp! (vos deux prénoms me font faire des associations libres, c’est malin^^!)

  5. Je rejoins Ariane et Gaëlle à mon tour sur leurs ressentis. J’ai aimé le processus narratif de ce texte qui respecte parfaitement la consigne. J’avoue être fan des phrases courtes. Par contre, j’ajoute mon grain de sel: dans certains passages, je trouve certaines phrases vraiment trop courtes et du coup, j’ai eu le sentiment qu’elles perdent un peu leur sens.
    Et, autre détail (on reste dans le retour purement subjectif, hein !): même si je comprends que le texte doit être incisif, il y a un peu trop de points d’interrogation à mon goût. Le propos peut être incisif sans, je pense.
    (Mon défaut à moi, ce sont les points de suspension… et je mets des « un peu » partout !) 😉

  6. Gaëlle Pingault

    22 février 2015 at 20 h 52 min

    Je suis également atteinte du syndrome des points de suspension débordants, mais je tente de me soigner!!!

    Ici la ponctuation de m’a, moi, pas gênée, car j’ai trouvé parfois qu’elle complétait avec justesse certaines ellipses.

    Mais c’est super intéressant d’avoir des points de vue multiples, comme ça ça permet de retravailler au mieux!

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