Je l’entends qui arrive. Je reconnais son pas entre tous. Un pas léger, aérien. Plus appuyé à droite. Personne ne le voit mais je le sais bien. Elle ne peut me le cacher.

Le pas de Tom est plus lourd, plus appuyé. Je n’aimerai pas être à Tom. Je ne vivrai pas longtemps, il ne ferait pas attention. Pas d’esthétique pour lui, il faut que ça soit pratique, durable. Qui voudrait d’une vie comme ça ?

Alors que Clara, c’est différent. Je sens qu’elle m’accorde de l’importance. Elle me chérie, me dorlote. Je rougis un peu de le dire mais je crois que je suis sa préférée. C’est bien simple, elle ne mets pas lorsqu’elle fait du ménage ou du jardinage ; non, je suis réservée pour des occasions plus spéciales.

La porte de l’armoire s’ouvre, ce grincement augure une nouvelle sortie. J’ai beau savoir que je suis la plus belle, j’ai toujours peur qu’elle en choisisse une autre.

Je fais pourtant tout pour lui plaire. Je fais attention à épouser la forme de son pied, je mets beaucoup de douceur pour que rien ne la blesse. J’ai bien vu que la paire de bottines qui lui ont fait une vilaine ampoule ont fini dans un carton.

Clara et moi commençons à bien nous connaitre. Cela va faire 1 an que nous sommes ensemble. Je l’ai accompagnée à des rendez-vous galants, j’étais là quand son histoire d’amour s’est terminée, je l’ai soutenu quand elle a appris des mauvaises nouvelles, je l’ai fait danser quand elle a décroché ce nouveau poste, je suis devenue toute légère quand elle a quitté silencieusement cet appartement au petit matin.

Je la vois qui choisit sa robe bleue. C’est celle que je préfère. Sa main s’approche de moi, je tremble d’excitation. Mais que fait-elle ? Je la vois qui hésite, sa main s’approche de mes voisines. Ne choisis pas les ballerines, tu es trop petite avec et elles te compriment les pieds.

Sa main revient vers moi. Ouf. Elle s’assoit sur son lit. Je sens son pieds venir se coller contre moi. C’est le moment que je préfère, ce moment où son pied et moi ne faisons plus qu’un. Un remake de Cendrillon.

Elle attrape son sac et son manteau et nous voilà sorties. Elle rejoint ses amies. Je reconnais Sandra et ses petites baskets, Emma et ses chaussures à l’air déprimé, et Sarah et ses talons hauts. Je les aime bien ces talons. Ils ont beau être plus grands, ils sont toujours gentils avec moi. Alors que les chaussures d’Emma, je sens bien qu’elles sont jalouses. Elles ne nous adressent pas la parole et nous lancent des regards haineux. Mais nous n’y pouvons rien si Emma ne prend pas soin d’elles.

Clara franchit une porte. Nous voilà en discothèque. Je n’aime pas trop cet endroit, un peu trop sale pour moi.

Et c’est parti, Clara se met à danser. Je tourne dans un sens, je tourne dans l’autre, je tape, je saute.

Je croise des chaussures et encore des chaussures. Tout va trop vite, je n’ai pas le temps de faire connaissance.

Aïe, qui vient de me marcher dessus ? C’est ce grand avec ses chaussures immenses. Elles me font un petit sourire désolé, elles ne contrôlent plus leur propriétaire. Ca se bouscule, ça piétine. J’étouffe un peu au milieu de tous ces gens. Le sol devient collant, je déteste ça. Des gouttes d’alcool me tombent dessus, j’ai envie de rentrer.

J’essaye de soutenir Clara du mieux que je peux, mais je sens bien que je fatigue. Ses pieds se mettent à gonfler, j’ai l’impression que je vais éclater.

Et toujours devant moi, ces talons, ces baskets, ces ballerines, ces bottes. J’ai envie de crier, de leur dire de s’éloigner, de faire attention à moi au lieu de me pousser, de me marcher dessus.

Enfin Clara se décide à sortir. Le grand air me fait du bien. Je souris, j’ai accompli ma mission jusqu’au bout. Clara, c’est vraiment ma meilleure amie, je ferais tout pour elle.

Je crois qu’elle a un peu bu, elle me fait aller dans de drôles de direction. A force de tituber, j’ai la tête qui tourne et je fais moins attention au sol. Clac, mon talon se coince dans le pavé. Crac, je sens une douleur fulgurante. Je sens une partie de moi qui s’arrache. Vite Clara, amène-moi à l’hôpital, je me suis cassé quelque chose.

Mais que fait-elle ? Pourquoi me quitte-t-elle ? Elle ne va pas marcher pieds nus ? Elle enfile une paire de tongs, je reconnais là ma Clara si gentille, m’enlever du sol pour me sauver.

Je la vois se diriger vers un objet rond et sombre. Je me sens jetée. Je dégringole au fond, atterrissant sur un amas de choses. L’odeur est la pire. Je ne comprends pas. Puis je l’entends qui s’éloigne. Elle ne va pas me laisser là ? Clara… Clara…

Par Groux