Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: Groux (page 1 of 3)

Texte de Groux *

J’étais couché depuis quelques heures mais je n’arrivais pas à dormir. Quelque chose me trottait dans la tête. Cela avait commencé dans la salle d’attente du médecin. Je feuilletais, en attendant l’heure de mon rendez vous, les quelques magazines qui trainaient sur la petite table blanche ikéa. Cela m’amusait toujours de voir que, peu importe le cabinet médical où l’on se trouvait, les salles d’attente étaient toujours meublées de la même façon. Et les magazines se ressemblaient. Datant d’une décennie pour certains, cornés, défraichis, sans grand intérêt. Pourtant, les gens continuaient de les lire.

J’avais fait le tour des journaux people et j’avais trouvé, en dessous de la pile, un magazine de photos de voyage. J’espérais que mon médecin aurait du retard, car j’adorais regarder ce genre de photos.
Cela me donnait de l’inspiration pour mes prochaines vacances.
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Texte de Groux *

Des années qu’il préparait cela. Aujourd’hui était le jour où il allait prouver au monde entier ce qu’il valait. Il se posa quelques instants dans son grand canapé de cuir, et apprécia la vision de son salon.

Il prit quelques instants pour faire le point. Il ne pensait pas mettre autant de temps. Au départ, il s’était donné quelques mois. Puis la tâche s’était révélée plus ardue qu’il ne l’avait pensé. Il n’en avait parlé à personne, avait serré les dents. Il ne leur aurait jamais donné le plaisir de voir qu’il abandonnait.

L’image de Clara envahit alors son esprit. Il voyait ses longs cheveux bruns flotter dans le vent, il entendait ses grands éclats de rire, il se rappelait le goût de sa peau.

Il ferma les yeux et secoua la tête. Il ne devait pas se laisser aller à ce genre de sentiments. Tout était de sa faute. C’est elle qui était partie, elle qui n’avait pas cru en lui.

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Texte de Groux

23 juin -6h10

Mal réveillée, je me dirige vers les toilettes comme à mon habitude. Une idée soudaine me pousse à passer par la salle de bain, prendre la petite boîte que j’ai toujours en avance et retourner aux toilettes.

Je sors l’espèce de tube en plastique, je ne lis plus la notice, cela fait tellement de fois que je le fais que je connais les gestes par cœur. Je me prépare à avoir le même résultat négatif que les autres fois. Mais je le fais quand même, on ne sait jamais.

6h17

Le résultat s’affiche. Une jolie croix bleue. De stupeur, je crois que je me suis arrêtée de respirer. Je ne peux pas le croire, ça a marché.

Un flot de sentiments contradictoires m’envahit, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas. Je panique mais ne dit rien. Le futur papa qui s’ignore dort encore.

17h

Toute la journée, je me suis sentie comme un canard sans tête qui essayait de marcher. J’ai enchainé prise de sang, deuxième test – on ne sait jamais si le premier s’était trompé – travail. Se forcer à être naturelle alors qu’on a l’impression que l’on porte le secret du monde à l’intérieur.

Les résultats en ligne s’affichent enfin. Je les relis 3 fois. Aucun doute, le mot grossesse est bien écrit.

Nouvelle vague de panique accompagnée de questions existentielles. Vais-je l’aimer ce bébé ? Et si je n’y arrivais pas ?

Je pense aux changements que cela va m’apporter dans ma vie. Les sorties, les copains, les virées et voyages improvisés… Cela me fait peur. Suis-je prête à toutes ces concessions ?

Je prépare en parallèle l’annonce au papa. Je souris en pensant à la joie qu’il va avoir.

7 juillet – 10h30

Premier rendez-vous gynéco. Première échographie. On ne voit qu’une sorte de virgule de 7mm mais l’émotion me submerge.

Je repense à ces 15 jours qui viennent de se dérouler. L’annonce au papa, ses larmes, l’amour qui a de suite émané de lui.

L’annonce aux futurs grands-parents, leur joie, leur sourire, leurs câlins.

Le secret devant les amis, penser à contenir le sourire de béatitude qui vient, se dire que c’est vraiment trop dur de ne pas pouvoir le crier au monde entier.

Les nausées aussi, et tous les autres petits désagréments. Et se dire que malgré tous ces moments difficiles, on n’échangerait notre place pour rien au monde.

Rentrer, s’observer dans le miroir. Essayer de voir si son ventre ne se serait pas déjà un peu arrondi.

Se surprendre à être sur le net à regarder des chambres de bébé, des idées de prénoms, des livres d’histoire.

11 août – 11h

1ère vraie échographie. 1ère rencontre avec notre bébé. Sa petite forme de bébé s’affiche. On est là, tous les 2, à le ou la regarder. Le moment est émouvant et pourtant il est tellement difficile de se dire que ce joli petit bébé que nous voyons est bien dans mon ventre. Je me dis que c’est impossible. Je ne sais plus trop ce que je ressens. Et de nouveau, la culpabilité. Et si j’étais une mauvaise mère ? Et si je n’avais jamais ce fameux instinct maternel dont tout le monde parle ?

Les jours et les mois passent. Je change. Physiquement, mon ventre s’arrondit de plus en plus. Mais émotionnellement aussi.

De nouveaux réflexes apparaissent. Protéger mon ventre. Parler à ce petit être qui pousse à l’intérieur de moi, le caresser dès que je peux.

Mes priorités se modifient également. Je préfère acheter pour le bébé plutôt que pour moi. Je souris lorsque je repense que j’ai pu avoir peur de ces changements de vie. Cela me semble tellement secondaire et loin maintenant.

18 octobre – 18h

2ème échographie obligatoire. J’ai la chance d’en avoir tous les mois en bonus, je sens que cela me rassure de voir mon bébé.

Son visage se distingue, on essaye de deviner si elle aura son nez ou le mien. On rigole. On est heureux.

Enfin je la sens bouger. Difficile à savoir quand était la première fois. Etait-ce le fruit de mon imagination ? Etait-ce un vrai mouvement ?

Au fil des semaines, le doute n’est plus permis. Ça remue, ça se manifeste. Ça réagit à la main de son papa posé sur mon ventre.

Des bouffées d’amour me submergent quand je pense à elle. L’émotion est par moment si forte qu’elle me déborde et que je pourrais aimer le monde entier.

Je me sens enfin plus forte, plus sûre. Plus rien ne pourra arriver, nous sommes 2 constamment.

Je ne suis plus une enfant ni une jeune fille. Je suis une maman. Ça y’est. Je n’ai plus d’hésitation, plus d’appréhension. Avant même de la serrer dans mes bras, je sais que mes peurs étaient infondées. L’inconnu nous attend, fait de bonheurs et de peurs mais je sais que l’amour que l’on lui porte est déjà immense.

Par Groux

Texte de Groux

La porte du garage s’ouvre enfin. Le soleil m’aveugle, je sens une douce chaleur me recouvrir. Apres ces longs mois d’hiver passés sous une bâche au garage, me voilà prête enfin à sortir. J’entends des pas s’approcher, j’entends des voix venir de tous côtés. Je ne comprends pas trop ce qu’elles disent.

On me découvre et quelqu’un s’assoit à la place conducteur. Je sens qu’on tente de démarrer mon moteur. Je me mets à tousser, c’est que j’ai accumulé de la poussière. On retourne encore une fois la clé dans mon démarreur, ça me chatouille et me fait tousser de plus belle.

Enfin, mon moteur se met en route. Ca tressaute, ça vibre. Une forte odeur d’essence emplit le bâtiment. On me sort doucement dans la cour pavée. J’aperçois des seaux d’eau, de la lessive, des éponges. Je m’attendais plutôt à voir des sacs, des dossiers, des uniformes. Curieux.

On me frotte, on m’astique, on me fait briller. Je ne comprends pas trop pourquoi on se donne autant de mal pour moi. Au fond, peu importe que je sois sale ou propre, pour ce que je dois faire, il faudrait plutôt vérifier mon moteur, mes niveaux et la pression de mes pneus.

Je suis un peu désorientée, je n’entends aucun bruit aux alentours, ce n’est pas normal. Pas d’explosion, pas de moteurs d’avions. Rien. Seulement le gazouillis des oiseaux et le vent dans les arbres. Et le rire de ces hommes. Comment peuvent-ils rire autant dans ce contexte ? D’ailleurs si je les regarde bien, ils ont une drôle de tenue. Trop décontractée à mon goût. J’ai envie de les klaxonner pour les presser un peu.

Je sens soudain qu’on m’attache des rubans, des kikis. Je reconnais que c’est du tulle aux démangeaisons que cela procure. Je me rappelle de la dame d’un colonel qui portait une jupe avec du tulle, j’avais trouvé le trajet affreusement long. Je ne comprends pas pourquoi on m’en attache, je n’ai pas de temps à perdre avec ces fanfreluches. Et puis, rien de tel pour se faire repérer. J’ai beau être discrète, si je suis apprêtée comme pour aller danser, c’est sûr que l’on va me voir.

Je manque à tous mes devoirs, je ne me suis pas présentée. Traction Avant noire, de 1936. J’effectue de nombreuses missions dans cette guerre qui fait rage. Je transporte des colonels, des commandants. Des papiers importants qui, j’espère, nous permettront de gagner la guerre ! Je mets un point d’honneur à ne jamais tomber en panne ! Il ne faudrait pas que je sois le grain de sable qui fasse tout capoter !

J’en ai parcouru des kilomètres, j’ai un peu rayé ma carrosserie lorsqu’on me garait sous des buissons afin de me cacher des ennemis. J’ai quelque fois tremblé lorsqu’une bombe ne tombait pas loin de moi. Mais j’ai vaillamment sillonné la France, et ai rempli du mieux que j’ai pu ma mission. Je ne compte plus les jours où j’ai roulé, parfois en haletant lorsque l’essence commençait à manquer.

Puis un jour, on m’a enfermée dans ce hangar. Je me suis dit que la menace devait être terrible pour que l’on me cache aussi bien. On m’a recouverte d’une bâche et la porte s’est refermée. J’ai attendu, patiemment. Je crois que, d’ennui, je me suis endormie quelques jours.

Et voilà que l’on me ressort ! Je suis bien reposée, prête à reprendre là où je m’étais arrêtée. Mais je sens bien que quelque chose cloche. Rien n’est comme avant.

Ils devraient se méfier, tout ce calme, ce trop grand calme, est louche.

Je sens que quelqu’un d’autre monte et me conduit au centre d’un petit village. Il est coquet, sans aucune dégradation d’explosions. Je ne pensais pas qu’il restait des villages épargnés.

On me gare à côté d’autres voitures, toutes apprêtées de rubans. Je n’ai jamais vu ce genre de voitures, on dirait qu’elles sortent du futur.

Timidement, je demande à ma voisine ce que nous faisons là.

« Et bien, nous attendons la cérémonie ! Puis nous emmènerons tous les invités au domaine pour la réception. C’est ta première fois ? »

Je ne comprends pas. Cérémonie ? Réception ?

« En quelle année sommes-nous ? » J’ai comme un doute en demandant cela à ma voisine.

Soudain, je vois un couple s’avancer vers nous sous une pluie de pétales tandis que j’entends sa réponse étonnées : « 1975 ».

Alors je comprends. Je n’ai pas dormi que quelques mois. La guerre est finie. Je ne sais même pas qui l’a gagnée. Et je comprends que je n’ai plus mon utilité militaire. Que plus jamais je ne conduirai de missions importantes où l’on joue l’avenir du monde.

Au lieu de cela, je transporterai le bonheur et l’amour. C’est peut être, finalement, une jolie retraite…

Par Groux

Texte de Groux

Des heures que je roule sous ce soleil de plomb. Je sens la sueur couler le long de mon dos, plaquant mon tee-shirt contre ma peau. Mes lunettes noires sur le nez, je regarde la voiture avaler le bitume. La radio crachote une vieille chanson. Les paysages défilent, je les vois sans les voir. Les pensées défilent à la même allure dans ma tête.

L’Ouest américain. Un rêve de petite fille. Je voulais voir le Grand Canyon avant de mourir. Je ne compte pas mourir de suite, mais au moins j’y serai allée. Pendant des mois, j’avais préparé mon voyage. J’avais minutieusement choisi chaque motel où j’allais passer la nuit, chaque parc que j’allais visiter. J’avais loué pour l’occasion un cabriolet. Je voulais sentir le vent dans mes cheveux.

Cela faisait déjà une semaine que j’étais ici. Les paysages grandioses me faisaient oublier ce que je fuyais chez moi. J’en prenais plein la vue et j’oubliais le temps d’un instant que j’étais seule à admirer cela.

Les rubans de route défilaient. Je m’émerveillais de ces longues routes droites. Aucun virage pendant des kilomètres. Je traversais des déserts.

Le thermomètre affiche 38°. Je me surprends à rêver d’une limonade bien fraîche. Puis je me dis que j’aurais dû choisir des motels avec piscine.

Soudain un hoquet de la voiture. Suivi immédiatement d’un autre. Puis, lentement, la voiture ralentit pour finalement s’arrêter dans un soupir.

La tuile. Que vais-je bien pouvoir faire sur ce bord de route. Je sors de la voiture et ouvre le capot. Je serais incapable de dire pourquoi je fais ça mais j’ai toujours vu faire cela dans les films.

Aussitôt, une épaisse fumée en sort. Classique. Je soupire.

Je fais le tour de la voiture et viens prendre appui sur la portière. Je guette le passage d’un véhicule. La radio continue de diffuser ses airs rétro.

J’aperçois un chapeau de paille sur le siège arrière. Je le pose sur ma tête, de façon à me protéger du soleil.

Soudain, un éclat lumineux au loin. Je plisse les yeux. Je m’avance sur le bord de la route, et penche la tête sur le côté. Je ne rêve pas, une voiture arrive.

Une vieille Cadillac. Toute droite sortie d’un film. Le conducteur met son clignotant et vient s’arrêter à ma hauteur.

« Besoin d’aide Madame ?

– Je crois qu’elle a un problème, répondis-je en désignant la voiture d’un signe de tête. »

Il sort de sa voiture. Il est plus grand que je ne le pensais. Je l’observe tandis qu’il s’approche de mon cabriolet. Je lui donne une quarantaine d’années. Grand, brun avec quelques cheveux grisonnants, des yeux bleus. Cliché. Une barbe de quelques jours.

Je vois ses lèvres bouger. Je comprends qu’il me parle. Il faut que je me ressaisisse mais je suis comme hypnotisée par ses lèvres. Je m’approche doucement de lui.

« Je pense qu’il lui manque juste du liquide de refroidissement. Je vais vérifier. »

Au ralenti, je le vois retrousser ses manches sur ses avant bras musclés.

« C’est bien ce qu’il me semblait. Je dois en avoir dans mon coffre, je vais vous en donner. »

Je ne réponds pas, je le regarde faire, cachée derrière mes lunettes noires.

Après avoir rempli le réservoir, je le vois essayer de démarrer la voiture, s’assurant qu’elle refonctionne.

Il se retourne alors vers moi et dans un doux sourire, me dit que je peux reprendre tranquillement ma route.

Je le vois hésiter, faire un mouvement vers moi puis finalement tourner les talons et remonter dans sa voiture.

Je sens ma respiration s’accélérer. Je suis prête à le retenir mais ma voix meurt dans ma gorge et je reste immobile sur le bas côté.

Tandis qu’il me dépasse, ses yeux restent plongés dans les miens. Je regarde la voiture s’éloigner, je n’arrive pas à me décider à remonter dans la mienne.

Soudain je vois les feux arrière s’allumer. Puis je le vois revenir vers moi en marche arrière.

Arrivé à ma hauteur, il redescend alors de sa voiture et s’approche de moi. Je ne fais pas un geste, je ferme les yeux.

Je sens la chaleur de sa paume contre ma joue, tandis qu’il me remet une mèche de cheveux derrière l’oreille. Je peux deviner ses lèvres toutes proches des miennes et sens son souffle chaud contre mon visage.

« Coupez ! On a tout ! Vous avez été géniaux ! ». J’entends le réalisateur du clip au loin.

Aussitôt, on sent le relâchement sur le plateau. Tout le monde rigole, se congratule. Je sens alors l’acteur s’éloigner de moi, me faisant un grand sourire.

Je repose mon chapeau et mes lunettes sur la banquette arrière et m’en vais rejoindre les autres participants.

Malgré tout, je peux encore sentir son regard brûlant sur moi.

Par Groux

Texte de Groux

Amélie a un petit gémissement en ouvrant les paupières. Elle cligne plusieurs fois des yeux, afin de s’habituer à la lumière blafarde au dessus d’elle. Sa tête lui fait affreusement mal.

Elle s’humecte les lèvres. Un goût amer et âcre la saisit aussitôt, manquant de la faire vomir.

Elle tente de bouger malgré la nausée qui monte. Aussitôt, une vive douleur lui coupe le souffle. Sa respiration s’accélère, son cœur se met à battre plus fort. Elle sent monter une crise d’angoisse.

Elle essaye de se remémorer ce qui a pu se passer. Elle se souvient être sortie du manoir, avoir recroisé le majordome qui lui avait tendu un verre – un verre de lait-fraise elle se souvient très bien – être remontée dans le taxi qui s’était mis à rouler. Puis elle s’était sentie très fatiguée et n’avait plus aucun souvenir de la suite.

Ses mains sont liées dans son dos et ses chevilles sont menottées et reliées à un tuyau. Le sol est en béton, aucune fenêtre n’est présente. La seule lumière vient de ce néon grésillant au-dessus de sa tête. Elle gémit en essayant de se redresser. Ses vêtements sont déchirés.

Soudain, elle entend du bruit venant de l’autre côté d’une porte métallique lui faisant face. Il lui semble reconnaitre des bruits de pas. Elle tente de se redresser, grimace de douleur. La porte s’ouvre dans un grincement terrifiant.

Amélie ferme les yeux, elle sait qu’elle est en mauvaise posture. Ses lèvres articulent une prière muette.

Elle rouvre les yeux, elle ne perçoit qu’une silhouette se tenant dans l’encadrement de la porte. Il fait trop sombre pour qu’elle ne distingue quelque chose.

Elle murmure un pitié, tandis qu’elle sent les larmes lui monter aux yeux.

L’inconnu s’avance dans la lumière. L’inconnu du bal. Amélie étouffe un cri. Comme la dernière fois qu’elle l’a vu, son doigt se pose surs lèvres tandis qu’il lui fait face, lui enjoignant de se taire.

Amélie ferme les yeux sous la vague de souvenirs qui la submergent. Elle ne comprend rien. Elle se met à trembler. Elle ne peut oublier la sensation qu’elle avait eue lorsque son torse s’était collé contre le sien, lorsque leurs lèvres s’étaient trouvées.

Sans un mot, il s’accroupit près d’elle. Sa main vient lui faire une caresse délicate sur sa joue. Elle sent sa peau s’électrifier à ce contact. Elle ne sait pas quelles sont ses motivations, elle ne réagit que de manière animale.

« Il faut faire vite, nous n’avons pas beaucoup de temps ». Une voix grave et chaude. Profonde. C’est la première fois qu’elle l’entend et elle se sent comme hypnotisée.

Elle perçoit ses doigts qui cherchent à la libérer de ses liens. Elle a mal mais ne dit rien.

Soudain la pression sur ses poignets se relâche et le sang se remet à circuler.

Il s’attaque alors aux menottes, se servant d’une épingle pour crocheter la serrure.

Une fois libérée, il l’aide à se mettre debout. Ses jambes ne la tiennent pas, ses genoux ont été pliés depuis bien trop longtemps. Sans qu’elle ne puisse rien faire, elle vacille et tombe contre lui. Ses bras musclées l’enserrent, la soulèvent et se mettent à la porter. Sans un bruit, ils passent la porte métallique. Elle n’a pas d’autres choix que de se laisser porter. Elle espère juste qu’il est bien en train de la sauver. De nouveau, son odeur enivrante. Elle ferme les yeux, se concentre sur ce parfum et se laisse couler.

Arrivés en haut d’un escalier de béton, l’inconnu ouvre une petite porte. Il tend l’oreille, il sait qu’ils courent un risque et qu’ils peuvent se faire attraper à tout moment. Il vise la fenêtre de la pièce d’à côté, celle qui lui a permis d’entrer et de venir la sauver. Mais avant cette fenêtre, il y a un corridor à traverser et durant quelques secondes, ils seront à découvert.

Il avance aussi doucement que possible, tenant fermement sa protégée par-dessus son épaule.

Il ouvre enfin la porte qui les mènera vers la sortie. Il fait quelques pas dans le petit salon, pose Amélie afin de pousser le battant de la fenêtre. Soudain, il entend des voix qui viennent dans leur direction. Il comprend qu’elles se dirigent vers la cave. C’est une question de seconde avant qu’ils ne s’aperçoivent de la disparition d’Amélie.

Il la prend par la main et lui désigne la fenêtre. Amélie va puiser dans ses dernières forces afin de trouver le courage d’escalader le rebord.

Après des secondes qui leur paraissent interminables, ils sont enfin de l’autre côté. Amélie se sent de nouveau vaciller et de nouveau s’effondre contre son sauveur. Encore une fois, il la soulève et ils s’enfoncent dans la nuit.

Par Groux

Texte de Groux

Amélie avait reçu son petit carton d’invitation 6 mois auparavant. Une invitation à un bal masqué, ambiance Venise. Ses yeux avaient pétillé à la lecture de ce thème. Elle adorait se déguiser, et savoir qu’elle allait pouvoir porter une belle robe de courtisane sous un masque orné de plumes l’excitait énormément.

Vêtue d’une grande robe de taffetas prune, un loup noir lui cachant les yeux, Amélie avait pris un taxi pour se rendre à cette soirée.

La réception avait lieu dans un grand manoir isolé à la campagne. Une grande allée de graviers, cernée par de grands peupliers alignés, menait à l’entrée majestueuse.

Amélie monta les quelques marches de pierre. Un majordome l’attendait en haut. Sans un mot, il lui tendit le bras et la fit entrer à l’intérieur.

Amélie se tenait dans le grand hall, face à un gigantesque escalier de marbre. Au-dessus d’elle, un lustre de cristal renvoyait et multipliait les lumières apportées par les immenses chandeliers disposés de partout.

Elle en était là de ses observations, lorsqu’un souffle d’air froid venu de l’entrée la fit se retourner.

Dans la pénombre de la nuit qui l’entourait, une haute silhouette se tenait debout dans la porte ouverte. Amélie reçut le choc de deux grands yeux noirs qui la transperçaient. Une onde d’émotions la traversa et elle sentit son cœur battre. Il bat tellement fort qu’elle a l’impression que chaque personne présente dans le manoir peut l’entendre.

Sans qu’elle ne s’en rende compte, ses pieds sont comme aimantés et ses pas la mènent vers l’inconnu qui s’avance également vers elle ; leurs yeux toujours rivés l’un à l’autre.

La lumière fait ressortir son costume. Malgré son masque, Amélie devine une bouche charnue soulignée par une barbe naissante.

Soudain, ils sont face à face. Sans un mot, il lui tend la main, qu’elle saisit dans un état second. Ils se tournent légèrement et il l’incite à faire quelques pas en direction de la salle de bal. Au contact de cette main, dont elle devine la chaleur à travers son gant, Amélie manque de défaillir. Toutes sortes de pensées lui traversent l’esprit. Elle se laisse entrainer dans cette pièce à la lumière tamisée. Les notes d’une valse hongroise lui parviennent aux oreilles.

L’inconnu se place face à elle, et sans ménagement, met sa main dans son dos, tandis que son autre main attrape sa main droite. Elle se laisse transporter dans les pas qu’il initie.

Elle se met à tourner de plus en plus vite, et à chaque tour, leurs corps se rapprochent pour venir se coller sans pudeur. Elle sent la force de ce torse contre elle. Elle ferme les yeux et pose la joue sur son épaule. Elle devine son cou contre sa bouche.

Les doigts de l’inconnu se mettent à jouer avec ses propres doigts, pour finalement venir s’emmêler avec les siens.

Amélie sent sa respiration qui s’accélère, elle garde les yeux fermées et s’enivre de ce parfum entêtant.

Soudain, elle sent l’inconnu qui s’éloigne d’elle, ses doigts se dénouent, son corps n’est plus qu’un souvenir contre le sien. Elle ouvre les yeux, la musique s’est tue.

Il garde un instant ses yeux noirs plongés dans les siens puis s’éloigne en reculant, sans la quitter du regard.

Amélie a l’impression que plus rien n’existe autour d’elle, seulement cet inconnu et son regard brûlant. Elle ferme les yeux un instant pour se ressaisir. Il a disparu lorsqu’elle les rouvre.

Comme une automate, elle traverse la grande salle, slalomant entre les couples qui se sont formés au gré de la musique. Une grande fenêtre donne sur un balcon de pierre, il lui faut prendre l’air. Elle met son masque à côté d’elle et pose ses mains contre la pierre froide de la balustrade. Ce contact lui fait du bien et calme légèrement ses sens exacerbés.

Soudain, un souffle chaud dans son cou. Deux lèvres viennent se poser contre sa peau qui frémit déjà. Elle n’a pas besoin de se retourner, elle a reconnu ce parfum. Deux mains enserrent sa taille, elle ne bouge plus, craignant de rompre ce moment.

Puis, très doucement, elle se retourne et ses yeux se noient de nouveau dans ceux de l’inconnu.

Ses lèvres s’entrouvrent légèrement et la main de l’homme vient caresser sa joue. Sa peau s’électrifie à ce contact.

La musique qui a repris leur parvient assourdie.

De nouveau, l’inconnu lie ses doigts aux siens et lui fait faire quelques pas sur ce balcon désert. Amélie ne le lâche pas du regard.

Ils dansent comme s’ils étaient seuls au monde, le regard aimantés, leurs cœurs emmêlés.

Puis, dans un tourbillon, comme un soulagement, leurs lèvres se trouvent enfin…

Par Groux

Texte de Groux

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.

C’est comme ça qu’on l’avait trouvée. Assise à même le sol, ses bras entourant ses jambes nues. Ses habits étaient déchirés, ses cheveux emmêlés, remplis de feuilles mortes et de brindilles.

Elle se balançait d’avant en arrière, les yeux hagards.

C’est sa voix ténue qui avait attirée les gendarmes vers elle. Après la découverte macabre, au milieu de la nuit, de ces 3 corps mutilés.

Plusieurs équipes avaient été dépêchées sur le terrain. C’était la 5ème fois en moins de 3 mois que le tueur sévissait. Le nombre de ses victimes ne faisait que croitre et aucune piste n’avait été concluante. Aucun témoin, jamais. Aucun indice non plus. Le tueur était méticuleux.

Et là, pour la première fois, cette fille. Elle avait dû pouvoir s’échapper. Quelque chose ou quelqu’un avait dû déranger le tueur, car il ne serait jamais parti sans l’avoir retrouvée et tuée.

Tous les hommes présents ratissaient la zone, espérant trouver un minuscule quelque chose qui aurait fait avancer l’enquête.

C’est en s’approchant d’un bosquet, qu’on avait entendu sa petite voix qui répétait comme une litanie cette phrase.

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. »

On lui avait mis une couverture de survie, on avait essayé de lui parler mais ses yeux ne regardaient personne. Elle psalmodiait ceci comme si sa vie en dépendait.

Les pompiers étaient arrivés et elle avait été emmenée à l’hôpital.

Il allait falloir la protéger. Les médias se jetteraient sur elle si sa survie fuitait.

Aux premières lueurs de l’aube, le capitaine de la brigade attendait à l’hôpital. Il fallait qu’il ait des réponses.

Il entra dans la chambre, les stores laissaient passer un mince filet de jour. Il la retrouva comme dans la forêt, assise sur son lit, les genoux repliés vers elle, entourés de ses bras.

Il avança une chaise vers son lit, sans parler. Il ne savait pas comment l’aborder sans être trop bourru. Il tenta un bonjour, qui resta sans réponse.

Alors il parla. Il expliqua les raisons de sa venue, qu’il savait que cela devait être difficile pour elle de parler, de raconter, mais que ceci était vital pour essayer de sauver d’autres vies, qu’elle était leur seul espoir.

Au fur et à mesure qu’il parlait, elle avait pris sa tête dans ses mains et reprenait son balancement, de plus en plus vite. Puis d’une voix rauque, elle se remit à répéter la phrase de la veille. « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. »

Le médecin entra à ce moment. Il expliqua que sa patiente était en état de choc, probablement autiste et que cette phrase était tout ce qu’ils avaient pu en tirer lors de son examen. Mais qu’elle devait avoir un lien avec ce qui s’était passé au vu de la violence qu’elle pouvait mettre lorsqu’elle la répétait.

Le capitaine retourna à la gendarmerie, pensif et irrité. Cette témoin ne leur apporterait rien, il ne pouvait rien faire de cette phrase. Evidemment que, dans une forêt, il y avait des fleurs, des feuilles et des branches. Il faudrait peut être chercher le lien avec les fruits, car il ne se souvenait pas d’avoir vu des arbres fruitiers dans la zone du crime.

Il mettrait un stagiaire sur cette recherche, de toute façon, il n’avait rien d’autre.

Il s’assit à son bureau, essayant de recouper les différents meurtres et les informations glanées sur chaque victime. Elles n’avaient rien en commun, ne fréquentaient pas les mêmes lieux ni les mêmes personnes. Il devait bien y avoir un magasin où elles étaient allées, une marque de lessive, quelque chose qui devrait leur sauter aux yeux.

La ville était bruyante aujourd’hui, des voitures publicitaires venaient faire leur réclame et l’empêchait de réfléchir en silence.

Il se leva excédé pour fermer la fenêtre. Au moment où sa main touchait la poignée, il marqua un temps d’arrêt. Se pouvait il que ? Il tendit l’oreille, soudain sur le qui-vive.

Il ne rêvait pas, au milieu du bruit ambiant, il entendait bien cette chanson publicitaire : « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. Que l’on soit lundi, vendredi ou dimanche, venez donc composer votre panier, vous repartirez ressourcés et enchantés. »

Se pouvait-il que cette fille fasse allusion au conducteur de cette voiture ? Elle aurait pu l’entendre avant qu’il ne vienne enlever ces pauvres gens. Peut-être qu’avant de les tuer, il transportait ses victimes dans sa camionnette professionnelle et elle aurait entendu le slogan.

L’excitation monta en lui. Il sentait que les choses bougeaient enfin.

Il prit son téléphone et convoqua son équipe. Il fallait retrouver cette camionnette.

Par Groux

Texte de Groux

Etrange mélodie qui résonne dans ma tête. Ce n’est pas ma sonnerie de réveil habituelle mais elle me semble étrangement familière. Je garde les yeux fermés afin de m’imprégner encore un peu de ce moment. Je sens un sourire se poser sur mes lèvres, je pense que la journée va être belle. Des instants de bonheur passent dans mon esprit, me laissant un sentiment de détente.

You won’t ever be alone, wait for me to come home…

 La musique s’intensifie. J’ouvre les yeux en m’étirant. Ma main se pose sur le dos de mon mari. Je sens sa respiration paisible.

Je me tourne pour regarder l’heure. 4h32. Je me redresse, un sentiment d’étrangeté me pénétrant, et me frotte les yeux. Il est bien indiqué 4h32. Je me tourne vers la fenêtre, je devine la luminosité à travers le rideau tiré. Je reste quelques minutes assise sur mon lit, cela ne peut être possible, nous sommes le 21 décembre. J’attrape mon portable, afin de vérifier l’heure. Pas de doute, 4h32.

Je me lève, étonnée mais sereine malgré tout et me dirige vers la fenêtre. Je pousse délicatement le rideau, la blancheur du ciel me fait cligner les yeux. L’extérieur est recouvert d’un épais manteau blanc. Je vois la pleine lune briller mais ce n’est pas elle qui donne sa couleur au ciel.

Doucement, je quitte la chambre. Il faut que je sorte. Je devrais avoir peur, la raison voudrait que j’aille réveiller mon mari mais je ne sais pourquoi je me sens comme aimantée par l’extérieur.

Au fur et à mesure que je m’approche de la porte d’entrée, je sens une vibration m’envahir. Cela fait comme un nectar chaud et doux qui coule à l’intérieur de moi. Si l’amour était physique, il aurait cette consistance.

J’ouvre la porte et m’avance à l’extérieur. Comme dans un état second, je réalise que je suis toujours pieds nus. Je sens un souffle léger faire onduler ma chemise de nuit. Je m’avance dans la blancheur du ciel. Je ne distingue plus l’horizon, la neige et le ciel se mélangent. J’ai l’impression de flotter plutôt que de marcher.

L’atmosphère me semble féérique, il ne me manque plus qu’une couronne de fleurs pour me transformer en nymphe.

Je m’avance dans le jardin recouvert de neige. J’ai l’impression d’effleurer du coton. La lune baigne d’une douce clarté les arbres. Le ciel est clair, d’un blanc laiteux. Je redécouvre mon jardin comme si je le voyais pour la première fois.

Je m’avance, la vibration se fait de plus en plus intense. Je me sens enfin vivante au plus profond de moi, pour la première fois de ma vie. Je sens mon cœur déborder d’amour et n’ai qu’une envie, ouvrir les bras pour embrasser le monde.

Soudain, suivant le fil de mes pensées, je vois mon jardin se transformer en une forêt enneigée, les sapins ployant leurs longues branches, les rayons du soleil se frayant un chemin entre les branches dépouillées de leurs feuilles. Comme dans un rêve, tout se matérialise au fur et à mesure de mes pensées, et pourtant, je sais que je ne rêve pas.

Je continue d’avancer dans la forêt, comme mue par une force intérieure.

Je ne vois personne mais pourtant je sais que je ne suis pas seule. Aucune peur ne m’habite. Au contraire, je me sens envahie par une grande confiance dans la vie, par une gratitude infinie.

Au bout du chemin, sur un banc, une vieille femme. Je ne l’ai jamais vue, cependant j’ai l’impression de la connaitre depuis toujours. Son regard est empli de bonté, son sourire est doux. Tandis que je m’approche d’elle, elle écarte les bras et vient me serrer fort. Elle m’éloigne ensuite d’elle et laisse ses mains sur mes épaules. Ses yeux se plongent dans les miens et je sens sa voix emplir ma tête, douce mélodie réconfortante. Je sens tout l’amour qu’elle me porte, toute la bienveillance qu’elle a pour moi. Je sens qu’elle m’accompagne à chaque instant de ma vie. Je sais que je ne serai jamais seule.

Elle me fait signe de m’éloigner, et me glisse au creux de ma main, une petite plume blanche.

Je sens qu’il faut que je rentre chez moi. Je ne veux pas quitter cet endroit, mais je le vois qui se trouble, s’évapore.

Petit à petit, une force me tire en arrière, me ramène vers ma maison. Je perçois le ciel qui commence doucement à s’assombrir.

De nouveau, la chanson qui m’a réveillée se fait entendre…

Loving can heal, loving can mend your soul…

4h33. Mon mari se réveille. Il se tourne me regarder dormir. Hausse un sourcil d’étonnement devant la petite plume blanche que je tiens à la main…

Par Groux

Texte de Groux

« – Pourquoi es-tu assise là, sans rien faire ? Sans rien dire ?

– C’est toi qui me dis ça ? Toi qui es toujours au même endroit ? Que je n’entends jamais même lorsque je m’adresse à toi ? Qui est là depuis des siècles et qui ne voyagera jamais plus loin que cette forêt ? C’est un peu gonflé quand même… »

Quelques minutes passèrent en silence.

« – Tu fais la tête ? Je ne voulais pas te fâcher tu sais. Mais plus personne ne vient me parler. Avant, j’étais le confident de tant de personnes et aujourd’hui, je reste là à me morfondre dans mes souvenirs.

– Non, je ne boude pas. Mais je me demande bien comment tu pourrais faire la différence entre quelque chose que je t’inventerais pour te décrire le monde et quelque chose de vrai.

– Et alors ? Le monde ne serait-il pas plus beau si chacun pouvait le décrire à sa façon ? Un peu de magie et de beauté n’a jamais fait de mal, au contraire. Par exemple, moi j’imagine que les nuages sont de gros morceaux de cotons qui s’en vont adoucir le monde. Ne crois-tu pas que cela soit plus beau que de voir juste un nuage nous gâchant le ciel bleu ? »

Je me laissais prendre au jeu. J’essayais d’imaginer un monde rempli de féérie.

«  – Ce que je vais dire va être un peu enfantin dans ce cas. Mais les arcs-en-ciel ne pourraient-ils pas être des toboggans ?

– Les enfants sont souvent plus sages qu’on ne le croit ! C’est une bonne idée ces toboggans ! Mais, à ton avis, qui pourrait bien les emprunter ?

– Des toboggans à rêves, m’exclamai-je ! Les rêves descendraient du ciel, prendraient toutes leurs couleurs grâce à l’arc en ciel. Puis, ils virevolteraient pour venir se poser, aussi légers que des papillons.

– Les papillons seraient des morceaux de rêves ? Quelle belle image ! Et les rêves non utilisés se transformeraient en aurores boréales pour émerveiller les insomniaques !

– Les lucioles seraient des étoiles tombées sur la terre ?

– C’est pourquoi la mousse existe. Pour amortir leur chute et qu’elles ne se cassent pas. Sinon elles s’éteindraient. Parfois, elles ne tombent pas sur de la mousse. Elles atterrissent sur des feuilles tendues, qui les font rebondir et repartir dans le ciel. On croit alors que ce sont des étoiles filantes, mais en vrai, il s’agit d’une gigantesque partie de trampoline.

– En rebondissant, elles saupoudrent de poudre d’or les toiles d’araignées. C’est pourquoi elles brillent dans la nuit. J’ai d’ailleurs entendu dire que les araignées étaient des couturières. Que leurs toiles étaient de la dentelle pour enjoliver les robes.

– Mais bien sûr, me répondit-il. N’as-tu jamais vu un cortège de mariés ? Le voile est en toile d’araignée et les bulles de rosée sont des miroirs dans lesquels les coccinelles se refont une beauté.

– Et pour partir en voyage de noces, ils partent en plume volante ? Leur destination est un peu aléatoire je crois.

– Détrompe-toi. Lorsque tu vois voler les petites aigrettes blanches des pissenlits, il s’agit en fait d’éclaireurs préparant le voyage et qui sont là pour les guider. Pendant ce temps, nous les arbres agitons nos branches tels des chevaliers avec leurs épées afin de sécuriser le trajet.

– Sais-tu ce qu’ils découvrent quand ils arrivent vers une plage ? Des dunes qu’ils sont obligés de franchir. Ce sont en réalité des géants endormis, bercés par le mouvement du ressac, et qui sont recouverts d’une épaisse couche de poussière après tous ces millénaires.

– Les crabes en ont peur. Ils ont réussi à convaincre tous les autres coquillages qu’il fallait absolument les laisser recouverts de sable. C’est pourquoi toute la journée, ils s’activent pour éviter que le sable ne s’échappe !

– Mais qui est, selon toi, responsable de du mouvement de la mer ?

– C’est une baleine qui s’est fait piquer par un moustique. Et elle se frotte encore et encore contre les rochers pour se gratter.

– Je crois, quant à moi, que les algues sont les cheveux qu’une fée a perdus alors qu’elle voulait se les laver dans la mer. Régulièrement, elle pleure, désespérée de ne plus pouvoir les brosser. Ce sont alors les gouttes de pluie qui tombent sur la terre.

– C’est pourquoi il y a autant de poissons. Ils ont été dépêchés afin de les rassembler et lui rapporter sa chevelure. Mais je crois qu’ils ont oublié leur mission à force de tourner en rond.

– De désespoir, elle jette toutes ses barrettes. Chacune est différente mais peu le savent. Et lorsqu’ils tombent, on croit que ce sont des flocons de neige. »

Au loin, j’aperçus un arc-en-ciel. Je fermais alors les yeux. Sait-on jamais, si un rêve venait saupoudrer mon esprit de ses paillettes.

Texte de Groux

Texte de Groux

Le réveil avait sonné comme à son habitude aux premières lueurs du soleil. Je m’étais levé, maussade, comme chaque matin. D’un geste automatique, j’avais fait couler mon café pendant que je mettais machinalement à griller 2 tranches de pain. Je m’étais approché de la grande baie vitrée. De là, je surplombais tout New York. J’étais resté de longues minutes plongé dans mes pensées. J’avais encore mal à la tête de la soirée de la veille. Soudain, le silence m’avait interpelé. Un silence lourd, pesant. Je n’entendais aucun klaxon, aucun moteur, aucun cri. De l’étage où j’étais, il m’était impossible de voir quelque chose. J’enfilai rapidement un jean et une chemise, pestai contre mes chaussures qui étaient encore une fois hors de portée sous le lit. Je sortis de mon appartement et appelai l’ascenseur. Etrangement, je n’eus pas à l’attendre longtemps ce matin. J’étais arrivé dans le hall de l’immeuble, pas un bruit, pas une personne. J’étais habitué à croiser Mme Nelson qui balayait toujours dans l’entrée et en profitait pour regarder les allées et venues de ses locataires. Aujourd’hui, seuls mes pas résonnaient sur le carrelage.

Je poussais la grande porte vitrée. Un silence assourdissant. Une sensation de peur m’avait envahi et je me rappelle avoir frissonné. J’étais resté de longues minutes devant cette porte ouverte, n’osant pas en franchir le seuil. La rue aurait dû être grouillante de monde. Pas un piéton ne venait, pas une voiture ne roulait, pas un oiseau ne chantait.

Je m’étais avancé doucement. Des rires nerveux m’avaient échappé. J’avais traversé une rue, puis une suivante. Personne. Je m’étais arrêté, je sentais ma respiration s’accélérer. Je n’avais pas reconnu ma voix, aigue, lorsque j’avais essayé de crier un « y’a quelqu’un ? ».

Il fallait que je continue, que j’en ai le cœur net. Je m’étais mis à courir afin d’arriver à Times Square. Désert. Le néant. Seuls les grands écrans publicitaires continuaient de déverser leur lumière et leurs images. J’essayais de cligner des yeux, me disant que j’allais me réveiller, que cela ne pouvait être qu’un mauvais rêve. En courant, j’avais erré à travers Manhattan.

Il fallait que je contacte quelqu’un. J’avais essayé le 911, ma mère, mon ex femme, mon patron. A chaque fois, cela avait sonné dans le vide. Je m’étais mis à composer des numéros au hasard, je n’avais pas eu plus de chance.

Il fallait que je me rende à l’évidence, j’étais seul. J’étais tombé à genoux, dans un état oscillant entre les rires et les larmes.

Un sentiment d’insécurité m’avait envahi. Malgré moi, en grand cinéphile, des images de villes dévastées et de zombies ou autres créatures me traversaient l’esprit. Je ramassais une grande planche qui trainait afin d’avoir quelque chose pour me défendre.

Désorienté, j’avais avisé une voiture garée en double file. La portière n’était pas fermée et les clés étaient sur le contact. Je regardai rapidement autour de moi, n’osant mettre en route le moteur puis réalisai l’absurdité de ma peur. Le bruit du démarrage fit comme une détonation dans l’atmosphère.

Je sentais les battements de mon cœur s’accélérer.

J’avais roulé de longues minutes, dans les longues avenues désertes, sans aucun feu ne m’arrêtant. Je me rappelle avoir eu la sensation de voler, comme si j’étais un oiseau, avec toute la liberté qu’il pouvait avoir.

Soudain, sans comprendre, je m’étais retrouvé hors de la voiture. Je sentais la transpiration couler contre mon front, couler le long de mon dos.

J’avais alors couru, trébuchant, me retournant pour voir si je n’avais personne dans mon dos. Je criais en même temps que les larmes se mettaient à couler sur mes joues.

Soudain avec effroi, j’avais vu les murs des immeubles se mettre à osciller et se déformer devant mes yeux. La terreur s’était emparée de moi, il fallait que je m’échappe. Plus je courais et plus les murs se rapprochaient de moi. Je levais les yeux au ciel, les nuages formaient comme un kaléidoscope tournoyant et multicolore.

Je tombais encore alors que je tentais de fuir. Il me semblait que je venais de m’uriner dessus.

Je me mis à hurler « Laissez-moi tranquille ». Je ne contrôlais plus rien, je me mis à me frapper la tête, trop de brouhaha, il fallait que les voix se taisent.

Soudain une voix, sortie de nulle part. Des grands flashs lumineux dans mes yeux.

« Monsieur, monsieur vous m’entendez ? Serrez-moi la main si vous m’entendez ».

Suivi d’une deuxième. « Emmenez-le à l’hôpital, il fait une overdose ».

Par Groux

Texte de Groux

Je regarde tendrement mon vieil ours de mari. Il bricole quelque chose que je ne vois pas et je l’entends bougonner contre ses outils qui ne vont jamais. Je lui demande s’il a besoin d’aide, un grognement étouffé me répond. Je m’approche de lui alors qu’il relève la tête. Ses cheveux ont blanchis, sa peau s’est ridée mais ses yeux sont restés les mêmes. Pétillants et farceurs.

Un sourire se dessine sur ses lèvres et je retrouve le jeune homme dont je suis tombée amoureuse voilà bientôt 50 ans.

Je marchais tranquillement le long de la route principale de mon petit village, pour rentrer chez moi alors que je sortais du travail. Un bruit de moteur m’avait fait me retourner. Roulant à vive allure sur sa moto, les cheveux au vent, la cigarette aux lèvres, je le voyais qui s’avançait dans ma direction. Je me souvenais avoir tourné la tête, afin de ne pas croiser son regard. Je ne le connaissais que de réputation, il faisait partie d’une bande de 4 garçons, tous à moto. Ils venaient tous de la grande ville et les plus folles rumeurs couraient sur eux. Nul ne savait pourquoi ils avaient choisi de rester dans notre petit village. Toutes mes amies se pâmaient devant eux et faisaient des efforts de toilettes afin de les séduire. Je me souvenais trouver cela ridicule et ne voulais rien avoir à faire avec eux.

Lorsqu’il m’avait dépassée, ma robe vichy avait légèrement tournoyé et le vent m’avait fait voler quelques mèches de cheveux. Je l’avais entendu ralentir à ma hauteur mais j’avais gardé désespérément la tête tournée. Puis le bruit s’était éloigné et j’avais pu continuer ma route. La seconde fois où je l’avais croisé, je m’étais assise sur un rocher, sur le bord de la route. J’avais tout d’abord entendu le bruit de sa moto puis je l’avais vu arriver dans un nuage de poussière. Comme la fois précédente, il avait ralenti en passant à ma hauteur. Un sursaut de courage m’avait poussé à le regarder. L’éclat de ses yeux m’avait frappée. Des yeux pétillants et farceurs. Il m’avait souri et une fossette s’était creusée sur sa joue. Jamais mon cœur n’avait battu aussi fort. Le rouge m’était monté aux joues et mes mains s’étaient mises à trembler.

Le même scénario s’était répété plusieurs jours d’affilée. Il ralentissait de plus en plus à ma hauteur. Jusqu’au jour où il avait complètement arrêté sa moto et m’avait dit bonjour. Je crois que d’émotion, je n’avais rien pu répondre. Il m’avait souri de nouveau, avec sa fossette qui lui donnait cet air si attendrissant et m’avait demandé jusqu’où j’allais comme ça tous les jours. Je n’avais pas reconnu ma voix lorsque je lui avais répondu que je rentrais du travail et que j’allais chez moi. Il m’avait alors demandé si je devais beaucoup marcher et toujours de cette même voix mécanique, je lui avais répondu que j’avais un peu plus de 4 km.

Puis il était reparti et j’étais restée de longues minutes, immobile, souriant les yeux dans le vide.

Le lendemain, avant de partir du travail, j’avais brossé mes cheveux et avait tapoté mes joues afin de leur donner un peu de couleurs.

Comme la veille, il s’était arrêté à ma hauteur et m’avait souri. Après quelques banalités, il m’avait proposé de monter derrière lui sur sa moto, afin qu’il me raccompagne et que je m’évite cette longue marche. En moi s’était bousculé une multitude d’émotions, allant du qu’en dira-t-on des gens à une petite voix me soufflant qu’enfin ma vie allait commencer. Comme dans un rêve, je m’étais entendue lui répondre oui.

Il m’avait souri et m’avait invité à monter. C’était la première fois que je montais sur ce genre d’engin. Il m’avait dit de serrer mes bras autour de lui. Lorsqu’il avait démarré, j’avais senti mon cœur battre très fort. Je ne savais pas si c’était de peur ou d’émotion de me sentir collée à lui. Je sentais l’odeur de son cuir. Au fur et à mesure du trajet, je me risquais à appuyer ma tête contre lui. Je fermais les yeux et rêvais qu’il m’emmenait au bout du monde. Je voulais que cette balade ne s’arrête jamais.

J’avais rouvert les yeux, et regardais les arbres défiler, rendus flous par la vitesse. Le bruit du moteur m’emplissait les oreilles mais je n’aurais échangé ma place pour rien au monde.

Puis il avait ralenti à proximité de chez moi. Il avait éteint le moteur pour que je puisse descendre. Il m’avait demandé si j’avais aimé. Je crois que je n’avais pu qu’hocher la tête, la voix coupée par l’émotion.

Il avait alors souri, avait penché la tête sur le côté et d’une voix douce m’avait dit à demain…

Par Groux

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