Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Pierrot

Assis dans un coin du parking, sur une bille d’épicéa, le bonnet enfoncé sur les yeux, la tête dans les mains, il attend son tour.

Le soleil est au zénith et chauffe lourd. La sono diffuse en boucle les derniers tubes de l’été séparés par d’autres déjà anciens. Le son est si fort qu’il met mal à l’aise. Le concurrent voisin le pousse de l’épaule et lui annonce son numéro de bille, le 4.

Il sort brusquement de sa torpeur, arrache ses deux haches plantées à côté de lui dans le bois, et avance vers le numéro 4. Les négresses vertes entament « Voilà l’été », on entend « la mer, quelle saloperie», il a le sourire et pense à Elno.

Couché sur le sol, l’arbre qui l’attend est un épicéa, de 38 cm de diamètre, écorcé la veille, lisse et humide en surface, perlé de gouttes d’eau et de résine. Les remugles qui se dégagent de tous ces bois, des tronçonneuses et des hommes font remonter des souvenirs d’origines de parents, de famille…mais retour à l’épreuve.

Il évalue la zone imposée pour la coupe, passe la main dessous pour détecter la moindre cheville qui mettrait fin à tout « exploit ». Trace à la craie l’angle idéal à respecter. Après chacun des six bûcherons de la série fait de même avec plus ou moins de sérieux.

Le départ arrive, répéter une énième fois l’ordre des trois premiers coups, déterminants.

Ne pas prendre « plein fer », personne n’est capable de rentrer une hache ainsi.

Faire le vide, respirer, les deux premiers coups sont parfaits, le bois éclate, le troisième dévie un peu ; au cinquième, le bruit n’est pas le même. Des cernes noirs apparaissent dans le bois, sa vue se brouille, le cœur de la bille ne veut pas sortir, le sien voudrait presque.

Une clameur dans la foule annonce le vainqueur de la série, ce qui freine les ardeurs.

Réveil dans un lit tout petit avec un bip-bip inconnu, une infirmière s’affaire, l’équipe médicale va passer avec une panoplie de gros mots « AVC, vacances, repos, chance ».

Par Pierrot

2 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    Le texte de Pierrot rejoint la thématique de celui de Mamzelle, même s’il la traite de manière bien différente dans le contexte et dans la narration. C’est un accident médical, qui fait basculer la vie du personnage principal. On saisit que le personnage principal est bucheron, ce n’est pas dit, mais c’est mis en scène dès le départ. Il y a des choses très précises et très bien rendues, le vocabulaire est choisi, le bois est presque décrit avec tendresse, même s’il faut se méfier car il peut être sournois sous la hache. Du coup, même moi qui ne connait pas du tout ce milieu j’ai aimé lire ce texte, cela crée comme une ambiance, de belles images (« perlé de gouttes d’eau et de résine », c’est très joli), on s’imagine en pleine nature, avec les arbres et la musique. Et la cassure de la fin est d’autant plus nette que cette ambiance nature/arbre/bucheronnage est plutôt paisible, et rejoint sans doute en partie dans notre inconscient les critères de la « pleine santé ». La fin est très « rapide », peut-être un peu trop, et en même temps, c’est peut-être un choix de l’auteur pour bien renforcer l’effet « décalé » par rapport à ce temps agréable, en plein air, qui précède l’hôpital.

    Justement pour peut-être « habiller » un peu plus la fin, il me semblerait intéressant de faire le lien avec le vocabulaire du bûcheron utilisé auparavant. Personne ne peut prendre « plein fer » une bille d’épicéa ? Peut-être alors justement que l’AVC ne s’est pas gêné, lui, pour prendre « plein fer » le personnage principal. Etc… Cela continuerait ce qui a déjà été un peu esquissé par Pierrot, le lien entre le contexte de coupe du bois et l’AVC (« le cœur de la bille ne veut pas sortir, le sien voudrait presque »). La cohérence du texte serait ainsi renforcée, et cette très belle ambiance du début, la richesse des mots et de l’évocation, servirait le texte jusqu’au bout.

  2. aquassiba

    Bravo pour la longue première partie. On y est à cette compétition entre bûcherons, on participe, on sent l’odeur du bois.
    Les trois lignes de chute, par contre, m’ont paru plaquées trop brutalement: on n’a rien vu venir, c’est sans doute le but de l’auteur. Après tout, l »AVC prévient rarement. Mais je rejoins la suggestion de Gaëlle: un soupçon de préparation avec quelques expression en lien avec l’ambiance de la première partie et l’affaire est dans le sac !

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