Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Schiele

Dans cette curieuse et impensable, mais pourtant plutôt banale salle d’attente, les deux femmes se regardent du coin de l’oeil, et imaginent ce qui peut bien amener l’autre ici.

Ici, c’est chez Marie Soleil. Chez la rebouteuse pour certains, la sorcière pour d’autres, celle qui conjure la mort pour les plus lyriques.

Namrata, “la modeste “ dans son Pondichéry natal, qui porte si bien son doux prénom, est arrivée la première. Calée dans son fauteuil roulant, elle a été déposée là par sa famille.

Les siens sont son soutien infaillible depuis l’annonce du terrible diagnostic. Leur amour si discret dans ses manifestations mais si fort dans sa présence, l’accompagne à chaque séances de chimio. Ils sont ses piliers indéfectibles dans la bataille contre cette foutue tumeur qui lui ronge le cerveau, l’empêche de marcher, de penser et se souvenir correctement.

Depuis lundi, après 3 essais, elle sait que c’est la chimio de la dernière chance.

Namrata est épuisée, ses cheveux sont partis, elle somnole plus qu’elle ne vit, mais elle veut du rab. Plus vraiment pour elle, maintenant elle est déjà un peu à côté de la vie.

Pour son mari, qui la veille anxieusement, sans plus jamais pouvoir dormir profondément .

Pour sa fille, qui rêve depuis toujours d’un mariage de princesse, et qu’elle voudrait voir dans cette robe mille fois imaginée, aller jusqu’à l’autel.

Et encore plus pour Christophe, qui a chaque retour de son hôpital de jour, où l’on tente d’occuper aux mieux les porteurs de TSA, se précipite pour lui parler inlassablement des lignes de métro, de leurs numéros et leurs couleurs.

Qui sait ? Et si le magnétisme de Marie Soleil la bousillait cette tumeur. Peut être que son prénom à elle dit aussi la vérité? Peut être qu’elle peut ramener de la lumière dans la vie de Namrata? Peut être qu’elle pourra à nouveau se projeter? habiter son corps? Peut être qu’avec ses mains, elle lui redonnera l’énergie ….elle n’ose penser au mot guérisson, elle veut juste du plus, du mieux.

En face, Anne, elle, tâche de croire que dans son malheur, il reste une part de chance : Vivre au canada, pays si glacé l’hiver, qu’on ne peut y enterrer ses morts , et que l’on doive attendre que la terre soit moins dure pour pouvoir y enfouir le cercueil.

Marie Soleil n’aurait pu oeuvrer en été. Elle lui a dit au téléphone, elle ne pourrait entrer en contact qu’avec un esprit dont le corps est encore dans son intégrité.

Le corps de Marlène attend le redoux, sagement, dans le tiroir d’une chambre froide.

Sa soeur, sa petite soeur, s’est endormie pour ne jamais se réveiller quelques jours après le début de la nouvelle année.
Comme ça, sans préavis, juste la brutalité d’un départ sans retour. Anne s’est pris cette effroyable réalité en pleine gueule . En contemplant les strates de neige par la fenêtre, elle ré entend les sanglots de sa mère qui la réveille avec l’annonce, elle revit dans son corps la stupéfaction qui l’a saisie. Sa pensée qui s’arrête, qui refuse, rejette. Les larmes qui ne peuvent exister tellement c’est inenvisageable.

Elle pensait avoir le temps .

En fait elle n’y pensait même pas, c’était une évidence, jamais elle n’avait envisagé son futur sans elle. Leurs enfants à venir devaient grandir ensemble, construire des bonhommes de neige, rire aux éclats la morve au nez , et finir l’ après midi en mangeant les délicieuses chataignes chaudes, préparés par leur mère.

Et elle en est là, elle la pragmatique, la terre à terre, à imaginer communiquer avec une âme. Celle de sa cadette.

Elle ne peut pas la laisser partir sans un au revoir. Tant de choses à dire et à faire, toutes ces années à partager. Il faudra l’engueuler aussi. Pourquoi partir comme ça? pourquoi maintenant? C’est quoi le message? Dit Marlène, hein il y au moins quelque chose à apprendre de ça? C’est pas pour rien!? C’est pas juste pour qu’on s’éteigne et qu’on se traîne, en ne regardant plus jamais devant avec le sourire et l’espoir.

Elle veut trouver une raison à tous ses noëls à venir sans Marlène.

Marie Soleil doit lui donner la connexion. Ce n’est pas possible autrement. Du marc de café, une boule de cristal, un tarot, une table qui tourne, peu importe. Elle ne peut pas rester comme ça, sans réponse, les yeux secs et vides, la gorge tellement serrée qu’elle a l’impression de suffoquer depuis des jours. Juste quelques mots, un échange….En pensée, Anne quémande.

Anne et Namrata se regardent, elles savent que c’est l’urgence et la douleur qui les réunissent ici.

De tout leur coeur, de toutes leurs tripes, elles espérent que la magie opérera.

Par Schiele

5 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    Voilà un joli texte, mettant en scène deux destins parallèles, qui n’ont pas de vraie raison de se rencontrer, et qui se croisent uniquement parce qu’ils font appel à la même rebouteuse. Cette salle d’attente est le lieu du récit, simplement parce que ces deux femmes s’y trouvent en présence, chacune avec sa souffrance, chacune avec son espoir. On ne saura finalement rien de Marie-Soleil, qui n’est qu’un prétexte au récit, mais un prétexte fort bien trouvé car permettant aussi de mettre en scène des traits de caractère des deux femmes (« Et elle en est là, elle la pragmatique, la terre à terre »…). Ce que l’on sait, simplement, c’est ce qui habite Namrata et Anne, c’est un texte écrit au plus près des émotions, et qui touche.

    Si le texte campe fort bien ce qui anime la pensée de Namrata et d’Anne, il y a je pense quelque chose à retravailler dans ce qui pourrait les lier, en chair et en os. Mettre en scène deux personnes, dans un même lieu, n’a de vrai intérêt narratif que si quelque chose les lie, que si elle se croisent vraiment. Ici, nous avons le lien « psychologique » entre les deux femmes, qui souffrent et cherchent un apaisement à cette souffrance. Mais finalement, rien ne les lie dans les faits, dans ce lieu qui est pourtant forcément étroit (une salle d’attente, c’est rarement la galerie des glaces). On sait qu’elles sont en face l’une de l’autre. Qu’elles se regardent du coin de l’oeil. On sait qu’elles imaginent ce qui amène l’autre. Et c’est tout. Je pense qu’il faudrait approfondir le « factuel » dans ce texte. Peut-être qu’Anne va proposer un magazine à Namrata, dont la mobilité est restreinte ? Peut-être qu’elles vont se sourire ? Peut-être que l’une va remarquer le bracelet de l’autre, peut-être que l’autre va trouver que le foulard de l’une est joli… Toutes ces choses qui donneront aussi « corps » et « chair » à la situation, en vrai, et qui complèteront le texte (qui pour le moment s’attache surtout au mental).

  2. alicealice

    tout à fait d’accord avec toi, en relisant je me rends compte que ça fait 2 portraits posés comme ça l’un à coté de l’autre, ça manque de liant….j’imaginerais bien, pour atténuer le coté pathos, et mettre un peu de vie dans tout ça, un contact maladroit…anne qui cogne contre le fauteuil en ouvrant la porte, ou une maladresse verbale. Merci pour ton retour en tout cas

  3. pink lady

    Je suis très très touchée par le texte de Schiele.
    On y voit en quelque sorte les  » deux côtés de la barrière »…. le ressenti de celle qui quitte peu à peu la vie et celui de celle à qui la vie vient de tuer le tour le plus affreux qui soit.
    J’ai été très touchée Schiele par ta façon de décrire les sentiments d’Anne à l’annonce, ce temps où tout est figé et où il n’y a finalement de place pour rien…tu ne réalise pas, tu ne ressens pas, tu fonctionnes à la manière d’un automate ; puis ensuite quelque part ce refus du départ de Marlène et cette obligation de continuer à pouvoir entrer en contact, en lien avec elle…
    Et en parallele Namrata qui est là, elle, pour éviter, si jamais c’était possible, tout ceci à ses proches…
    Enfin voici mon ressenti à la lecture de ton texte.

  4. pink lady

    tout à fait perso, je ne trouve pas de côté « pathos » à ton texte !

  5. Gaëlle Pingault

    Je suis plutôt d’accord sur l’absence de pathos, ce texte est assez juste émotionnellement, je trouve (fort, mais juste). En revanche, oui, Schiele, ce que tu imagines va tout à fait dans le bon sens, je pense. 🙂

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