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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: Schiele (page 1 of 2)

Texte de Schiele

Dire que dans quelques heures, je serai Madame O’Mahony ! Ca en jette sacrément plus que mon Raulo breton familial. Je m’entraine même à ma nouvelle signature depuis des semaines. Et je murmure du bout des lèvres « Sophie O’Mahony » pour me mettre en bouche ce futur nom d’épouse en rythmant ma marche à la sortie du métro. Une vraie gamine quoi.

En ce matin d’avant cérémonie, entourée de mes témoins- meilleures amie et de maman, je me figure une comédie américaine. Les poncifs du genre sont réunis et pourtant ça me plait : La larme à l’oeil de ma mère qui arrange mon voile, les cris enthousiastes des copines quand j’enfile ma robe, la nuit précédente séparée de mon cher et tendre.

Je pensais être davantage sur les nerfs. Mais finalement, après tous ces mois où je me suis démenée pour organiser ma noce idéale, je baigne, sereine, dans un sentiment de contrôle béat sur cette dernière ligne droite. Papa dit que le diable se cache dans les détails. Hé bien, il peut retourner rôtir chez lui, ils ont tous été réglés hier. Merci la super To Do List et mon organisation serrée.

Il ne me reste plus qu’à profiter de cette journée charnière de ma vie de femme. Je n’en avais pas particulièrement rêvé gamine pourtant. Mais après quelques douces années partagées avec Benoît, j’ai eu envie de passer le cap. Je l’ai même joué moderne, femme libérée. La tête qu’il a fait quand il est rentré, l’appartement éclairé de partout à la bougie et que j’ai posé mon genou à terre. Je peux encore revivre la vague de chaleur cotonneuse qui m’avait enveloppée, blottie au creux de son cou quand il m’a répondu OUI.

Je savoure chacune des étapes de cette matinée. Moi d’ordinaire si impétueuse, j’aime son déroulé codifié. Je ne suis pas pressée. Encore quelques minutes, et on embarque dans la voiture d’Alix avec ma super team . Peut être pourrait on pousser jusqu’à suivre la coutume des klaxons? Je veux attraper son regard quand il me découvrira à l’entrée de la mairie au bras de papa. Et s’il laissait échapper une larme tellement il me trouve belle?

Le fils de pute.

Le putain de fils de pute.

Il n’y a pas d’autres mots qui puissent sortir de ma tête.

Ca tourne en boucle. Ma cervelle est bloquée sur pause. C’est ça l’état de choc? la stupeur?

Avoir la mâchoire verrouillée à s’en exploser les molaires? Haleter comme un poisson sorti du bocal? Voir et revoir la même scène sans avoir autre chose en tête que des insultes? Refaire le film des jours qui précédent pour trouver la faille? Avoir la gorge tellement nouée qu’aucun sanglot ne peut même affleurer? Ne pas pouvoir quitter des yeux mon reflet pathétique dans le miroir.

Elle est belle la Pas Mariée avec son mascara qui dégouline sur sa robe à 3000.

Et tous les proches qui m’entourent, me cernent de leur regard plein de pitié, sans savoir quoi dire.

Qu’est ce que tu veux qu’ils trouvent? Je voudrais leur hurler à m’en arracher le larynx de se barrer, de me foutre la paix, de me laisser crever dans ma suite nuptiale de merde.

Au premier NON à la mairie, j’ai crû qu’il voulait la jouer original, genre happening. J’ai même pensé à un flash mob qui allait débarquer. Et le maire de reposer la question. Et cette loi à la con qui demande 3 refus pour invalider la cérémonie, ben c’était pour ma gueule. Le happening de compétition : Les 3 non qui m’ont piétiné devant ma famille, le silence de 15 tonnes qui s’abat et me foudroie comme un écho rance qui confirme que je ne rêve pas , l’atmosphère qui devient poisseuse. Tout ça s’est infiltré en moi, je le ressens jusque dans mes veines, le poison de l’humiliation et de la déception.

Le chien, le bâtard.

Oh il est bien élevé hein, il m’a quand même glissé un misérable « j ‘suis désolé, j’y arrive plus » en me caressant la joue comme à un pauvre clebs qu’on va piquer. J’ai même pas eu l’idée de lui éclater la sienne de joue. J’aurais du lui arracher les yeux, lui lacérer la tronche, le rouer de coups.

3 non, ses excuses de merde, et tranquille le mec s’est barré avec les siens. Je ne sais pas combien de temps je suis restée figée dans cette salle, ni comment j’ai regagné la suite.

Qu’est ce qu’ils ont tous à regarder par la baie vitrée en contre bas? Pourquoi y’a de la lumière dans la salle de réception? Qui a balancé de la musique?

Comment on se remet de ça? D’avoir vécu avec un inhumain capable d’utiliser le traiteur, le Dj et les caisses de vin parce que, quand même, « c’est payé de toute façon, on va pas tout laisser se perdre »

Comment je vais faire pour ne pas détester l’univers? Et ne pas devenir une Raulo aigrie?

(inspiré d’une histoire vraie racontée par une créatrice de robes de mariées.)
Par Schiele

Texte de Schiele

Il suffira de fermer les yeux.

De penser à l’après, à cette trajectoire du destin déviée par ma seule volonté.

Heureusement je n’ai jamais été une grande romantique.

La vie s’est chargée de m’endurcir et de m’apprendre à ne pas trop rêver.

Pourtant j’ai décidé d’infléchir l’inéluctable .

J’ai beau aimer la littérature, ce n’est pas elle qui me sauvera de la misère ambiante.

Business is business. Même en Roumanie on connait cette expression. Elle me va bien.

J’y pense depuis mes 15 ans. Après cet après midi où on avait pu regarder le DVD piraté de proposition indécente. Macha, quelle idéaliste, c’est pour ça qu’elle est mon amie, avait juré que jamais elle ne pourrait faire ça. Que l’amour, le vrai, supporte la pauvreté. Que son corps était trop précieux. Qu’elle avait une dignité et un honneur hors de prix.

Je n’ai jamais mangé de ce pain.

Maman me dit que j’ai toujours été terre à terre, même petite je ne m’embarrassais pas d’affect.

Mais malgré ma ténacité, comment espérer devenir plus et mieux qu’elle? Qui pourrait m’ouvrir les portes de grandes écoles? Comment rentrer dans le cercle des privilégiés dont les seuls soucis ne sont pas de remplir le frigo mais de choisir la bonne tenue pour la prochaine réception.

Pas mes bouquins en tous cas.

Je l’assume, je rêve de vie facile, de beau, de brillant. Pas de Lada et de potées quotidiennes.

Alors je prends ce droit sur mon corps.

Merci les réseaux sociaux, les enchères n’ont pas cessé d’augmenter depuis que j’ai mis l’annonce de ma virginité en ligne.

Je suis presque curieuse de savoir qui me la prendra. Enfin qui je vais délester d’un paquets de billets?

J’aurais mal. La belle affaire, même avec un Roméo désiré et choisi, je souffrirais.

Pourquoi sacraliser autant ce passage? Combien de filles l’ont fait ivre avec le premier profiteur qui passait par là et n’en gardent aucun souvenir. Combien ont offert ça à un beau parleur qui, une fois le plaisir obtenu, ne leur a plus jamais accordé aucune considération. Autant rentabiliser!

*****

Ma Cristina, mon bébé.

Elle n’a pas voulu me dire quand se passerait la transaction mais Macha n’a pas pu tenir sa langue. Je ne peux nommer ce qu’elle est en train de faire autrement que « transaction », sinon je laisserai un tourbillon sombre retourner mes tripes de maman. Et je lâcherais des larmes amères. Celles de notre impuissance à lui offrir l’espoir d’une plus jolie vie. Du constat désabusé que mêmes des études et un métier respectable ne nous sauvent pas des fins de mois à l’arraché, dans notre pays désolé. Peut être aurions nous du fuir mes arbres tant aimés de Marisel ? peut être aurions nous du tout recommencer, là où les rêves se réalisent.

De cela nous n’avons rien risqué, j’ai continué à enseigner avec ferveur Rousseau, Descartes et Pascal. Sans jamais envisager que son opiniâtreté et son pragmatisme lui ferait monnayer sa pureté une fois devenue majeure.

Elle n’a jamais été comme ses cousines, habillant leurs poupées, jouant à la dinette , minaudant et pleurnichant à la moindre contrariété. Non elle voulait toujours apprendre, comprendre, combattre. Ses colères noires face à l’injustice.

Je tente de chasser ces images où elle subit les assauts d’un type qui peut tout acheter.

Elle a pourtant tenté de me rassurer, inlassablement. Nous aurons une belle maison. Nous irons découvrir la France que je n’ai jamais connue autrement que dans mes ouvrages . J’ai si peur qu’elle ne le fasse d’abord que pour nous, ses piètres parents. Je voyais bien qu’elle avait honte de ses vêtements parfois rapiécés. Qu’elle refusait que je la dépose devant le lycée à cause de ma voiture hors d’âge. Je pensais que ça passerait, que ça se tasserait. Elle est bien trop fougueuse pour la médiocrité ma Cristina.

*****

On m’avait pourtant prévenu. Les fantasmes c’est toujours plus jouissif en rêve. Et ça retombe aussi sec quand on passe la seconde.

L’envie était pourtant trop forte : enchérir, surveiller la côte, la voir monter jour après jour. Penser se faire arracher sous le nez ma petite roumaine tant convoitée pour finir par l’emporter sur la dernière ligné droite. Ca m’a donné plus de plaisir que ce coït sans âme. Une vraie feuille morte. Ca m’a bien excité 5 minutes de tripoter son petit cul ferme et de la perforer en tirant sur sa crinière blonde mais il est loin le feu d’artifice que j’avais cru me payer. Elle ne s’est même pas donné la peine de simuler, pire qu’une escort de bas étage. Au final, je prends dix fois plus mon pied quand j’appuie sur le champignon de ma Porsche…

Par Schiele

Texte de Schiele

Putain de sable, putain de désert, putain d’ascenseur social en panne.
Et ce bordel de micro coincé dans les tympans.
Si je m’en sors, plus jamais je n’écouterai Jim Morisson. Ni un orgue. Ni du rock.
Remarque sinon, je n’en entendrai plus jamais de toute façon.
Mais comment j’arrive encore à être ironique ? Je ne sais même pas depuis combien d’heures je marche sous cette foutue fournaise. Déjà 3 fois que je m’arrête pour virer le sable qui s’entasse dans mes groles et je sens que ça recommence déjà à me lester les jambes. Je ne peux plus leur laisser grapiller du terrain et risquer qu’ils me rejoignent.
Les mecs ont du trop regarder Mad Max, ils ont pris le départ avec des vieux 4/4 déglingués 3 heures après le départ de notre marche. La marche Finale comme ils appellent ça.

Le délire des mégas riches ou comment trouver encore de l’excitation à sa vie quand on a tout.

T’as déjà 5 baraques, 3 Porsches, 2 Ferraris, un dressing plein à craquer? Tu t’emmerdes à baiser ta bobonne liftée et les escorts ne te font plus bander? Tu t’es foutu dans le pif l’équivalent d’une urne funéraire et tu connais mieux que quiconque les redescentes dépressives des extasys? En plus t’es fan de Stephen King?
Trop facile, tu recrutes tous les crevards dans la fleur de l’âge du coin. Ah ben oui, il faut qu’ils soient endurants sinon le plaisir retomberait trop vite. T’en sélectionnes 7. Me demande pas pourquoi ce chiffre, ça doit encore être une de leur lubie ésotérique. Du genre franc-maçon et symbolique à 2 balles.Tu leur files une grosse liasse. Au mieux le gagnant la récupère en plus du prix final. Au pire c’est sa famille qui pourra becter décemment pendant des mois une fois qu’on aura enfoui sa carcasse sous les dunes.

Et puis bim bam boum, tu les balances dans le désert et pour bien leur vriller les nerfs, tu leur diffuses en continu la même chanson. Et c’est parti pour une marche de l’enfer.
Qui deviendra le premier fou de s’entendre susurrer en continu que c’est la fin?
Lequel inaugurera la mort par déshydratation? Peut être que le pionnier des macchabées de l’édition 2087 sera juste celui qui sera rejoint par leur caisse de grands malades et se prendra la première bastos entre les yeux?
La seule consigne : suivra piste tout droit vers le sud, sans relâche. Ils ont tout de même eu la délicatesse de nous prévenir qu’il y aurait 2 parties.
Je dois ressembler à une saloperie de jaune à force de plisser les yeux. Ca les aurait trop arraché de nous fournir des casquettes. Ces grands seigneurs nous ont déjà filé une méga gourde et des sandwichs, faudrait voir à pas abuser de leur générosité.

3 nuits de passées et autant de journées à supporter le cagnard, ce son en boucle, la solitude, la faim et bientôt la soif vu que leur putain d’outre est en train de virer au sec.
Déjà 2 de clamsés. Tombés comme des mouches les types, on sait même pas pourquoi. Plus 2 qui ont abandonné, écroulés en chialant comme des madeleines parce qu’ils savaient qu’ils allaient se faire tirer comme des lapins . Tu crois que j’allais les prendre par la main, leur chanter une berceuse pour les motiver ? Chacun pour sa gueule!
Et tiens vla seule nana qui se met à se vider du bas fond. Elle serre les dents, mais m’est avis qu’elle tiendra pas encore longtemps. Ah oui y’a aussi l’autre perché qu’est sorti de la piste en hurlant « whisky bar ». Il va pas faire long feu non plus. J’tiens le bon bout.
Mais c’est quoi cette immense construction sortie de nulle part? C’est quoi ces 2 mégas portes totalement identiques?
Des mirages qui commencent ?
Et non merde, je sens leur contact simultané, froid contre mes paumes . Laquelle ?
Me dites pas que c’est leur moteur que j’entends.
La gauche, je prends la gauche.
Quoi encore 2 autres portes? la gauche encore.
Et 2 nouvelles, mais c’est quoi ce trip ? A droite toute
Encore?
Plus de moteur mais leurs voix d’excités qui me talonnent.
Plus je prends de porte,moins ils ont de chance de me remonter.
Allez tiens bon Mike. Referme les bien à chaque fois.
Plus j’ en choisis, plus les probabilités qu’ils te retrouvent fondent.
A moi le pactole.

« Choisir c’est renoncer. la vie est un combat. En acceptant cette réalité que vous suggère de façon redondante votre inconscient, vous pourrez enfin avancer dans votre vie, et jouir de la sérénité adulte »
Mais j’en fais quoi de sa conclusion à 2 balles?
Tu crois que ça vaut le coup que je continue à lui filer 50 euros deux fois par semaine pour m’allonger dans son divan pourri? Ca peut vraiment m’aider des sentences comme ça? J’arrêterai de subir en boucle ce rêve?

Par Schiele

Texte de Schiele

Garderai je un gout amer de toi?

De cette histoire que nous ne vivrons pas.

Sans toi j’apprends l’amour autrement. Celui à sens unique.

Celui qui se soucie de savoir ce que tu ressens, qui se réjouit de tes succès, sans jamais te toucher ni te parler. Celui qui renonce à passer mes mains dans ta crinière brune et à connaitre le gout de tes lèvres qui dessinent ce sourire que je chéris. Moi la cynique biberonnée à la petite maison dans la prairie, voilà comment je la négocie l’approche de la quarantaine? en m’éprenant d’un quasi inconnu de 9 ans de moins? Risible non? et tellement cliché .

A croire que Brigitte Macron fait des émules. Je symbiose avec mes contemporains.

Toutes ces heures à imaginer comment te recroiser, te séduire, retrouver la connivence de ces quelques soirées où ma vie a basculé en faisant ta connaissance. Et toutes ces autres à repousser cette idée tant elle bouleverserait trop ma cellule familiale adorée.

J’aime penser à toi en écoutant Between the buttons de French 79 et Je te sens venir de Juliette Armanet. Ils sont la synthèse parfaite de ce qui m’anime : un délire sensuel puissant et beau mais kitsch. Ou peut être kitsch mais beau et puissamment sensuel.

Comme une ado mal dégrossie, je visualise même notre mariage Une guinguette parsemée de tables aux nappes vichy, couleur lait fraise, des meules de foin et des lampions. Un décor léger, frais et joyeux comme les sentiments que je nous imagine. Ceux qui ne sont pas ternis par le quotidien. Là aussi un joli stéréotype de bobo en crise de milieu de vie.

Toi qui ignores tout des méandres et turpitudes de mon coeur anachronique.

Je ne saurai jamais comment tu aurais trouvé ces mots : touchants ? ridicules? mièvrement lyriques?

Je partirai en l’ignorant

Voilà quelques mois, je t’avais déjà écrit dans les ateliers de Gaëlle. J’y laissais tous les souvenirs que nous ne partagerions pas. A croire que je n’ai finalement pas beaucoup avancé depuis. Tu ne connaitras pas l’importance qu’ils ont pour moi. J’y maintiens le lien qui n’existera jamais entre nous.

Quelle curiosité de se dire qu’on peut vivre ce tumulte seule.

Quelle frustration de penser que tu avances sans savoir qu’une femme se vautre dans des envies de toi.

Mais quel confort de ne jamais me confronter à ta réalité. Car bien tapi au dedans de moi, je sais qu’il n’y pas de réciproque.

Ressentir ça tout en continuant la vie avec les miens.

Le Joker ou femme complexe?

Suis je l’un des deux?

Un monstre fou ou une humaine dépassée?

Nos choix définissent ils ce que nous sommes?

Je sais que je n’aurais jamais le courage de laisser ma vie basculer. Suis je trop lâche ou sage et lucide?

Je partirai sans le savoir.

Au fond ai je vraiment envie de me libérer de toi? du délire où je me suis enfermée .

D’où me vient cette conviction vertigineuse de possible bonheur total entre nous? Pourquoi?

Fébrile, instable, j’attends avec hâte que ton image et mes désirs s’étiolent.

Sans violon ni piano mélo.

Juste immuablement.

Que je souris à la mémoire de cette période trouble. Sans regret. Comme le souvenir d’un doux rêve qui longtemps continuera à m’habiter. Sans que tu en soupçonnes l’existence.

Nous sommes quelques mois avant mon déménagement qui mettra totalement fin aux possibilités de se croiser.

Mais d’ici là, dans deux semaines, nous nous retrouverons.

1 an jour pour jour, à la même fête. Je te reverrai la peur au ventre. La peur de ne plus rien ressentir ou celle d’être à nouveau submergée ? La première solutionnerait pragmatiquement mon problème. Mais ai je envie de laisser filer ce secret qui me fait vibrer dans l’intimité de ma douce folie intérieure?

Il y aussi celle que tu ne viennes pas. Tout resterait alors figé.

Mais ma vie sera jolie quand même. Elle l’est déjà.

J’explorerai d’autres versants de moi.

C’est une erreur de penser que j’ai besoin de toi pour me révéler.

Tu n’es pas le messager de la fin de ma jeunesse. Mais celui du début d’une autre vie. C’est ainsi que je le décide.

Par Schiele

https://www.youtube.com/watch?v=Kmx6OdrGOpM

https://www.youtube.com/results?search_query=je+te+sens+venir+juliette+armanet

Texte de Schiele

Vue de l’extérieur, elle a l’air paisible avec ses écouteurs. Un brin raide peut être.

Plutôt fréquent dans les couloirs d’un tribunal.

Sa longue queue de cheval brune est écrasée contre le mur, ses mains posées sagement sur ses genoux.

Si seulement on pouvait zoomer dessus, on apercevrait que les jointures sont bien blanches, les paumes pressent trop sur les cuisses, les doigts s’enfoncent dans les rotules.

Le port de tête est fier, le dos droit.

Un oeil averti verrait pourtant sa poitrine remonter trop haut dans un mouvement syncopé, restreint. Il distinguerait les commissures de ses fines lèvres pincées et comprendrait qu’elle n’a en fait pas la posture d’une danseuse. Mais que si elle ne s’écroule pas, c’est uniquement grâce au mur et à toutes ces tensions qui bandent ses muscles et rigidifient ses articulations.

En tendant l’oreille, on saisirait sa déglutition serrée, bruyante, presque douloureuse. Et on entendrait le souffle d’une respiration qu’on essaie de rythmer pour ne pas s’étouffer.

Même à distance, on reconnait qu’elle a de longs cils et un profil avantageux.

De face, on pourrait se prendre de plein fouet son regard fixe, perdu bien au loin, dans des territoires loin d’être engageants et chaleureux. Ou alors la chaleur de l’enfer.

Et si on pénétrait ses pensées, on y découvrirait le tumulte  abyssal  qui l’agite.

La confrontation doit avoir lieu à 11H15, comme un clin d’oeil rance du destin, c’est l’heure qui est inscrite à la première page de son carnet de santé.

La nuit a évidemment été blanche, secouée de questions angoissées. Quelle tenue porter? Un tailleur austère et sévère pour qu’il intègre la détermination qui est la sienne ? Et qu’il croit qu’elle a renoncé à toute marque de féminité, pas question! Rien qui ne puisse le faire se sentir vainqueur. Rien qui ne puisse lui laisser penser qu’elle est ravagée en dedans.

Quand arriver? Après lui, une fois qu’il aura pris place dans le box des accusés , qu’il sente la pression de l’attente et la pense détachée ? Et s’il croyait qu’elle avait peur, qu’elle repousse ce moment crucial?

Elle est finalement là vêtue de sa jolie robe à fleur printanière. Femme en tenue d’espoir et de renouveau.

Et arrivée en avance, pour qu’il sache qu’elle l’attend de pied ferme, que la peur n’a pas eu raison.

Les longues minutes avant l’échéance s’égrènent lourdement comme si le temps était devenu flasque. Les résolutions ont le temps de vaciller, son armure mentale de se fêler Le doute et les souvenirs se glissent sournoisement à travers les interstices de sa carapace.

Ne pas laisser la colère et le dégoût prendre le dessus. Conserver les idées claires et sa dignité. Pour pouvoir raconter sans honte , être reconnue victime mais pas proie fragile. Garder le cap et une voix nette. Pouvoir soutenir son regard sans ciller.

Ses yeux si pâles qui la fixaient tout le long, avec ce plaisir de la domination et du pouvoir de la profanation. Elle retient un haut le coeur et tente de chasser cette vision. Il ne faudra y voir que les prunelles du vice et de la noirceur animale d’un être qui croit que l’argent et la beauté vous donnent des droits sur les autres. Le droit de prendre leur corps et d’en jouer.

Elle est la seule à vouloir l’affronter mais elle sait qu’il y en eu d’autres avant elle. Il s’en est vanté hilare en la souillant. Le porc.

Il risque beaucoup. Sa réputation si importante dans son milieu de requins politiques. Sa liberté. Son fric.

Elle veut tout lui prendre comme lui a pillé sa candeur et son amour des plaisirs charnels.

Viendra t’il seulement? Lui fera t’il l’outrage de n’envoyer que son armada d’avocats?

Aurait telle la force d’affronter à nouveau cette attente visqueuse ?

A chaque craquement de parquet, son coeur se serre puis s’affole.

A chaque rayon de lumière extérieure qui pénètre par l’entrebâillement de la porte d’entrée qu’on pousse, ses phalanges craquent et ses dents mordent ses lèvres.

Mais à chaque fois, elle se ressaisit , se redresse et parvient à endiguer la panique.

11H10.

Sa maman prend délicatement sa main dans la sienne.

Son père caresse sa joue.

Ne pas laisser couler de larmes.

Le battant s’entrouvre.

Pas besoin de tourner la tête pour vérifier, elle reconnait son pas assuré et son parfum musqué qui le précède.

Le combat peut commencer.

Par Schiele

Texte de Schiele

« Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

C’est tout ce que je voudrais t’offrir.

A toi ma première née.

Ma fille.

J’ose à peine écrire ces mots. Je serais certainement incapable de les prononcer à haute voix tant ils me paraissent irréels et magiques.

Mon tout petit bébé.

C’est notre deuxième nuit dans le cocon de la maternité.

Et je réalise. De toute la force de mon coeur. Une vague folle d’amour m’envahit. Venue d’on ne sait où. Un truc ancestral, tribal, tripal. Ca me dépasse, je n’ai aucun contrôle là dessus mais j’aime ça. Je le ressens irradier par vague et imprégner mon corps.

Je me sens louve.

Tu n’as pas encore de prénom.

Avec ton père , on s’était dit qu’en voyant ta trogne on pourrait trancher.

Ca fait 30 heures qu’on alterne entre Penny et Zoé. Ton père ne veut pas assumer Penny à cause des potentiels jeux de mots débiles et moi je veux que tu sortes du lot avec un prénom qui ne figurera pas dans le top 10 dans les années à venir.

Je te souhaite des fleurs pour égayer ta vie et des fruits que tu te régales de leur jus sucré en été. Des feuilles sous lesquelles t’assoupir bercée par la brise de mai.

Et des branches pour y grimper et construire des cabanes.

Je te souhaite de la liberté. Celle d’être qui tu voudras . Celle de voir le vaste monde.

Je te promets d’être cette mère qui y veillera.

Qui deviendras tu?

Me ressembleras tu? Irons nous nous promener le long des plages? Serons nous complices?

T’aurais je transmis le goût des autres, du rire et de la bouteille à moitié pleine? Voudras tu aussi soigner ?

Feras tu mieux que moi?

Seras tu une adulte qui ose?

Réussiras tu à aimer ton corps, savoir en jouer en tant que femme?

Vivras tu près de moi que nous continuions à partager une fois que je t’aurais élevée?

En attendant, je contemple ton visage à la peau si parfaite, tes menottes délicates et me baigne dans le ressac doux et enveloppant de mes hormones de maman en devenir.

« Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

C’est tout ce que j’ai à lui offrir.

Pauvre de moi.

Elle me rira au nez.

Qui ose encore déclamer de la poésie à une femme ?

Ma voisine.

Enfin celle qui a investit la maison de l’autre côté du lac.

Non pas que ma solitude me pesait, je l’avait embrassée avec fougue et n’ai cessé de l’étreindre depuis. Dénicher cette longère isolée, pour y réparer des vélos et des vieilles motos a été la meilleure idée de ma morne existence.

Ca signifiait ne plus avoir à subir le vacarme incessant des marteaux piqueurs, des grues et cris des collègues sur les chantiers. Vivre à mon rythme et pas celui des ingénieurs qui ne connaissent rien aux réalités des maçons. Mettre mes mains dans le cambouis redonner vie à des bécanes patinées. Ne pas être obligé de porter quotidiennement le masque affable de la sociabilité.

Mais entendre au loin les vieux volets grincer m’a sorti d’une torpeur dans laquelle je ne m’étais pas senti glissé.

Il me semblait bien qu’il y avait à nouveau de la vie dans ce vieux corps de ferme, mes chiens aboyaient plus souvent. L’inconnue, arrivée en pleine explosion de l’été, était restée volets fermés pendant des semaines.

Il lui en a fallu du temps pour sortir son nez dehors.

Pas très calée sur la météo, elle a poussée les battants aux premiers nuages d’octobre.

Je me suis surpris à guetter, intrigué par sa présence et sa silhouette courbée. Je n’ai jamais réussi à distinguer nettement ses traits. J’allais quand même sortir mes jumelles.

Son pas semble trainant et lourd dans les graviers.

Et quelle lenteur pour monter l’échelle , élaguer la glycine et le lierre qui ont sauvagement conquis les murs de sa bâtisse.

Maintenant que les pluies de novembre sont battantes, la voilà qui sort désherber.

On dirait qu’elle a redressé son port de tête. Son pas est plus léger, ses mouvements fluides.

Elle a l’air gracile dans sa salopette en jean.

Après le cloitre et le silence, elle nous fout son ghetto blaster dans la cour à fond de Nirvana.

Ca devient une habitude de fumer ma clope sur le pas de ma porte en la regardant bosser dans le jardin.

Elle qui n’avait jamais semblée intéressée par mon voisinage , se retourne et me gratifie d’un beau majeur saillant, vernis d’un rouge bagarre. Pas commun pour quelqu’un qui fout les mains dans la terre.

Elle n’a jamais de visite, sauf le facteur.

Elle devait être partie faire des courses, ce matin, il m’a laissé un gros paquet pour elle.

Je connais maintenant son prénom.

Comme dans la chanson de Kurt, distill the life that’s inside of me, seat and drink Penny royal tea

 

Par Schiele

Texte de Schiele

Je suis une femme moyenne.

Non pas que je sois totalement banale mais vue de l’extérieur ma vie n’a rien d’extraordinaire.

J’ai toutefois la prétention de croire que j’ai suffisament de relief pour ne pas être complétement ennuyeuse.

Ma compagnie peut être même agréable.

Un juste mélange d’humour, de culture et de vécu qui peuvent vous faire passer des moments plutot sympathiques en ma compagnie.

Concernant mon physique, c’est un peu la même mélodie. Pas canon canon, mais pas rebutante non plus. Une jolie couleur d’yeux qui hésite entre vert et marron. Des attaches fines et de longues jambes qui me rendent mince. Le tout matiné d’une propention aisée aux sourires.

Je passe bien.

Un impérieux besoin de sécurité, probablement dû au climat toujours potentiellement explosif qu’installait avec force névroses mon père, m’a fait me glisser dans le sillage convenu et sans surprise du « un homme , 2 enfants ». Attention quand même, un brin de rock’n roll, pas mariée mais pacsée. Et toujours pas de monospace. Ni de labrador. Mais quelle rebelle !

Un métier suffisament atypique pour qu’on s’y arrête, le plus souvent sur le même échange :

«  Je suis nez »

Sourire amusé/affligé

« oui moi aussi , je suis né »…

mais assez obscur pour qu’on ne passe pas des plombes à m’en causer.

A la catégorie des hobbies, pas vraiment de passion mais du goût pour tout.

Et me voilà vous infligeant la litanie de mes caractéristiques aussi trépidantes les unes que les autres.

Patience vous allez finir par la trouver la poussière sous le tapis.

Je vous parle de ma vie intérieure?

Alors celle là, elle le connait le mouvement. Et depuis petite.

Une capacité à fantasmer, me rêver autre, très tôt développée.

Des années d’analyse pour en conclure que c’est encore la faute à papa.

Pas facile de s’endormir quand ça peut péter n’importe quand pour n’importe quelle raison, surtout la plus absurde.

Pour chasser mes insomnies de fillette, j’avais trouvé la meilleure des parades : m’inventer d’autres vies. Le scénario était sensiblement toujours le même : moi, jeune fille subissant forces épreuves finissant par être reconnue pour sa beauté et son intelligence, aimée pour le restant de ses jours par un prince charmant. Déjà un grand sens de l’originalité.

C’est resté.

C’est marrant comme envisager les possibles la nuit au chaud sous sa couette est palpitant. Aussi consternant qu’à chaque matin, re rentrer dans le moule en bon petit soldat.

Je ne sais pas si c’est parce que je passe ces heures à m’imaginer autre que je m’accomode si bien ma monotonie existentielle. Ou si c’est à cause de cela, que je ne tente rien.

J’ai mes passades, des amourettes platoniques où j’échafaude des plans pour qu’on se recroise et me projette dans un amour total et fusionnel qui me comblerait totalement. Il y aussi les projets de grands changements, le tour du monde, la reconversion.

Ca m’occupe bien dans le bus ou dans le lit matrimonial.

Le hic, c’est que maintenant , j’ai conscience du mécanisme. Merci Freud and consort. Donc je ne suis même plus dupe de moi même.

Le hic, c’est que je n’en suis pas sortie pour autant de ce foutu mécanisme.

Avant, je me payais des rêves intérieurs de folie en étant convaincu que CA prendrait corps en vrai.

Maintenant je m’érode lucidement : petit trip perso, qui fait à peine illusion, vite amorti, puisque je me connais. Je ne passerai jamais la seconde.

Pour imaginer toujours la première! pour agir, euhhh c’est par où la sortie?

Et pourtant me voilà, par un mardi soir pas plus stressant qu’un autre, mon beau couteau en céramique à la main. Dégoulinant de sang. Et pas celui d’un bon rôti.

Je contemple les corps sans vie des miens. Les doigts poisseux Encéphalogramme des affects à zéro, le néant émotionnel total. Spectatrice de leurs corps inertes.

Me voilà en pleine puissance de cides : pari, matri, infanticide, ça a de la gueule ça non? Ca existe pacsicide?

Vous avez un peu plus envie de vous attarder sur mon portrait là non? Dans les séries, le sang coule moins vite. Il me semble qu’il est plus rouge aussi.

Mais quel silence enfin.

Pas de bol les ménagères de moins de 50 ans, ça aussi je l’ai juste imaginé!

Ca vous aurait excité le mou hein ; la copine qui pète un cable et dézingue tout le monde.

Ca vous aurait sorti de votre propre fadeur. De l’adrénaline par procuration, sans risque.

Ben non, je continue sur mes routines.

Et pourtant, Je suis toujours en train de m’étonner moi-même. C’est la seule chose qui rende la vie digne d’être vécue.

Par Schiele

Texte de Schiele

Pour une fois ce n’est pas la sonnerie du réveil qui m’arrache des bras de Morphée.

Pour une fois, je n’ai pas besoin de coller ma tête sous l’oreiller pour atténuer le strident signal d’une nouvelle journée qui commence.

C’est la lumière du jour qui aujourd’hui me réveille.

En cette fin d’automne, à quoi bon fermer les volets.

Dans un sursaut je me redresse. Si c’est la lumière qui me réveille, alors il fait jour, alors la matinée est bien avancée, je vais donc être en retard.

Coup d’oeil rapide vers l’écran du pourfendeur de rêves : 4 heures 32 en gros chiffres rouges vifs.

4,3,2 partez! Comme un décompte implacable avant la course du quotidien.

En fait les chiffres clignotent. Encore les plombs qui ont sauté. Ma meulière est pleine de charme, son réseau électrique hors d’âge et instable beaucoup moins.

Confirmation qu’il n’y aura pas de rab de sommeil, que cette lueur laiteuse est bien un appel à sortir du lit et affronter le froid humide de rigueur.

Comme d’habitude depuis quelques mois , je ne suis pas seule dans mon lit.

Le constater me fait vibrer à chaque fois.

Il est comment celui d’hier soir déjà ?

Je relève délicatement la couette : ah oui un blond cendré. Joli dos en V. C’est tout ce que je parviens à apercevoir ; il dort profondément, le nez dans le matelas. Son visage est certainement à la hauteur du corps athlétique, maintenant que je ne fais que dans le haut de gamme. Malgré les dernières incohérences temporelles, cette pensée me ravit et fait revenir instantanément le calme dans mon esprit.

Je soupire de plaisir en m’étirant, féline. Et scrute mes longues jambes maintenant si fines et si galbées. Puis pose les mains sur mon ventre. Ferme. Les passe le long de mon visage et mon cou, plus de goître, enfin des contours.

Il est loin le temps où « Quand vous m’embrassiez à l’abri des regards je savais pourquoi, pour pas qu’on puisse nous voir. Alors je fermai les yeux à m’en fendre les paupières pendant que pour guetter vous les gardiez ouverts ». Personne mieux que Bénabar n’a su raconter ce que c’est d’être la moche. Ca ne m’a pourtant pas consolée. Ca a juste mis des mots sur mon calvaire discret.Et l’a rendu encore plus vrai et pesant. Me sentir comprise n’a jamais allégé la peine.

Elle est loin la grosse Sonia qui ne pouvait être que rigolote.

Contempler mon nouveau corps me procure toujours ce mélange de joie victorieuse et de rancoeur aigre. J’entends encore l’écho des moqueries devant mon souffle court et ma foulée de pachyderme en endurance. Je peux encore sentir le goût salé de mes larmes de rage et de honte après le cours de piscine. Quand je devais passer boudinée dans mon maillot devant le groupe des garçons qui se dépechaient de se déshabiller pour être prêts avant les filles. Pour examiner nos corps en mutation. Chaque semaine la même humiliation. Et revivre le désespoir sourd de l’amoureuse qui sait que jamais son Yvan adoré ne pensera à elle autrement que comme une confidente.

Une opération, beaucoup de sacrifices, du sport, des mets auxquels j’ai renoncé. Mon nouvel estomac ne me les permet plus. Pour toujours. J’ai changé du dehors. Les regards des hommes aussi. J’y ai découvert un intérêt, un éclat soudain. Dorénavant, je sais ce que c’est d’être une proie désirable. J’en use et en abuse. C’est mon nouveau quotidien.

Prise dans mes considérations, je ne sais toujours pas quelle heure il est. De combien, je suis en retard. Et comment je vais expédier ce nouveau » one night shot » de chez moi.

La luminosité spectaculaire et inhabituelle de ce matin chauffe doucement mon visage devenu attirant. Cette blancheur ouatée pose un voile de douceur sur ma chambre devenue hall de passage.

Le trophée assoupi commence à émerger.

On a bien ri tous les 2 hier soir.

Je me souviens maintenant qu’il m’a raccompagné galamment. Qu’il n’a pas essayé de me coller au mur. De fourrer ses pattes sous la mini que j’ai le luxe de pouvoir porter maintenant.

Je crois même que j’ai du insister pour qu’il « prenne  un dernier verre » avec moi.

On a parlé, longtemps. Il m’a posé des questions. J’ai même eu l’impression que les réponses l‘intéressaient vraiment.

Le voilà qui se retourne maintenant. C’est quoi ces traces sur ses flancs? les marques d’une peau craquelée? Une vibration inédite fracture ma carcasse, un trouble nouveau, comme une onde chaude qui irradierait de mon nombril.

Il me hume.

M’embrasse tendrement.

Si je laissais le petit soldat au placard? Si j’appelais mon boss pour dire que je suis malade? Si je lui faisais un petit déj au lit et le laissais continuer de m’écouter?

Par Schiele

Texte de Schiele

Un salon au parquet élégant et aux moulures désuètes, des bougies de ci de là, un canapé design discrètement taché… la télé est allumée, le son éteint.

– Tu sais quoi ? Ce soir j’ai envie de te dire merci, vraiment . Je ne serais pas la même sans t’avoir rencontrée.

– Houla, mademoiselle est d’humeur sentimentale à la tombée de la nuit ? C’est l’approche du changement de dizaine? La trentaine qui arrive, l’heure de faire le point?

– Fais pas ta rabat joie, pour une fois que je m’ouvre un peu !

– Oh je sais bien l’effet que je te procure, et puis tu n’es pas la seule à chanter mes louanges. Mais voyons si tu seras plus originale que les autres. Quitte à faire le bilan, raconte moi ce que j’ai bien pu t’apporter au fond? N’es-tu pas en train d’essayer de te convaincre? Pour justifier que tu cherches ma compagnie si souvent, depuis si longtemps?

– Ecoute moi cette réponse de blasée! Serais tu trop humble? Non je sais, c’est ta mauvaise réputation qui te fait modérer  ta force, ton impact.

– Ne te cache pas comme tu le pratiques si bien avec tes couches de maquillage. Arrête de ramener l’attention sur moi et répond moi plutôt. De quoi me remercies tu réellement? de t’avoir aidé à passer le temps, d’avoir posé un écran comme un cocon sur ta vie? Rien de bien glorieux si tu veux mon avis. »

…Soupirs… long silence …

– Ok ok, je dois admettre que tu ne m’as pas apporté que du positif. Que parfois, allez même souvent, j’ai préféré rentrer à la maison pour jouir de toi plutôt que de profiter du mouvement de la vie. Et si je suis complètement honnête avec moi, j’irais jusqu’à concéder que j’ai certainement raté des spectacles, des apéros et bon nombre d’autres occasions pour des têtes à tête avec toi. Mais ça serait trop réducteur de ne t’envisager que sous cet angle.

– Bien, déjà un peu moins de déni. Je préfère. Maintenant ça m’intéresse davantage de savoir ce que je représente à tes yeux. Tu sais pour la plupart, je ne suis réduite qu’à une source d’amusement, très légère, superficielle. Tu me dis humble, mais à mon tour d’avouer, j’ai d’autres aspirations quant à mon rôle auprès de vous les humains.

– Ca ne m’étonne pas, j’ai vite compris que ta prédestination pouvait être plus profonde qu’elle n’en avait l’air de prime abord. Tu crois que tu es ici dans quel but alors?

– TsssTsss, ne tente pas encore de retourner la conversation, je ne suis pas tes amis. Ceux auprès de qui tu sais aussi bien avoir une oreille attentive que te défiler quand ils veulent creuser sur tes méandres intérieurs. Arrête de froncer les sourcils, tu vas devoir puiser dans ta cagnotte à Botox plus tôt que prévu, et approfondit!

– Tu le sais mais tu veux vraiment que je la crache ma valda hein? ça t’éclate de l’entendre dire?

– Tu ne me connais pas si bien au final, ce qui m’éclate moi, c’est la vérité. Enfin ta   vérité, derrière le nuage de fumée. Alors vas y balance, qu’est ce que tu as à craindre finalement? Donc pour toi, je suis….? »

D’une voix serrée, presque dans un cri, fuse :

– Une addiction contrôlée! C’est bon, ça va comme ça, tu es satisfaite?

– Rhoo l’ingénieure en chef se fâche. La si souriante Sophie est contrariée de se confronter à ses manies. Ne laissons pas cet échange prendre un tour aussi houleux. Tout avait bien commencé. Je te rappelle que tu voulais me remercier. J’ai dû mal à croire que ça soit pour une dépendance.

– T‘es marrante, tu crois que ça me fait plaisir de me sentir sous ton joug, moi qui n’aspire qu’à la liberté. Encore une ambivalence à ajouter au listing de mes névroses tiens . Je ne suis pas prête de lâcher le divan. Tu m’as rendu le gosier sec, laisse moi le temps d’une pause tisane, je te la ferai ma déclaration. »

Parquet qui craque, le robinet coule, des pas trainant de retour.

Dans une expiration, des mots pressés , comme arrachés :

– Alors voilà, sans toi, certaine portes mentales seraient restées fermées. Tu as orienté la nature de mes fréquentations. Tu as peut être même été le socle d’une partie de mon cercle amical. Ca nous a réuni, entre les délires énormes et les discussions exaltées. Tu as assis ma position de nana cool. Ca collait si bien avec les concerts de NTM. Tu m’as aussi aidée à enfin dormir et c’est pas rien. Fini les rêves, mais adieu à toutes ces heures passées à tourner et gamberger dans mon lit. Tu fais tourner mon imagination et ma machine a fantasmes à plein régime aussi. Tu arrêtes le temps qui passe et qui m’horrifie. Et merde, c’est pas là où je voulais arriver, viens là que je te roule. Tu te tairas si je te fumes.

Par Schiele

Texte de Schiele

Sa première pensée à la sortie des limbes de son sommeil est pour les enfants. Pourvu qu’ils se réveillent le plus tard possible.

Une gueule de bois à côté de leur énergie bruyante est implacablement insupportable.
Pas question de devoir répondre aux interrogations mitraillettes de sa grande ou d’assurer les calins interminables du petit bonhomme avec un mal aux cheveux si cogné.
Mel veut juste retourner dans sa grotte. Enfin en trouver une, comater, seule.

C’est étrange pourtant, le soleil semble déjà bien haut , la maison est inhabituellement silencieuse. Suffisamment étrange pour qu’elle s’extraie du lit, chercher ce qui se trame et constater que l’appart est vide.
Leur père a du les emmener au parc, il connaît son état post soirées entre amis.

Bonheur de se prélasser tranquille qui devient vite inquiétant, alors que la cloche a déjà sonné l’heure du repas dominical des banlieusards. Et personne qui répond au téléphone.

Mel décuve, un peu dopée par l’adrénaline générée par l’inconnu de ce dimanche, saute dans son uniforme slim Uggs gros gilet et part à leur rencontre.
Pas un pékin dans les rues…pas mieux au parc…elle a beau être encore embrumée , Mel sent le bizarre de la situation.

Alors elle crie.
Un truc primal, du fond du gosier. Ca résonne dans la ville, retombe comme un soufflé. Personne ne réagit.
Lui revient en mémoire un épisode de la 4ème dimension : 2 personnages errant, revenant sans cesse sur le même chemin, dans une ville vide ; qui étaient en fait les poupées d’autres humains géants. Faisant ressurgir au passage la douleur pulsatile dans son cerveau, elle secoue frénétiquement la tête, refusant l’idée d’être manipulée par quiconque.
Mais ça ne fait revenir ni passant ni traffic.
Tout ce silence est maintenant lourd, il la cerne, pèse sur ses épaules.
Elle déambule dans les rues, mi hargarde mi perplexe. Partout même constat. Elle en vient presque à souhaiter croiser un zombie. Puis se dit qu’il va falloir arrêter les séries, qui semblent être sa seule référence culturelle. Même quand tout bascule, son cynisme n’est jamais très loin.

Alors Mèl enfourche son vélo de bobo. L’inquiétude lui donne l’énergie de pédaler jusqu’a sa proche capitale. En ne croisant aucun véhicule.
L’interrogation fébrile se mue subrepticement en sourire.
Pas de bouchon porte d’orléans?!! Elle peut griller tous les feux rouges sans vergogne.

Pas de trouducs qui bloquent les croisements en forçant le feu orange, elle roule au mileu des voies.
Pas de portière brutalement ouverte ou de clignotant oublié qui risquent de la renverser ? Elle chante à tue tête « girls in América » dans la descente de saint Michel.

C’est à présent une allégresse enfantine qui l’envahit. La jouisseuse en elle déboule, et lui fait balayer le surréalisme de la situation. Puis accueillir dans une allégresse totale, le retour de ses fantasmes de fillette. Passer une nuit de liberté dans un grand magasin. Comment de fois , par le passé, s’est elle bercée de ce rêve pour trouver le sommeil ? Sauf que là, comme un cadeau de la vie, pas besoin de stratagème pour s’y faire enfermer. Il fait jour, Paris est à elle ! Le plus dur finalement , c’est de choisir.

Mel repense à la coupole du grand palais croisé à son retour de boite. Elle ira plus tard. Sans plus tergiverser, elle prend la direction du Bazar de l’Hotel de ville.

Se saupoudrer d’un parfum haute couture. Se dessiner une bouche enfin gourmande de féminité avec un rouge puissant d’un étui siglé. Se parer d’une combinaison bustier, noire, juste bien coupée, qui laisserai affleureur la nature de son charme. Etre cette autre tant rêvée mais jamais assumée.

Farfouiller au rayon des jolis carnets, dénicher un stylo à la plume délicate pour y poser des mots de sa plus belle écriture. Monter sur la terrasse, déguster la plus douce des tartes au citron accompagnée d’un chaud thé Mariage. Embrasser la vue. Savourer Paris.
Se vautrer dans un king size moelleux. Se fondre dans l’histoire et les personnages d’un roman savamment choisi après de longues heures à chercher le bon.

Voilà tout ce à quoi elle aspire.
Du temps pour elle.
Donc face à elle.
Ce qu’elle fuit avec fureur dans chacune de ses sorties où elle se perd en s’étourdissant. Elle est là, libre.

Mais son bonheur est brutalement triste.
Ce « bonheur qui ne vaut que s’il est partagé ». Foutu Christopher McCandless. Foutu Sean Penn. Là tout de suite, elle les veux ses kids. Elle la veut la litanie des questions. Tout comme elle veut rassasier de ses bras autant qu’il en aura besoin.
Et des larmes coulent, d’un flot profond et continu. Longtemps. Des heures peut être.
Et c’est une sourde fatigue qui emporte Mél.
Qui sombre sans même se demander à quoi ressemblera demain.

Par Schiele

Texte de Schiele

Une fois sortie passée, à la clarté douce du ciel et la quasi absence de traffic sur le Boulevard Poissonière, Mèl en déduit qu’il doit être autour des 6 heures du mat.

En pilote automatique, elle ne pense même pas à chercher ses alcoolytes au milieu des hipsters qui quittent le club en même temps qu’elle.

On n’est pas encore au temps du über. Quand bien même, elle n’aurait pas assez de cortex disponible pour chercher sur l’appli de son smartphone.

Mèl espère juste qu’elle va pouvoir attraper un taxi sans attendre des plombes. Absolument pas la force d’affronter la violence des néons du métro. Ou de risquer de s’endormir en loupant sa correspondance et repousser l’heure à laquelle se coller sous les draps. Il lui reste assez de cynisme pour réaliser qu’entre l’heure du coucher et celle de l’endormissement, il va certainement se passer un long moment , vu toute l’énergie factice qu’elle s’est collée dans le pif.

Entre les plus vaillants qui s’engouffrent station Bonne Nouvelle et ceux dans un mood à tchatcher, elle réussit à se faufiler et hèler la laguna disponible qui passe au ralenti pile au bon moment.

Pourvu qu’elle ne tombe pas sur un lourd, du genre fan de dessins animés des années 90, qui lui chante tous les glorieux génériques. Par pitié, pas non plus un bavard aigri, qui lui fasse subir son analyse socio géo politico merdique de notre monde en perdition. Dans les 2 cas, Mèl n’arrive pas à contrôler la petite fille bien élevée, et se sent obligée de tenir le dialogue. Dans l’état où elle est là, ça lui demanderait une putain de dose d’ardeur mentale.

Deuxième coup de bol, le conducteur a la voix douce, le regard bienveillant. Enfin c’est tout ce dont elle se souviendra.

Alors Mél ose un « je suis pas en forme, ça vous dérange pas si je ferme les yeux? », lui glisse son adresse de banlieusarde, se cale au fond du siège et bascule la tête en arrière. La berline redémarre aussi doucement que son chauffeur a acquiescé.

Maintenant qu’elle s’est relâchée, la nausée revient direct, violente. Elle connait le délire, va falloir se mobiliser pour gérer. Dompter son corps. Eloigner ses pensées de sa dark side. Ca va lui bouffer un paquet d’énergie, mais son orgueil lui empêche de perdre tout contrôle et de s’exhiber à vomir devant témoin.

Mèl sait déjà qu’au lieu d’admirer les rues de Paris au petit matin elle va juste passer son trajet focus sur sa respiration, ses sensations, le regard tourné vers l’intérieur. Et elle se sent minable. Minable de reproduire pour la énième fois le cycle : soirée-apéro-coke-fun-club-badtrip-gueule de bois interminable.

Minable de ne pas être capable de se lâcher naturellement, de ne pas pouvoir laisser aller son corps à la danse sans expédient, d’avoir tellement peur d’être inintéressante sans chimie.

Son coeur bat trop vite, trop fort. Expirations profondes pour calmer le jeu.

Et merde voilà que le type lui casse sa concentration.

«  je peux mettre un p’tit CD mademoiselle? »

Mèl pioche dans sa réserve de présence et souffle un « oui oui poussif », en espérant qu’il ne lui colle pas un Claude François hystéro qui lui ferait repartir le palpitant direct.

Bonheur instantané quand elle reconnait les premières notes de « quand la ville dort » de Niagara. Elle n’a pas la force de lui dire, juste de lui envoyer un énorme merci mental. S’il regarde dans le rétro, il verra un sourire passer sur son visage.

Pile ce qu’il lui faut pour bercer son trip jusque la maison.

La conduite est souple, les feux doivent être souvent verts. Mél a la sensation d’une fluidité qui colle parfaitement à l’ambiance sonore et au rythme qu’elle veut donner à son souffle et ses pulsations. La fluidité dure, c’est l’album entier qui se déroule dans ses oreilles. Elle entame le chemin connu pour tranquiliser son corps. Partir de ses pieds endoloris par les heures passées sur le dance floor. Remonte sur ses mollets contractés. Ne pas chasser la douleur, plutôt la visualiser. pour l’apprivoiser. Aller vers son nombril, amplifier le mouvement cyclique de la respiration. Laisser les spasmes nauséeux venir, les contenir. Tenir en gardant en tête que ca va passer, ça passe toujours.

La transe se pacifie, Mél gagne le combat contre son corps et les prods. Elle peut entrouvrir les yeux et voir l’assemblée nationale. Percuter et tourner la tête vers la coupole magique du grand palais. Refermer les paupières, se reconnecter avec son ventre et son coeur.. Maintenant que le corps est en paix, elle peut se diriger vers ses pensées. Et se mentir que c’est la dernière fois.

Par Schiele

Texte de Schiele

Après pas mal d’incertitudes, il était en fait évident que tout ceci devait mal finir.

Déjà elle fermait toujours les yeux pendant l’amour.

Naïvement, j’avais d’abord voulu croire que c’était pour mieux ressentir tout le plaisir que je lui donnais.

Passés les premières semaines où le désir est fou de découvrir un corps inconnu, Magda s’était de plus en plus souvent refusée à moi. Elle restait tendre, caline et attentionnée, mais son manque de pulsion la trahissait.

Patient car amoureux fou, je tentais d’abord la séduction verbale : sextos, longs préliminaires, poésie érotique sussurée au creux de l’oreille. Je ne récoltais que des rires attendris. Et des cuisses fermées..

Je me résignais un temps à l’abstinence, comptant sur l’adage « suis moi je te fuis, fuis moi, je te suis ». La jachère perdura.

Cette disette sexuelle ne me réussissait pas. Je finis par en être obnubilé, suspicieux nerveux. La frustration de ses refus décuplait mon envie.

J’envisageais de la quitter, pour replonger dès le pas de la porte franchie. J’étais trop coeur d’artichaut et cérébral pour tout casser à cause d’un trivial problème de sexe.

Magda elle s’en sortait en me comblant ponctuellement, mais c’était laborieux. Sans passion, un peu mécanique. J’avais encore en mémoire la fougue de nos débuts. La comparaison était implacable.

A la faveur d’une chaude soirée de juillet, je décidais de prendre le taureau par les cornes et d’affronter la question. Prêt à tout entendre, du moment que c’était la vérité.

Elle jaillit limpide.

Je sentis surtout Madga soulagée de vider son sac. Non, elle n’était pas frigide. Oui elle m’aimait avec force. Non, elle ne se résignait pas. Oui elle avait conscience qu’on ne pouvait pas se contenter de ça. Et oui, elle avait la solution.

Instaurer le dialogue avait été plus simple que je ne le pensais.

Je dus me rendre à l’évidence, elle avait besoin de penser à d’autres pour prendre son pied.

Magda n’était juste pas ce genre de femme à qui un seul homme peut suffire.

Je ne m’estimais pas coincé du cul, je me pensais même plutôt open. Mais le plan à 3 avec une femme aimée ne faisait pas partie des options que j’avais pris le soin d’envisager. Enfin surtout si le troisième était dépourvu d’une paire de seins.

Je réagis d’abord sans beaucoup d’affect, ne voulant certainement pas comprendre la portée de cette nouvelle. Pour m’aider à aborder le sujet, moi le classique buveur de kir, j’avais enchaîné quelques vodkas au troquet d’en bas. Ma première émotion fût de penser presque amusé que jusqu’au bout, il y aurait des imprévus dans cette histoire avec Magda. La suite me ferait déchanter assez rapidement.

Etourdi à la fois par les vapeurs russes et le choc des préférences sexuelles de ma dulcinée, un sursaut spontané un peu éperdu me fit la prendre par la main. Je l’entraînais dans la rue à la rencontre du premier mec potable qu’on pourrait croiser.

Là aussi, la quête fut plus facile qu’on pourrait l’imaginer. Il faut dire que ma Madga avait de solides arguments, parée de son sourire mutin et ses jambes de pin up. Le constraste entre la fraicheur juvénile de l’un et la féminité intense de l’autre rendrait fou n’importe quel homme bien testostéroné.

Le deuxième type croisé, un certain Jean je crois, monta, assez docile jusqu’à notre appartement. Nous le cueillîmes alors qu’il récupérait son scooter, l’air un peu dans les vapes. Il écouta mon speech, dont je me demande encore comment je pus le sortir avec autant d’aisance, à la fois surpris et intrigué. Ma spontanéité ne laissa pas de place à la suspicion, il nous suivit, avec naturel, semblant confiant et enthousiaste.

Madga que je découvris experte et surtout beaucoup plus délurée que dans notre intimité, lança rapidement les ébats. Je sentis l’inconnu dans mon lit d’abord hésitant, ses gestes étaient tremblants. Il nous avait confié ne pas être néophyte de ce genre d’expérience, bien qu’il ait toujours été intéressé par la nouveauté.

Je ne participais pas vraiment, laissait mon corps comme un automate et restant spectateur de moi même.

Madga jouit comme jamais. L’homme, après ses débuts fébriles, partagea finalement, assez facilement l’allégresse de mon aimée. Il joua d’elle et de moi, maladroit mais gourmand.

Magda n’eut alors de cesse de vouloir recommencer.

Et moi de ne plus jamais revivre ça.

La rupture fut inévitable.

Elle me brisa le coeur.

Je me demande ce que ce type est devenu.

Place de Clichy, ce soir là de juillet, on aurait pû mettre Sébastien Tellier en ambiance sonore, titre «  Look » tu vois. Enfin moi c’est comme ça que je le sentais.

La chaleur avait bien voulu rappliquer après des semaines de grisaille parisienne.

Tu sais celle qui te fout en l’air toutes les occasions d’apéros terrasse, seule raison de vivre d’un célib parisien comme moi.

Donc voilà, on y est : en fond d’écrin, la moiteur puante qu’on ne calcule même plus après des années de fréquentations obligatoires.

Le flot des passants qui se mélangent en s‘ignorant : du touriste à  ceinture banane , au clochmoute puant, du pré pubère grunge qui se rend à un concert de métal et croise le bobo qui, lui, n’écoute plus ses merdes depuis belle lurette.

Ca grouille, tranquille.

C’est fin de semaine. Les poussettes n’encombrent plus les trottoirs, elles doivent pulluler dans les Belambras de Tunisie pour les plus crevards ou dans les Club Med de Bali pour les mieux pistonnés.

Des néons de partout : d’un côté ceux dévoués aux sexs shops, de l’autre ceux censés te faire cracher ta thune pour des porte clés tours Eiffels fabriqués en Chine. Et entre les deux, du bon restal fourni par Métro, voire Picard les soirs de dèche. Mais attention sur les menus, y’a écrit spécialités françaises. Régal assuré….

Parking de l’allée du milieu, encombré de scooters et de vélos, mieux qu’à Rome dis donc. J’y retrouve mon Vespa ; l’estomac réservoir de 3 verres de blanc et pas comblé par la planche de charcuterie grasse, avalée sur le pouce, la tête flottante comme il faut. Je pourrai rentrer peinard dans mon 18ème adoré.

C’est sans compter sur ce couple que je n’ai pas vu arriver…

C’est ici, à cet instant que tout a commencé.

Ou pas.

Peut être que c’est plutôt là.

Pavillon pas vraiment Phénix, mais pas vraiment Villa non plus .

Plutôt lotissement France moyenne, que détour d’une allée verdoyante.

Maison familiale, terrain archi connu. Pourtant je ne me suis jamais vraiment fondu dans le décor. Je les ai souvent regardés avec d’autres lunettes, toujours un peu de côté. Même gamin, je m’interrogeais sur l’appartenance à cette famille. Ca ne m’empêche pas de les aimer. Mais je ne me reconnais pas en eux.

Depuis la montée en grade de papa, curieusement parallèle avec le rétrécissement de sa largeur d’esprit, on a revu les intérieurs.

Maman a du pas mal s’emmerder devant Valérie Damidot.

Donc on oublie les papiers à fleurs marrons ternis et les moquettes murales. Maintenant c’est plutôt murs unis, tendance couleur flashy, tendance « je t’abrutis la rétine vite fait bien fait oui ».

Heureusement , elle a dû rater des épisodes.

Ma chambre a encore l’honneur de mes posters d’ado. Je retrouve l’odeur des sachets de lavande au fond des tiroirs et le cosy so vintage, que je pourrais refourguer une fortune aux puces de Saint Ouen.

Dans la cuisine et le salon, entre d’autres bibelots cheaps et souvenirs de vacances, trône encore sa collection de chouettes merdiques. Ils ont quand même viré les toiles provençales genre chef d’oeuvre du dimanche d’un artiste raté de Canne La Bocca.

150 M2 de pavillon… que d’espace!

Ca fait rêver par rapport à nos cages à poules de la capitale.

Mais si c’est pour tout gâcher avec leurs gouts de chiotte.

On est en Mayenne mais dans ma tête c’est le Loir et Cher qui sonne, avec un petit fond bien ironique de Ziggy. Pourtant c’est pas ma came musicale. Faut croire que les gouts de chiotte s’accrochent dans les gênes.

Le ballet de la sonnette et des plantes-cadeaux a déjà commencé.

En sus, les piailleries des neveux et la grande gueule du frère aîné qui rythment le craquement des marches de l’escalier que je descends.

Ça sera pas un dimanche midi habituel. Les blagues racistes après le fromage, j’ai supporté jusque là. Celles limites homophobes, aussi. Mais là j’peux plus. Y’a pas moyen que je continue à garder ça pour moi. Pour l’instant ça bouillonne dans mon inconscient, mais ça va pas tarder à gicler. Sans que je n’ai rien vu venir, et encore moins préparé.

C’est donc ici, à cet instant que tout commence en fait non?

Ou toujours pas.

Peut être encore ailleurs.

Peut être ici finalement.

Autre moiteur, autre soleil couchant.

Mais ici, pas de néon ni d’halogène de chez Fly, juste, de partout des lampions multicolores, petits, grands, ovales, ronds qui enchantent les rues. Une kermesse pour adultes le long des échoppes.

La luminosité soyeuse du Viet Nam en soirée

Hoi An plus précisément.

Village de carte postale : la mer de Chine, sa longue plage , ses bouis-bouis où tu dégustes des fruits de mer pour 3 fois rien. Ses boutiques « authentiques » où le Wi Fi est gratos, et d’où on t’interpelle tous les 5 minutes : « Would you like to buy something? » Non, non et re non. J’suis pas là pour faire mon touriste.

On a beau être en février, de ce coté ci de la planète, la nuit est douce et pleine de promesses.

Le bâtiment au fond de la rue est clos, difficile d’en apercevoir les contours derrière la grande palissade en bois. Un peu de patience, c’est demain que tout commencera.

Même en  me hissant sur la pointe des pieds, pas moyen d’en voir plus que le toit.

Je reprends mes appuis sur la terre ferme et  cherche le regard de mon «  Major Tom ». Celui avec qui, main dans la main, je franchirai, ému et tremblant comme un couillon, la palissade de cet orphelinat. Demain, dès l’heure de l’ouverture. Pas sûr qu’on trouve le sommeil d’ici là

Ce moment on l’attend depuis des mois, on s’y est préparé avec fougue, sérieux, passion. On en a discuté, on a avancé, remplit des tonnes de formulaires, pensé alors que c’était une folie. Puis que la vie ne valait d’être vécue sans folie. Mais surtout qu’on en avait une envie furieuse.

Voir une petite bouille grandir, lui transmettre de l’amour, galérer sur des choix éducatifs à la con, rigoler, s’énerver, se confronter, se câliner, se protéger, deviner sa personnalité émerger, l’accompagner. « Rentrer dans le moule » diront certains. Je préfère ceux qui penseront qu’on voulait juste fonder une famille.

On s’est engueulé, on s’est arraché. Il était prêt, pas moi. Et puis j’étais à fond, mais mes doutes l’avaient à son tour tout fait remettre en question. La gestation a été longue, pleine des reliefs de la vie.

Mais ce soir, quand j’accroche son regard, je sais qu’on y est. Le début du reste de notre vie commence demain.

Et comme un gros  shoot dans ma face en flash back, me revient cette putain de soirée de juillet place de Clichy. Jusque là, j’étais encore qu’une pauvre caricature de moi-même, un bon hétéro  provincial qui se prenait pour un titi parisien 2.0. Les mœurs qui vont avec : Tinder était mon appli préférée, les bars mon hobby principal et GQ ma principale référence culturelle. Et j’étais convaincu de réaliser pleinement les injonctions d’hédonisme et d’égoïsme dont la société nous farcit le mou : Be yourself. Carpe Diem. Just do it. Bouffon de névrosé que j’étais. Mythomane de moi même.

Il aura suffit d’un couple, d’une proposition indécente pour que je m’ouvre à d’autres possibles. Que j’explore d’autres territoires. Que j’apprenne à aimer des corps semblables au mien, que je m’autorise à les désirer et à prendre du plaisir avec eux. Un désir différent, intense. Et laisser ce désir remplacer celui pour les femmes, pour qu’émerge une autre part de moi.

Il aura suffit d’eux, de cet étourdissement, de cette moiteur, d’un peu d’audace spontanée. De cette conjonction folle pour que je sois cet autre moi-même. Après ça, la porte était ouverte, plus moyen de faire machine arrière.

Il aura suffit d’un peu de courage et beaucoup d’énervement pour tout lâcher à ce repas familial. J’avais beau dire à mes potes que ça ne me poserait pas de problèmes, que mes parents n’étaient pas si bouchés, ça n’a pu sortir qu’au détour d’une vanne foireuse sur les pédés, lancée par mon père. J’aurais mis 3 ans à cracher ma valda. 3 ans pour maturer le truc dans mon cortex en révolution. Passer de « je suis devenu bi » à « en fait ce sont les hommes que j’aime ». Faire le deuil d’un futur implacable que je m’étais tracé avec, évidemment une femme. Envisager la solution bancale, utopique et introuvable du  « trouple ». Trouver Damien, me noyer dans ses yeux vairons et lâcher prise. Leur balancer tout ça à la gueule. Je n’ai jamais su faire soft.

Ce soir, je suis la somme de ces moments.

Vous pourrez me trouver cheesy comme disent les Ricains, cul-cul en version gauloise mais dans ma tête maintenant tout de suite, basta Delpech et Céline Dion, bienvenu Lou Reed.

Parce que ouais là, c’est juste un perfect day. Plein de promesses de droit au bonheur.

Demain, on la rencontre.  Alors oui, elle n’aura pas les yeux si singulier de son père. Mais elle sera notre fille. Je peux penser ces mots, mais je me retiens de les dire à mon Homme: notre fille ! Je les murmure, pour ne pas qu’ils s’envolent.

Il sait mon trouble, prend ma main, la serre avec force et me guide vers notre hôtel.

Tout le long du chemin, nous restons silencieux. Chaque foulée me ramène à notre histoire, ce parcours un peu fou et surtout inattendu.

Après pas mal d’incertitudes, il devenait évident que tout ceci finirait bien.

Les incertitudes venaient en fait de Jean, l’évidence ayant été éclatante dès le départ pour moi.

Mon départ à moi dans la vie n’avait pourtant pas été des plus simples, bien que très cliché : pauvre, banlieusard, arabe avec des yeux vairons et gay. De quoi bien faire se marrer un public de stand up. Comme disait ma meilleure amie, il ne manquait plus que le nanisme pour parfaire le tableau.

Heureusement, ma famille dont la culture l’aurait plutôt encouragée à me rejeter, avait toujours été aimante.

Ma mère d’une douceur infinie, et de cette belle intelligence humaine qui caractérise parfois les gens sans grande éducation scolaire, avait saisi très tôt ma grande sensibilité et probablement ma différence. Elle avait su trouver les mots pour que mon père me voit et m’accepte tel quel. Aussi j’avais pu grandir sans haine de moi et devenir un homme sûr de ses choix. Mon métier de photographe avait amplifié cette acuité dans le regard. J’excellais dans les portraits.

Très tôt j’avais pû voir au coeur des gens ce qu’ils étaient vraiment, surtout pour ceux qui se mentent à eux mêmes. Et ils sont légions.

Pour Jean , c’était plus sinueux.

Il s’était crû hétéro pendant quasi 30 ans!

Puis après une expérience de plan à 3 inattendu, il s’était pensé bi. Déstabilisé par cette nouvelle identité apparue tardivement, il avait imaginé un temps un « entre deux » : le trouple. Il aurait pû y cumuler son envie d’être père, son amour pour les femmes qui perdurait et ses nouveaux penchants, qui l’excitaient beaucoup plus. C’est déjà compliqué en couple, alors cette option était restée une douce utopie. Le chemin pour arriver à accepter cette réalité fût douloureux.

Pas un moment où il n’avait connecté que de choisir de simplifier son prénom Jean Luc en Jean, à ce même moment, pouvait avoir un rapport avec cette découverte d’une nouvelle part de lui.

Du commencement augure la fin disait Quintilien.

Notre rencontre fût belle, simple, sensuelle et pleine de rires.

Rien d’une bluette américaine, une rencontre dans un bar dans le Marais. Quelle originalité ! Enfin quelqu’un qui ne m’abordait par sur le thème éculé de mon regard si troublant et singulier. Ou de mon prénom tellement bleu blanc rouge pour un beau basané comme moi.

Juste une complicité immédiate. Même humour tranchant, mêmes envies au lit. Et le sentiment amoureux qui nous avait pris le bide tranquillement.

Il a fallu pour lui, faire face à l’idée d’être homo, passer le deuil du futur classique qu’il portait depuis qu’il était en âge de se projeter. Il ne se marierait pas à l’église et ne tiendrait pas la main de sa femme à la maternité. Je crois que l’intensité de nos sentiments l’aida pour beaucoup.

Progressivement il avait quitté une pseudo rudesse verbale. Mais pas ses petits airs snobs qui m’amusaient toujours autant…

Il avait franchi avec quelques éclats de voix l’étape douloureuse du coming out. Comme il ne fait rien à moitié mon Jean, il avait choisi le repas dominical avec pour témoins, frères, neveux et tantes. Evidemment, la pilule avait été un peu dure à avaler, mais je finis par être accueilli en terre mayennaise.

Comme un couple lambda, l’envie de partager notre cocon avait maturé.

Toujours rien d’une bluette, le processus avait été un brin douloureux. Mais comme toutes les étapes précédentes, on avait tenu.

Pour en arriver à Hoï An ce soir. Marcher main dans la main jusqu’à l’hôtel.

En attendant de rencontrer demain notre Li An et laissant nos corps se détendre dans cette foulée silencieuse, je songeais alors que  nous perdions tous bien trop de temps à penser qu’ après pas mal d’incertitudes, il était évident que tout ceci devait toujours mal finir .

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