La grimpette

Il a seize ans. J’en ai cinq de moins. Notre pays sort de la guerre. Des maisons en ruines, des crevasses dans les rues, des trottoirs défoncés nous le rappellent au cas où nous voudrions l’oublier

« – Je vais y aller, toi tu restes là ! M’ordonne-t-il impérieusement

– Non, j’veux pas rester toute seule, j’viens avec toi !

– Tu vas me gêner, c’est dangereux ! Reste là, tu ne crains rien à la maison.

– Non, non, j’aime pas la voisine…… Elle me regarde bizarre…… j’te suis.

– Bon alors si tu me suis, tu me suis pas à pas, comme mon double. Les salauds ont laissé des bombes. Je connais parfaitement le trajet, je sais où elles sont. Tu ne dois pas t’écarter d’un millimètre. C’est compris ?

J’ai gagné ! Je cache ma satisfaction en baissant les yeux et bredouille

– D’accord j’me colle à tes talons »

Qui pourrait soupçonner le danger ?

Tout est calme quand nous sortons à la douce lumière du soleil printanier. Quelques cyclistes pédalent allègrement dans la rue. À califourchon sur le cadre d’un vélo, le bras droit enlaçant amoureusement la taille d’un garçon beau comme un dieu, une fille rit aux éclats.

Nicolas me tire brutalement par le bras au couvert d’un mur et me commande de le raser.

« – T’es pas là pour regarder les mecs ! Y’a encore des snipers cachés alors si tu veux mourir continue, moi je t’aurai prévenue. »

Je le regarde interrogative. Des snipers ? Il ne m’en a pas parlé. Je m’arrête. Mon cœur s’emballe. Mes yeux fouillent tous les coins et recoins d’ombre. Là ! Une silhouette sur la terrasse de la maison d’en face. Encore une sous le porche des Lefèvre. J’ai peur. Terrifiée, je me scelle à mon acolyte. L’angoisse me tord les tripes. Glacée, des frissons me courent entre les épaules. Le danger est là au détour de chaque immeuble. Les battements de mon cœur martèlent mon cerveau. Courbée, muette, aveugle aux alentours je colle à la ligne tracée par les pas de mon guide. Le hurlement de l’angoisse atteint son paroxysme quand des claquements résonnent à mes oreilles.

Élégante, une femme en talons aiguille me croise. Nos regards se rencontrent. Le mien frôle ses longues jambes nues et sa robe légère dont les plis tremblent aux murmures du vent. Ses épaules sont couvertes d’un châle chamarré. Elle me regarde les yeux brillants. Un curieux sourire flotte sur ses lèvres maquillées.

Enfin, terme de notre course, c’est la grimpette qui mène à la ville haute.

« – Là, ça rigole pas, me souffle mon comparse, tu me pistes à la trace si tu veux garder tes deux jambes ! »

Tout d’abord, nous progressons lentement. Je guette chaque faille en godillant dans le sillon de mon ouvreur. Chaque trou est suspect. Chaque saillie m’interpelle. Des brèches et des bosses il n’en manque pas dans cet escalier aux pavés disjoints et aux pierres effondrées. Vigilante, j’épouse le circuit dessiné par les pieds de mon pisteur.

Puis, comme un cabri sûr de ses appuis, mon guide s’élance et me distance.

« – Attends-moi ! Mais, attends-moi !!!»

Sourd à mon appel le scélérat se hâte.

Qu’est-ce qui lui prend ? Je suis tétanisée, statufiée. Mon cœur va exploser. Mon sang s’est figé.

Immobile, livide, les jambes tendues, les genoux serrés, les orteils crispés, en équilibre sur la caillasse c’est la panique.

Du calme ! Reste calme ! Essaie de faire le point. Que faire ? Descendre ? Monter ?

Descendre, c’est retourner et affronter seule les périls du trajet. Mauvaise idée. Il faut continuer. Donc monter. Rembobine. Réfléchis. Projette le film dans ta mémoire. Tu n’as pas le choix. Avance !

Lentement, progressivement, prudemment je bouge. Un pas. Un autre. Celui-là est peut-être le dernier. Cette tache ? Du sang ! Je ferme les yeux, j’ai soif d’air, j’étouffe.

Respire un bon coup. Encore. Ça fait du bien. Peu à peu l’étau se desserre. Perdue pour perdue il vaut mieux avancer. J’y arriverai. Inspiration, blocage, expiration, blocage et je fonce.

Il n’est plus question de tirer des bords, je progresse en ligne droite sans hésiter. Marche après marche j’approche de la dernière. Rien ne se passe. Pas de bombe. Pas de sniper.

Soulagée j’arrive au sommet. J’ai surpassé ma trouille, j’ai triomphé.

La chaleur me caresse les épaules, le soleil ressuscite, la vie est belle.

Je m’écroule. Vivante ! Je suis vivante !

Je suis toujours en train de m’étonner moi-même. C’est la seule chose qui rende la vie digne d’être vécue.

Autour de moi Nicolas, mon frère, jambes écartées, poings sur les hanches, et sa bande rient à gorge déployée.

Par Esther Drallige