J’enseignais la biologie à l’université de Toulouse-Rangueil depuis vingt-cinq ans lorsqu’une de mes élèves vint perturber la vie agréable, tranquille et rangée que j’avais menée jusque-là.
Étudiante en première année, je l’avais remarquée parce qu’elle osait se manifester, et demander lorsqu’elle ne comprenait pas, ce qui était assez inhabituel dans les amphis bondés de la fac. Je ne savais jamais à quel moment une de ses questions allait venir, et surtout d’où elle viendrait, car elle changeait continuellement de place, au premier rang un jour, au dernier un autre ou en plein milieu le suivant. C’était tellement inaccoutumé, les étudiants s’attribuant en général une place immuable dès le début de l’année, que j’avais l’impression de jouer à « Où est Charlie ? », cherchant du regard cette jeune-fille décidément déroutante.

Au mois de novembre, elle s’inscrivit à mes TD, m’offrant ainsi la possibilité de la détailler à loisir, et d’apprendre son prénom. Anaïs n’était pas la plus jolie de mes étudiantes, mais son visage sérieux, ses yeux brillants d’un intérêt manifeste pour la matière que j’enseignais, et son sourire mi-interrogateur, mi-moqueur, me portaient, j’en ai peur, à m’intéresser de plus en plus à elle. Et a priori, ça ne ne semblait pas lui déplaire. Pourtant, je n’avais rien d’un play-boy. Je venais d’avoir cinquante ans, mes rides étaient marquées, mon front plus que dégarni, et mon abdomen pointait sous ma chemise !
Il ne rentrait pas dans mes habitudes de draguer mes étudiantes, marié à Michelle. Heureux en couple, père de deux grandes filles de vingt-six et vingt-deux ans avec lesquelles je m’entendais à merveille, ma vie sans heurts, me convenait parfaitement.

Lors du dernier TD, à la fin du mois de juin 1990, Anaïs s’attarda, laissant filer ses camarades. J’avoue que je fis de même, feignant de trier et de ranger soigneusement mes papiers dans mon cartable. Quand tous les étudiants furent sortis, je fus parcouru du délicieux frisson précédant l’arrivée d’une grosse bêtise. Je proposai à Anaïs d’aller boire un verre, ce qu’elle accepta sans hésiter. Installés à la terrasse d’un café dans la douceur d’une fin de printemps toulousain, notre discussion fut décontractée et… terriblement anodine. Il ne se passa rien ce soir là, mais j’étais ferré, puisque je traversais l’été en pensant à elle.

Au mois d’octobre, les cours d’amphi reprirent. Dès le premier jour, je compris que le jeu « Où est Charlie ? » recommençait. Je me surpris à la chercher fébrilement dans la foule des étudiants, espérant la question qui me permettrait de la repérer, mais celle-ci se faisait attendre, me plongeant dans un abîme d’interrogations sur la réalité de son inscription en seconde année. Ce n’est qu’à la fin des deux heures que dura le cours que je l’aperçus enfin, au fond à gauche de l’amphi, à moitié cachée par un grand gaillard assis devant elle. Le soulagement qui m’envahit me fit comprendre que j’étais salement addict.

Durant le premier mois d’amphi, les TD ne démarrant qu’en novembre, elle eût l’occasion de jouer à des parties de cache-cache qu’elle maîtrisait parfaitement. Une amusante complicité régnait désormais entre nous. Lorsque je la repérais, elle me gratifiait d’un vrai sourire et, me sembla-t-il plusieurs fois, d’un petit clin d’œil.

Le temps des TD revint. Dès la fin du premier, elle attendit le départ des autres étudiants pour me proposer à son tour de m’offrir un verre, et ce fut vers son studio qu’elle me dirigea. Je passai ce soir-là du statut de professeur à celui d’amant.

Ainsi, c’était fait, Anaïs était devenue ma maîtresse. Je l’avais avertie que j’étais marié, qu’entre elle et moi, il ne pouvait s’agir que d’une aventure, et que les sentiments n’auraient pas leur place dans notre relation. Pensez donc ! Sa douceur impudique, sa façon de se lâcher, de m’attirer à elle en murmurant des mots parfois osés, parfois tendres, finirent par avoir raison de mon faux détachement. Ma femme ne tarda pas à se douter de quelque chose, mes retards répétés, mes prétextes douteux, ne tinrent pas longtemps devant sa perspicacité. Nous eûmes une longue conversation au cours de laquelle je reconnus ma liaison en la réduisant au stade d’aventure provisoire et sans importance. Michelle était intelligente et compréhensive. Elle accepta mon infidélité, qu’elle minimisa en la baptisant du nom de « tes petites incartades ». Elle y mit juste une condition, en exigeant de moi la promesse de ne pas la quitter. Je n’en avais pas l’intention. De plus, presque trente ans me séparaient d’Anaïs, et j’étais on ne peut plus conscient que notre histoire aurait une fin à plus ou moins court terme.

Mais au fur et à mesure que le temps passait, je sentais bien que nous dérapions vers quelque chose de plus sérieux que je ne l’avais cru. Nous étions tous deux pris au piège, et Anaïs commençait à montrer des signes d’impatience. Je me laissais convaincre de temps à autre de passer la nuit avec elle. Elle me persuada qu’une évasion le temps d’un week-end faisait partie de ce que je pouvais lui accorder, et pour son anniversaire, je l’amenais même passer trois jours à Florence. Michelle encaissait de plus en plus mal. Je la trouvais souvent les yeux rougis, l’air triste, enfoncée dans un mutisme accusateur. Avec le recul je pense qu’elle se trouvait alors en pleine dépression, mais pendant longtemps je refusais de le voir.
Pourtant la raison finit par l’emporter, je décidai que quitte à en souffrir il fallait mettre fin à cette liaison. J’en fis part à Anaïs avec toute la douceur possible, elle ne cria pas, ne pleura pas, me demanda juste de lui offrir une dernière nuit, une nuit d’adieux. J’acceptai.

Je repris ma vie conjugale avec Michelle, mais Anaïs me manquait terriblement. Un mois et demi plus tard, elle m’appela et m’apprit qu’elle était enceinte et qu’elle tenait à m’en informer. Elle me précisa qu’elle ne me demandait rien, voulait juste que je le sache. Affolé, j’allai la trouver, tentai de la convaincre de ne pas garder l’enfant, l’assurant que je l’accompagnerai et réglerai bien entendu l’intervention. Peine perdue, Anaïs me rétorqua qu’elle avait trouvé du travail dans un laboratoire, qu’elle gagnait correctement sa vie, et qu’il était hors de question qu’elle avorte. Je passais plusieurs mois difficiles !

En septembre, je reçus un faire-part tout simple, qui m’apprit la naissance de… Charlie ! Une photo montrait la bouille adorable d’un bébé endormi. Emu plus que de raison par cette paternité aussi tardive que non désirée, par le prénom qu’elle lui avait donné, clin d’oeil à notre jeu passé, et par l’idée que ce petit garçon allait grandir sans père, j’allai rendre visite à Anaïs.
Nos relations reprirent. Je compris qu’elle savait parfaitement ce qu’elle faisait le jour de notre rupture, en me demandant de lui accorder une dernière nuit. Elle m’avait piégé, mais je réalisai aussi que je n’avais jamais réussi à tirer un trait sur notre histoire, et que mon désir était toujours présent. Et maintenant, il y avait Charlie, et je ressentais une envie folle d’être vraiment le père de ce petit bonhomme et de le voir grandir.

Je ne dis rien à Michelle qui cette fois ne se douta pas de mon infidélité récurrente, j’étais devenu prudent et j’avais appris à mentir. Quand Charlie eut deux ans, je fis ce que j’avais juré ne jamais faire, je demandai le divorce, en accordant à ma femme une généreuse pension destinée à faire taire ma mauvaise conscience. Je me sentais poussé par l’impérieuse nécessité de rendre heureux Anaïs et Charlie. Michelle ne fit rien pour me retenir, elle se contenta de me dire qu’elle ne m’adresserait plus jamais la parole. Mes filles prirent ouvertement le parti de leur mère, ce qui n’avait rien de surprenant, le salaud c’était incontestablement moi ! Dès que le divorce fut prononcé j’épousai Anaïs. Mais après quelques mois, notre entente céda le pas à une série d’escarmouches. Les disputes envahirent peu à peu notre quotidien. Je pensais avec nostalgie à l’harmonie qui avait régné dans mon ancien couple durant trente ans, mais il était trop tard pour revenir en arrière. Je me consacrais dès lors à l’éducation de mon fils qui n’était pour rien dans cette histoire, et auquel je m’étais profondément attaché.

Charlie, lorsqu’il eût dix-huit ans, voulut, comme tous les jeunes de son âge, passer son permis, qu’il obtint du premier coup. L’accident se produisit deux jours plus tard, alors que je lui avais prêté ma voiture pour la soirée. Une demi-heure après son départ, un coup de fil m’apprit que les pompiers étaient en train de le désincarcérer. Lorsqu’affolé j’arrivai sur les lieux, Charlie avait été placé dans l’ambulance, il avait perdu beaucoup de sang. Un des hommes avait récupéré son portefeuille dont il avait sorti sa carte de groupe sanguin. J’appris ainsi que Charlie était de groupe O ! J’étais A, et bien qu’à la retraite, il me restait suffisamment de connaissances en biologie pour me souvenir que jamais un homme de groupe A, quel que soit celui de son épouse, ne pouvait donner naissance à un enfant de groupe O. Charlie s’en sortit sans séquelles, ce ne fût pas mon cas !

« De qui est Charlie ? » fût la dernière question que je posai à Anaïs avant de la quitter.