Des jours et des jours que je roule. J’ai dit à mes amis que je partais me ressourcer en pleine nature, loin de tout. Je leur ai expliqué avoir l’impression de suffoquer dans cette vie, de ne plus me reconnaitre dans ce quotidien. J’ai laissé les clés à ma sœur et posé tous les congés qu’il me restait. J’ai ressorti du garage mon vieux camping-car des années 60 et suis parti sans me retourner, sans destination précise.

Je ne peux pas leur expliquer ma démarche, personne ne comprendrait. Au mieux, ils croiraient que je suis malade, au pire ils me verraient comme un illuminé.

Il y a quelques temps, le regard des autres m’aurait freiné, m’aurait fait reléguer mes désirs dans un coin de mon cerveau. Aujourd’hui, je me sens prêt à assumer qui je suis et ce que je veux.

La route défile sous les pneus de mon combi. Je cherche un endroit isolé. L’idéal serait de camper au bord d’un lac, perdu au milieu d’une forêt. Pas trop loin d’une ville, que je puisse aller me ravitailler, mais suffisamment éloigné pour qu’aucun intrus ne vienne m’importuner et que je puisse vaquer tranquillement à mes occupations.

Comme chaque matin, après mon café pris face au lac et au soleil qui se lève, je vais prendre ma douche. Aujourd’hui, pourtant, je m’attarde plus longuement sur mon reflet dans le miroir. Je suis méconnaissable. Une barbe me mange les joues, mes cheveux ont poussé et sont complètement indisciplinés, ma peau est tannée par le soleil. Je regarde mes yeux. Mes yeux si particuliers, qui font se retourner les gens, qui font qu’en soirée, chaque personne me remarque, et vient obligatoirement me parler afin de voir ce phénomène de plus près. Jusqu’à présent, cela me mettait mal à l’aise, j’aurais préféré me fondre dans la masse. Aujourd’hui, je suis fier de mes yeux, l’un bleu, l’autre marron. Comme s’ils témoignaient de tout ce que je peux être, de ma dualité, de la multiplicité de mon être, de ma différence.

Il me faut aujourd’hui aller à la petite ville jouxtant la forêt, me ravitailler. Comme à chaque fois, je laisse mon véhicule et me déplace à pieds. A la moitié du chemin, la pluie se met à tomber. J’aime la sensation de l’eau glissant contre ma peau, de mes cheveux se collant contre mon front, de mes vêtements se plaquant contre ma peau.

En arrivant au village, les rues sont désertes. Les habitants se sont précipités à l’abri, col relevé, parapluie ouvert. J’ai l’impression que la ville m’appartient.

Un frisson de froid me traverse le dos. Je n’avais pas prêté attention au vent qui s’était levé. J’ai besoin de me réchauffer. Devant moi, une petite porte dérobée avec un petit panneau de bois indiquant un bar. J’ai l’impression d’être transporté des siècles en arrière devant cette devanture et décide de pousser la porte.

Il faut du temps pour s’acclimater à la pénombre de la pièce. Les yeux sont obligés de cligner plusieurs fois pour s’habituer et tenter de voir quelque chose. Une odeur de cigares, de cuir et de café saisit quiconque pousse la porte et ose s’aventurer à l’intérieur.

La pièce est grande mais donne une atmosphère calfeutrée. Aucune fenêtre ne vient habiller les murs. La lumière est apportée par de grosses ampoules descendant du plafond, amenant une douce lumière orangée. Les va-et-vient des passages font bouger ces longs fils de lumière, entrainant un jeu d’ombres chinoises. Les visages ne sont jamais entièrement révélés.

Les murs sont faits de grands panneaux de bois sombres. Quelques vieilles peintures y sont accrochées et ont eu leur temps de gloire il y a de nombreuses années. Aujourd’hui, la fumée des innombrables cigarettes les ont délavées, ternies. Pour certaines, on ne devine plus qu’on ne les voit les personnages.

Au fond de la pièce, une grande bibliothèque regroupe différentes boites de cigares, quelques vieux rhums et whiskys et des livres jamais ouverts, recouverts d’une épaisse couche de poussière.

Une grande caisse de bois est posée tout en bas, remplie de tous les objets oubliés par les clients. On y trouve des lunettes, des briquets, de vieilles lettres d’amour, quelques couteaux, un revolver ainsi qu’une veste ou une paire de chaussures… un bric-à-brac à l’image des occupants du lieu.

Dans son prolongement, le comptoir du bar. Un comptoir en bois, imposant, immuable. Poli par toutes les mains qui se sont appuyées dessus. Prolongé au fond par un grand miroir, agrandissant la pièce, déformant les gens et objets. A chaque extrémité, une lampe à l’abat-jour piqué.

De vieilles tables bancales en bois vieilli sont disséminées dans la pièce. D’étranges figures géométriques ont été formées par les ronds des verres ou des tasses à café, par les brûlures de cigarettes, par les différents chocs reçus. Des chaises au dossier rond et ajouré les entourent, complétées par d’autres, rajoutées au gré des bagarres.

Près des murs, de vieux fauteuils en cuir, usés et défraichis d’avoir trop servis. D’anciens jeux de cartes sont abandonnés sur les tables basses leur faisant face.

Des ventilateurs de plafond tournent paresseusement, brassant un air chaud et rance.

Le parquet grince lorsqu’on s’avance dans la pièce. Sur la droite, un vieux juke-box occupe un des angles. Il diffuse encore des vieilles musiques grésillantes de jazz américain des années 30.

Au centre, la pièce maitresse. Un piano droit en bois, relativement en bon état en regard du reste de la décoration. Ses touches sont en ivoire. Le bois est brut et abimé. Vieux gréement ayant traversé les décennies. Face à lui, un banc au cuir déchiré. L’ensemble raconte des histoires sans parler, invite à l’écoute et à l’instant présent. N’importe qui peut venir jouer.

C’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Au milieu des ronds de fumée, des rires d’hommes et des sourires des femmes. Au milieu des cigares, des verres de scotch et des jeux de cartes. Au milieu des senteurs de nicotine, des odeurs d’alcool et des parfums capiteux.

Lorsque, glacé par la pluie, j’ai osé pousser cette porte et m’aventurer au milieu des habitués. Lorsque j’ai vu ce piano et que j’ai effleuré ses touches du bout des doigts. Lorsque j’ai pris place dans un de ces fauteuils et que le temps ait semblé s’arrêter.

Tout ce que j’avais pu contenir durant toutes ces années s’est mis à déferler en moi, torrent impétueux et sauvage.

Je regarde les clients autour de moi. J’aperçois cette belle dame brune, au regard vague. Elle semble triste. Un seul verre, presque vide est posé devant elle. Verre de cognac me semble-t-il. Je pourrais surement lui en proposer un autre.

Il y a aussi ce groupe de jeunes filles. Une s’est retournée pour me regarder lors de mon entrée et m’a adressé un petit sourire timide. Mais ses amies rigolent fort, cela m’insupporte.

Je vois également le profil de cette jeune femme blonde. J’aime la délicatesse de son nez et la finesse de ses mains que l’on voit, tenant l’anse d’une tasse à café. Je la fixe, hésitant à me lever pour aller lui parler, lorsqu’un homme arrive et l’embrasse dans le cou.

Je sens un regard fixé sur moi. Un jeune homme brun, yeux noirs, barbe de quelques jours savamment travaillée. Son regard me transperce, m’aimante. Je le trouve beau.

Je sens au fond de moi que ce soir, enfin, j’oserai aller aborder quelqu’un. Que je laisserai ma timidité de côté.

Je fais signe au serveur, afin qu’il vienne prendre ma commande. Je demande un verre de bourbon. Je n’en ai jamais pris mais il me faut me donner une contenance.

Je continue d’observer les occupants du lieu quand une voix chaude et grave me fait sursauter. Le jeune homme brun. Sans me demander mon avis, il s’assoit dans un des fauteuils me faisant face et engage la conversation. Ses yeux pénétrant les miens, il me dit qu’il est lui aussi seul ce soir dans ce bar. Qu’il n’aime pas boire sans quelqu’un lui tenant compagnie, qu’il trouve encore plus dommage de me voir seul et que la soirée lui serait bien plus agréable à mes côtés.

Je lui souris et accepte. Cela sera donc lui ce soir.

Il se révèle d’une compagnie charmante. Après plusieurs verres partagés, je me risque à quelques allusions d’intimité. Il me propose alors que l’on aille prendre un taxi pour aller chez lui. Je m’imaginais cela plus difficile. Lorsque nous quittons ce bar, je sens l’excitation m’envahir et la fébrilité me gagner. C’est la première fois que je vais le faire. Une sorte de calme glacé m’envahit à cette idée. Je sais exactement quoi faire.

Mes doigts viennent alors toucher le métal glacé du couteau que j’ai emporté. L’excitation monte encore à ce contact.

Il se tourne alors vers moi tandis que le taxi se gare. Il me fait un large sourire en m’ouvrant la portière, m’invitant à monter…

D’étranges pensées se bousculent dans ma tête au fur et à mesure que le taxi avance dans la ville endormie. J’ai imaginé tellement de fois ce moment, j’ai envisagé toutes les façons de procéder. Je tourne la tête vers lui, il me sourit. Son air tendre et doux m’émeut. Il me prend la main, me fait des petites caresses. Une pointe de culpabilité m’envahit, que je refoule immédiatement. Je ne dois pas m’éloigner de mon but. Je serre le couteau dans ma poche, comme un totem, un talisman.

Je repense à mon adolescence. J’étais fasciné par les dissections et la médecine. Les muscles, les tendons, les cartilages n’avaient plus de secrets pour moi. J’étais subjugué par l’incroyable complexité du corps humain. Là où certains affichaient les posters de leurs idoles, moi j’ornais mes murs de grandes planches d’anatomie.

Le contact de sa main sur mon bras me fait revenir à la réalité. De son doigt, il suit le trajet de mes veines saillant sous ma peau. Un frisson me parcourt, je ferme les yeux une seconde. Sa main remonte vers mon cou, ses doigts viennent s’emmêler dans mes cheveux.

J’assiste comme un spectateur aux transformations que mon corps opère. Mon souffle s’accélère, mon rythme cardiaque se désordonne, mes sens sont en alerte. Je me tourne alors vers la fenêtre. Il faut que je me recentre sur mon projet.

Cela fait tellement longtemps que personne ne m’a touché. Dans mes scénarios, je n’avais pas anticipé que mon propre corps pourrait me trahir pour un peu de douceur, un peu de contact physique. Je serre les dents, la rage me reprend.

Les lumières défilent, comme des flashs dans la nuit noire. Je me ressaisis, il ne faut pas que je sois trop distant. Il me faut jouer le jeu également, gagner sa confiance pour pouvoir mieux le frapper en plein cœur.

Je me penche vers lui et ma main vient esquisser une caresse sur sa joue. Je sens les picotements de ses poils le long de mes phalanges.

Le taxi ralentit et s’engage dans un petit chemin de terre mal éclairé. Une forme sombre au loin laisse deviner une maison entourée de grands arbres sombres. Quelques pas nous mènent à l’entrée. Je suis mon hôte à l’intérieur. L’excitation me reprend tandis que je m’avance dans le salon.

Alors que je m’installe dans le canapé, je l’entends sortir des verres et me proposer une coupe de champagne.

Mes yeux font le tour de la pièce, je m’imagine porter mon premier coup sur ce grand tapis noir. Et tandis qu’il serait à genoux face à moi, l’empoigner par les cheveux et le trainer sur le carrelage froid. Je viendrais alors m’allonger contre lui, et pendant que ma bouche viendrait s’écraser sur la sienne, mes mains le déshabilleraient. Je m’imagine lui faire l’amour, tandis que mes doigts serreraient son cou, réduisant sa respiration.

Je voudrais l’entendre crier, de plaisir et de peur, de souffrance et de jouissance.

Un souffle chaud dans mon cou m’indique sa présence auprès de moi. Il vient me mordiller le cou, je sens sa langue douce et chaude contre ma peau. Je ne peux retenir un gémissement. Ses mains descendent le long de mon torse, se glissent sous mes habits. Un frisson part de ma nuque et descend le long de ma colonne vertébrale. Ma bouche cherche la sienne, mes mains l’attirent contre moi. Ses yeux brûlent de désirs alors qu’il commence à me retirer ma chemise.

Je repousse en pensée le moment de mon passage à l’acte. Il me séduit et réveille en moi des sentiments oubliés. J’entends une petite voix me murmurer que je ne suis pas obligé, que je peux encore faire machine arrière, que rien ne m’oblige à passer à l’acte.

Son corps vient alors se presser contre le mien. Je sens son désir déformer son pantalon, je sens l’envie monter. Je vois le sang palpiter à travers ses veines. Je me mords la lèvre en imaginant le sang gicler, en le ressentant couler le long de mes doigts, chaud et onctueux.

Après pas mal d’incertitudes, il devient évident que tout ceci finira mal. Ma pulsion est trop forte. Je ne vois plus que du sang et de la chair devant moi.

Je le sens, malgré moi, se relever. Il me dit de l’attendre, qu’il va aller chercher la bouteille de champagne au sous-sol. Je le vois qui s’éloigne. Je reprends mes esprits. Un autre scénario germe dans mon esprit. Le prendre par surprise, alors qu’il me croit encore au salon, le poignarder encore et encore. Puis lui faire l’amour pendant qu’il se vide de son sang. Mélanger nos corps, nos fluides, notre sang.

Sur la pointe des pieds, j’entrouvre délicatement la porte et commence à descendre les marches.

L’excitation continue de monter au fur et à mesure que j’avance. Je m’arrête avant d’arriver en bas et abandonne ma chemise sur le sol. Je l’entends remuer des affaires. Je ne sais pas ce qu’il déplace pour trouver cette bouteille mais il ne s’attend certainement pas à me voir arriver.

Je colle ma main contre la porte en bois. Je caresse délicatement le bois brut, imaginant mon amant de l’autre côté. Je laisse les images défiler dans ma tête, m’envahir jusqu’à me donner de réelles sensations, jusqu’à atteindre la limite de la jouissance. Cela me met dans un état second, je ne suis plus qu’une arme en marche, qu’en quête de sang et de chairs tuméfiées.

J’appuie très lentement sur la poignée de la porte. Je retiens mon souffle tandis que la porte s’entrouvre. De ma main droite, je sors le couteau et du pouce, l’ouvre.

Aucun grincement ne se fait entendre, je me réjouis de pouvoir compter sur l’effet de surprise. Je réalise soudain que les bruits que j’entendais se sont arrêtés, seul le silence m’accompagne. Il me faut redoubler de prudence, je veux pouvoir le surprendre.

Je pousse un peu plus la porte et me glisse par l’entrebâillement. La pièce est baignée de pénombre et une sensation de froid m’envahit. Je dois être arrivé dans sa cave. Mes yeux clignent mais s’habituent rapidement à cette obscurité. Je vois des rayonnages et des dizaines de bouteilles de vins alignées, couchées. Mais aucune bouteille de champagne. Je m’aventure un peu plus, et le cherche du regard. Personne. J’aurai juré l’avoir entendu derrière cette porte. J’aperçois alors une petite porte de bois entre 2 rayonnages. Il doit être derrière, j’avais également chez moi une pièce où je stockais les bouteilles dédiées aux occasions particulières. Je m’approche pour l’ouvrir aussi doucement que la précédente. La porte s’entrebâille cette fois avec un petit grincement métallique. Je m’aventure plus rapidement à l’intérieur, je bouillonne. Je déteste cette frustration de devoir attendre. Je sens mon excitation à son apogée et je veux assouvir tous mes fantasmes. Peu importe qu’il m’entende, j’improviserai.

Au moment où je m’avance dans la pièce, j’entends la porte se refermer brusquement derrière moi. Le courant d’air que je sens contre mes joues aura eu raison de ma tentative de discrétion. La pièce est plongée dans le noir. A tâtons, je trouve un interrupteur et fait jaillir la lumière. Je me trouve dans une pièce immaculée. Une table métallique est installée au milieu et seules 2 grandes armoires sont installées contre les murs. Je recule doucement vers la porte, glacé par l’ambiance. Je ne sais pas ce qu’il fait dans cette pièce mais ne tiens pas à le savoir. J’appuie sur la poignée pour repartir à sa recherche, la rage encore décuplée de ne pas l’avoir trouvé et de devoir encore me languir pour assister à son agonie. La porte ne s’ouvre pas. J’appuie frénétiquement sur la poignée, tire, pousse, rien ne se passe. Je réalise, alors que l’angoisse monte simultanément, que la porte est fermée à clé. A ce moment-là, j’entends sa voix grave et chaude. « Je t’attendais ». Je me retourne doucement, serrant encore plus fermement mon couteau, prêt à l’attaquer au moment même où je lui ferai face. Il est debout au milieu de la pièce, ne portant qu’un grand tablier gris sans rien d’autre dessous. Dans sa main, une hache et dans l’autre une paire de tenaille. Je baisse les yeux sur mon couteau que je serre comme un ultime bouclier. Il semble ridicule. C’est à ce moment-là que l’horreur a commencé.

Il me fait face. Je le trouve tellement attirant avec l’angoisse qui blanchit ses traits. Il sert son couteau, comme s’il avait la moindre chance contre moi. Il était donc venu pour me tuer. Je trouve la situation tellement cocasse. Je ne l’avais pas vu venir celle-là. Tout comme je n’avais pas imaginé ramener un homme ce soir. Je pense, amusé, que jusqu’au bout, il y aura eu des imprévus dans cette histoire.

Cela rajoute du piquant à ce que je vais faire. Mes gestes sont maitrisés, d’une précision chirurgicale. Tandis que je commence à jouer avec lui, les murs insonorisés couvrent ses hurlements. Le sang gicle sur mon tablier, recouvre mes bras, me coule contre le torse.

Je me sens enfin apaisé, avec la sensation du travail terminé. Il me faut alors déplacer le corps avant d’aller me coucher. La petite forêt à la sortie de la ville fera l’affaire.

Mon téléphone me réveille quelques heures plus tard. Le soleil est à peine levé. A l’autre bout, un de mes hommes. « Capitaine, je vous ai envoyé un taxi, il faut que vous veniez immédiatement. Un promeneur a découvert un corps atrocement mutilé dans la forêt tout à l’heure. Je crois que tout cela recommence… ». Un sourire se dessine sur mes lèvres tandis que je monte dans la voiture. Je me sens au sommet de ma forme. D’étranges pensées se bousculent dans ma tête au fur et à mesure que le taxi avance dans la ville endormie…