Pêche

J’avais attendu des jours qu’on daigne s’intéresser à moi. Pourtant, en toute objectivité, c’est moi qui avais les plus belles courbes. Mes voisines avaient bien moins de classe. Il y avait la sportive à ma gauche, la ballerine à ma droite mais aucune n’avait ma douceur et mon teint de pêche unique. Cela générait quelques problèmes de voisinage : elles me jalousaient toutes, de vraies gamines. Elles me cassaient les pieds toute la journée et réclamaient ensuite qu’on les change de place. Soi-disant que je leur faisais de l’ombre. C’est vrai que j’étais essayée, admirée, complimentée… Mais rien à faire, personne n’avait osé sauter le pas et je me voyais déjà contrainte à attendre la prochaine démarque.

Ma voisine sportive du dimanche racontait à qui voulait l’entendre (et même à celles qui ne voulaient pas) qu’elle avait vécu en Chine. Elle me disait que je ne connaissais rien à la vie car je n’avais jamais franchi de frontières. Et quand je prônais le « Made in France », elle m’accusait d’être populiste. Sauf que cette peste avait été choisie, elle. C’était à croire que personne n’en avait rien à cirer qu’elle ait été fabriquée par des gamins de dix ans. Alors que moi, la plus belle de toutes, en cuir véritable, cousue main dans les plus beaux ateliers parisiens, je me contentais de guetter les passants, tout en haut de ma pile.

Heureusement, Violaine est arrivée et m’a adoptée. Dès que je l’ai vue entrer dans la boutique, je me suis sentie observée sous toutes les coutures. C’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Violaine, ce serait mon rayon de soleil. Violaine était belle, Violaine était sexy, Violaine était intelligente. Violaine m’emmenait partout : à son travail, dans les plus grands restaurants, même danser jusqu’au bout de la nuit. Et je le lui rendais bien : jamais une entorse, jamais une égratignure. Elle m’évitait les nids-de-poule et je prenais soin de son vernis, on faisait la paire.

Malheureusement, Violaine n’avait pas encore trouvé chaussure à son pied. Et puis, un jour, boum, je me suis retrouvée face à des 44. Souvent des Converses. Pas trop désagréable comme compagnie : une belle ligne, originale, juste ce qu’il faut de confort, peu narcissique. Et Violaine s’est épanouie, elle s’est mise à acheter des robes de princesse et des sous-vêtements affriolants, à me faire courir quand elle était en retard, à sauter dans les flaques comme une petite fille. Forcément, j’ai pris quelques coups, faut dire, je n’étais plus toute jeune. Mais j’étais devenue son porte-bonheur, une histoire de pêché, je crois. Je me suis fait des amis parmi les Converses, une paire vert-bouteille notamment. On se retrouvait après le travail, parfois à des heures improbables, au milieu de la nuit ou le dimanche à 10h. Les lacets des Converses volaient dans tous les sens et on se tenait compagnie. Avec Vert-bouteille, on prenait notre pied à refaire le monde. Un monde entièrement bétonné, peuplé uniquement de fauteuils roulants. C’était notre rêve à toutes : garder au chaud des pieds inanimés qui jamais ne nous maltraitent.

Thomas

La fameuse crise de la quarantaine. Merde, je ne l’avais pas vu venir, celle-là. On fait une crise de la quarantaine à 40 ans, pas à 42, non ?

Putain de cheveux. C’était leur faute, j’en étais convaincu. Moi, qui n’avais toujours connu qu’une blonde, j’avais vu débarquer une brune avec des cheveux frisés. Tellement foncés qu’ils reflètent la lumière, ça m’avait captivé. Elle portait des petites chaussures avec un gros nœud, couleur pêche. Jolies mais du genre que tout le monde n’assume pas. Comme quand je porte mes Converse au boulot, certains trouvent ça décalé. J’ai désigné ses chaussures, lui ai dit que c’était son péché mignon. C’était pourri comme blague. Mais elle avait ri. Un rire franc, spontané. Et quand elle rit, elle incline sa tête en arrière et ses cheveux ondulent comme une cascade. C’est ici, à cet instant que tout a commencé. Je m’étais surpris à penser que j’avais envie de passer ma journée à la faire rire, pour voir plein de cascades. On avait discuté, elle m’avait surpris, m’avait amusé. Je lui avais proposé de boire un verre, elle avait piqué un fard. Je ne voyais pas le problème, j’ai plein d’amies avec qui je vais boire des coups. Mais mon cœur s’était emballé. Et elle avait touché ses cheveux, emberlificotant une mèche entre ses doigts, comme une ado. J’avais pensé à elle toute la journée. Et je n’avais jamais arrêté.

Violaine, c’est le jour quand on ne connaissait que la nuit. Une tartine de Nutella à la place d’une pomme. Une journée de soleil après un mois de pluie. La découverte du chocolat. Vio, c’est la chaleur d’un feu de cheminée, c’est l’exotisme, des rires aux éclats et des cheveux en cascade.

Quand ses cheveux faisaient la cascade, ça me donnait envie me baigner avec elle. Quand elle serrait son élastique, je m’imaginais la serrer dans mes bras. Quand elle les enroulait autour de ses doigts, je brûlais de m’enrouler dans ses draps. Quand elle marchait et qu’ils rebondissaient, je rêvais de rebondir sur son matelas. Quand elle les touchait, j’aspirais à me transformer en un cheveu, un cheveu noir.

Mais je m’étais engagé, vingt ans plus tôt et j’étais du genre à respecter mes engagements. Famille catho, tout ça, tout ça. Vingt ans et pas de prescription sur ce type de contrat. Et surtout, j’avais trois enfants, trois rayons de soleil. Trois enfants blonds, comme leur mère.

J’adorais quand elle était en retard. Elle courrait pour me rejoindre et arrivait avec un sourire désolé, en sueur. Alors, je sentais son impatience. Et son odeur. Je rêvais de la faire transpirer d’amour. Parfois, je retrouvais un cheveu après son départ, noir, épais. Et je le gardais précieusement, comme un doudou, en attendant la prochaine fois où je pourrai la voir. Je le respirais pour m’emplir de son odeur. Je jouais avec pour avoir l’illusion de promener mes doigts dans sa chevelure. Promener mes doigts, caresser ses cheveux, les glisser derrière son oreille, empoigner sa nuque et… J’étais accro, complètement camé. Accro à la Brune, sans filtre.

Noir, c’est la couleur du café, c’est une couleur qui réchauffe. La couleur du Coca. Une couleur qui a du pep’s.

J’ai fini par craquer, évidemment. Sauf que ça ne m’a pas guéri, bien au contraire. J’ai besoin de ma dose et je n’en ai jamais assez. J’ai tout à redécouvrir. Tout est nouveau avec elle, j’ai l’impression de recouvrer la vue, le goût, l’odorat, l’ouïe… et le toucher. Mon Dieu, ce que sa peau mate, et douce, si douce me rend dingue. Je peux passer mes journées à la caresser, à l’enlacer…

Je me lève Vio, je mange Vio, je bosse Vio, je m’endors Vio, je rêve Vio. Découvrir l’amour une fois passé la moitié de sa vie, c’est fou. Je suis fou. Je suis fou d’elle. Ma Brune de folie.

Violaine

J’étais tombée amoureuse dès que je l’avais vu. Charmant, drôle, attentionné et tellement sensible. L’homme parfait. A un anneau près. Putain d’annulaire. J’avais résisté du mieux que j’avais pu. J’avais multiplié les rencontres, m’inscrivant à des sites tous azimuts. Mais, à chaque fois que je faisais l’amour, c’était à lui que je pensais. Un quadra. C’était tellement cliché.

Et puis, un jour, il m’avait embrassée. Je ne m’y attendais pas, ça faisait longtemps qu’on se voilait la face. C’est ici, à cet instant que tout a commencé. Avant même que je n’ai eu le temps de réaliser ce qui m’arrivait, ma culotte était aussi trempée que nos lèvres. Ses doigts étaient tellement doués que j’occultais son annulaire. Je découvrais mon corps et à quel point on pouvait être raccord à deux.

Evidemment, tout n’était pas simple et les jours sans lui loin d’être roses. On avait choisi un sentier qui allait droit dans le mur. Mais le chemin était grandiose. Et, de toute façon, je ne pouvais plus me passer de lui.

Anne

Après pas mal d’incertitudes, il était devenu évident que tout ceci finirait mal.

Un jour, je l’avais surpris jouant avec un cheveu entre ses doigts. Un cheveu noir alors qu’il n’y a que des blonds à la maison et que la femme de ménage est rousse. Thomas était sur le canapé, entremêlant le cheveu entre ses doigts, le passant sous son nez, le regard dans le vide et un petit sourire rêveur aux lèvres. C’est ici, à cet instant que tout a commencé. Depuis, je m’étais mise à voir des cheveux noirs partout : dans la douche, dans la chambre d’amis, dans la voiture, jusque dans notre lit! Alors forcément, je m’étais mise à psychoter : Thomas était pendu à son téléphone jour et nuit, tournait l’écran quand je m’approchais, se réjouissait quand je partais en déplacement, s’achetait de nouveaux caleçons… Je n’étais plus tout jeune, mes seins commençaient à découvrir la pesanteur, mon ventre était marqué par trois grossesses et nos nuits par trois bambins plein d’énergie. Il était loin le temps des repas en tête à tête, des nuits romantiques et des découvertes sexuelles. Ça faisait longtemps que faire l’amour était devenu une corvée hebdomadaire supplémentaire. Position horizontale, on abrège notre devoir conjugal et on gagne le droit de dormir. Le désir avait laissé place aux habitudes. Mais de là à me tromper, quand même… Alors, je m’étais convaincue que j’imaginais des choses et qu’il y avait une explication rationnelle à ces putains de cheveux noirs. Et ma vie avait continué, faisant taire la petite voix dans ma tête.

 

Pêche

Aujourd’hui, Violaine a sorti sa plus belle robe et chante sous la douche. Il faudrait être idiot pour ne pas deviner le programme de sa journée. Alors, quand elle a enfilé ses escarpins, j’ai cru que mon cuir allait s’arrêter de battre. Heureusement, elle sait que ses escarpins lui font des ampoules terribles et elle m’a quand même embarquée… dans son sac à main ! Moi, son porte-bonheur, sa compagne préférée, me voilà reléguée au rang de vulgaire roue de secours ! Je suis verte comme c’est pas permis, plus verte même que ne l’est mon compagnon Converse !

Anne

Ce jour était à marquer d’une pierre blanche. Mon boss m’avait laissée partir plus tôt : « C’est vendredi, il fait chaud, rentrez chez vous ». Les enfants étaient en vacances chez leurs grands-parents, l’occasion était idéale. J’allais faire un saut chez Etam puis je passerai chez le traiteur du quartier. Un dîner aux chandelles, de nouveaux sous-vêtements, le message serait clair. J’allais enfin écouter les conseils des magazines féminins dont les couvertures me harcelaient depuis des mois : « Pimentez votre vie sexuelle », « Comment sortir de la routine ? », « Innovez au lit pour le bien de votre couple ! ».

Pêche

Autant dire que ça me restait en travers de la semelle. Il était hors de question que je passe ma soirée avec un porte-clés et une boîte de Tampax. Alors, quand Violaine a laissé tomber son sac sans ménagement sur le sol, j’ai pris mes jambes à mon talon et je me suis faufilée à l’extérieur.

Mais aucun Vert-bouteille à l’horizon ! Seulement un long couloir et des manteaux. Des manteaux de 44, aucun doute et des manteaux de femme, taille 38-40. Mais… Ce ne sont pas ceux de Violaine, j’en suis sure. Mince alors, que se passe-t-il ici ?!

Thomas

Le plaisir montait, c’était grandiose. Encore mieux que la dernière fois, ce qui paraissait pourtant impossible. J’allais jouir et gémir d’extase en même temps qu’elle. Heureusement qu’on n’avait pas de voisins car on aurait reçu une plainte du syndic. Une maison avec un petit jardin, un peu à l’écart de la route, le pied pour prendre son pied. Ce que j’aimais faire l’amour avec elle. J’étais insatiable. On n’entendait pas de voitures, seulement les cigales. D’ailleurs, c’est bizarre, on dirait qu’une voiture s’approche. Putain, ce que c’est bon. Je deviens parano, on a encore deux bonnes heures devant nous. Ca monte, ça vient, ça y est, je vais… « Merde !!! Rhabille-toi ! Putain mais qu’est-ce qu’elle fout là ? Vite !! Ton sac, la porte de derrière, merde, merde ! ».

Pêche

C’est ici, à cet instant que tout s’est terminé. J’ai vu passer un coup de vent brun : ses escarpins à la main, son sac dans l’autre, Violaine partait en courant. Elle ne s’est même pas rendue compte que son sac s’était allégé de la prunelle de ses yeux ! Je suis restée les nœuds ballants, à essayer de vociférer pour qu’elle m’entende, en vain. Elle m’avait abandonnée. Sans même s’en apercevoir. Sans un au-revoir. J’étais détruite. Moi qui pensais encore être bon pied, bon œillet, comme je me plaisais à le dire, j’étais arrivée à la dernière étape de ma vie : la déchetterie. Et je n’avais rien vu venir.

 

 

Anne

Un soutien-gorge en dentelle dans le sac, un poulet Tandori dans la glacière, les ingrédients d’une soirée réussie. Je me demandais quelle tête ferait Thomas. Je ne m’attendais pas à une mine déconfite, rougeaude et poisseuse. Je m’attendais à tout sauf à un mari en caleçon et en panique, répétant en boucle : « Mais comment ça se fait que tu sois déjà là ?! », le regard affolé. Jusqu’à ce que mes yeux se fixent sur une paire de chaussures couleur pêche, glissée sous le portemanteau. Mon sang n’a fait qu’un tour. Les cheveux noirs. C’était elle. La salope.

Pêche

La porte à peine refermée s’est ouverte sur une paire de tongs. Des tongs. Quelle idée ! Il faut vraiment n’avoir aucune estime pour ses pieds. Me voilà pointe à pointe avec des tongs. Portées par une furie. Il m’arrive de trouver Violaine colérique mais ce n’est rien face à l’hystérique qui a débarqué. J’ai été attrapée sans ménagement et, après un vol plané, j’ai atterri sur ce qui m’a tout l’air d’être la tête ahurie d’un 44.

J’aurais au moins une histoire originale à raconter à mes futures copines de la déchetterie.

Thomas

J’aurais préféré que ça se passe autrement, je ne me pardonnerai jamais la violence de cette scène. Bien sûr, je savais que ça pouvait arriver. Je me disais que ça m’obligerait à me battre pour sauver mon couple, que ça prendrait des années pour qu’on se reconstruise. Mais quand c’est arrivé, au lieu de m’effondrer, j’ai été soulagé. Je me sentais respirer pour la première fois depuis longtemps. C’était un signe. On allait pouvoir être heureux.

Je regrette d’avoir blessé Anne, de lui avoir menti. Mais je ne regrette pas d’aimer.

Les larmes de nos enfants avaient été le plus dur. Il avait fallu expliquer, écouter, parler, rassurer. Il avait fallu du temps.

Pêche

Ils auraient pu me mettre dans une vitrine au milieu du salon, entourée de petites lumières qui mettraient mon teint en valeur. Visualise la scène. Et un petit écriteau : « Admirez ici celle sans laquelle notre amour n’aurait jamais pu s’épanouir ». Ou, au minimum : « Avec notre reconnaissance éternelle ». Arrête de rire sous tes lacets, Vert-Bouteille, tu sais bien que je leur ai sauvé la mise à tous les deux ! Ton maître n’était pas foutu de prendre une décision avec ses deux pieds dans le même sabot ! Sans moi, leurs petites affaires auraient pu durer des années. Et puis, c’est moi qui ai dû encaisser un atterrissage forcé sur les lunettes de 44, je te rappelle ! Enfin, ils ne sont pas complètement ingrats quand même, je suis devenu le symbole de leur amour… Tout le monde ne peut pas en dire autant ! Quand tu seras troué, tu finiras à la déchetterie, comme les autres ! Alors que moi, je n’irai jamais.

Anne

Ce que ça avait été dur. J’avais cru que je ne réussirais jamais à remonter la pente. Que je ne referais plus jamais confiance. Que ma vie était foutue.

Ce qui m’avait le plus humiliée était qu’il ne se batte même pas pour me récupérer. Certes, je l’aurais envoyé sur les roses mais ça aurait fait du bien à mon égo si esquinté. Mais non, au lieu de ça, il m’avait annoncé d’emblée qu’il me quittait. Le comble ! Il m’avait privé du seul plaisir qu’il me restait : l’envoyer paître.

Maintenant, je devais avouer qu’avoir découvert le pot aux roses, ou plutôt les chaussures pêches, était la meilleure chose qui pouvait nous arriver. On ne l’aurait jamais reconnu mais la passion avait déserté notre couple depuis bien trop longtemps pour être ravivée. Ses caresses étaient devenues des intrusions, réduisant notre vie commune à un quotidien partagé et à des obligations filiales. J’étais trop jeune pour ne plus aimer et être aimée.

Thomas et Violaine

Putain, le bonheur.

Pêche

Ou alors, m’ériger une statue. Au moins, un agrandissement de moi sur le mur du salon ! Merde, un geste, quoi ! Mais non, rien, ils n’avaient rien fait pour moi, ces petits ingrats. Je pensais, agacée, que jusqu’au bout, il y aurait eu des imprévus dans cette histoire.

 

Anne

J’ai retrouvé quelqu’un. Quelle laide formulation pour dire que mon cœur vibre, que j’ai un sourire béat et que mes nuits sont épuisantes… Surtout un week-end sur deux! Je n’aurais jamais cru ça possible mais je suis heureuse, épanouie. Il m’a fallu un an pour que je me reconstruise, pour que je relève la tête… et croise le regard d’un homme exceptionnel.

C’était vraiment une histoire incroyable : j’avais attendu des mois qu’on daigne s’intéresser à moi…