Je regarde tendrement mon vieil ours de mari. Il bricole quelque chose que je ne vois pas et je l’entends bougonner contre ses outils qui ne vont jamais. Je lui demande s’il a besoin d’aide, un grognement étouffé me répond. Je m’approche de lui alors qu’il relève la tête. Ses cheveux ont blanchis, sa peau s’est ridée mais ses yeux sont restés les mêmes. Pétillants et farceurs.

Un sourire se dessine sur ses lèvres et je retrouve le jeune homme dont je suis tombée amoureuse voilà bientôt 50 ans.

Je marchais tranquillement le long de la route principale de mon petit village, pour rentrer chez moi alors que je sortais du travail. Un bruit de moteur m’avait fait me retourner. Roulant à vive allure sur sa moto, les cheveux au vent, la cigarette aux lèvres, je le voyais qui s’avançait dans ma direction. Je me souvenais avoir tourné la tête, afin de ne pas croiser son regard. Je ne le connaissais que de réputation, il faisait partie d’une bande de 4 garçons, tous à moto. Ils venaient tous de la grande ville et les plus folles rumeurs couraient sur eux. Nul ne savait pourquoi ils avaient choisi de rester dans notre petit village. Toutes mes amies se pâmaient devant eux et faisaient des efforts de toilettes afin de les séduire. Je me souvenais trouver cela ridicule et ne voulais rien avoir à faire avec eux.

Lorsqu’il m’avait dépassée, ma robe vichy avait légèrement tournoyé et le vent m’avait fait voler quelques mèches de cheveux. Je l’avais entendu ralentir à ma hauteur mais j’avais gardé désespérément la tête tournée. Puis le bruit s’était éloigné et j’avais pu continuer ma route. La seconde fois où je l’avais croisé, je m’étais assise sur un rocher, sur le bord de la route. J’avais tout d’abord entendu le bruit de sa moto puis je l’avais vu arriver dans un nuage de poussière. Comme la fois précédente, il avait ralenti en passant à ma hauteur. Un sursaut de courage m’avait poussé à le regarder. L’éclat de ses yeux m’avait frappée. Des yeux pétillants et farceurs. Il m’avait souri et une fossette s’était creusée sur sa joue. Jamais mon cœur n’avait battu aussi fort. Le rouge m’était monté aux joues et mes mains s’étaient mises à trembler.

Le même scénario s’était répété plusieurs jours d’affilée. Il ralentissait de plus en plus à ma hauteur. Jusqu’au jour où il avait complètement arrêté sa moto et m’avait dit bonjour. Je crois que d’émotion, je n’avais rien pu répondre. Il m’avait souri de nouveau, avec sa fossette qui lui donnait cet air si attendrissant et m’avait demandé jusqu’où j’allais comme ça tous les jours. Je n’avais pas reconnu ma voix lorsque je lui avais répondu que je rentrais du travail et que j’allais chez moi. Il m’avait alors demandé si je devais beaucoup marcher et toujours de cette même voix mécanique, je lui avais répondu que j’avais un peu plus de 4 km.

Puis il était reparti et j’étais restée de longues minutes, immobile, souriant les yeux dans le vide.

Le lendemain, avant de partir du travail, j’avais brossé mes cheveux et avait tapoté mes joues afin de leur donner un peu de couleurs.

Comme la veille, il s’était arrêté à ma hauteur et m’avait souri. Après quelques banalités, il m’avait proposé de monter derrière lui sur sa moto, afin qu’il me raccompagne et que je m’évite cette longue marche. En moi s’était bousculé une multitude d’émotions, allant du qu’en dira-t-on des gens à une petite voix me soufflant qu’enfin ma vie allait commencer. Comme dans un rêve, je m’étais entendue lui répondre oui.

Il m’avait souri et m’avait invité à monter. C’était la première fois que je montais sur ce genre d’engin. Il m’avait dit de serrer mes bras autour de lui. Lorsqu’il avait démarré, j’avais senti mon cœur battre très fort. Je ne savais pas si c’était de peur ou d’émotion de me sentir collée à lui. Je sentais l’odeur de son cuir. Au fur et à mesure du trajet, je me risquais à appuyer ma tête contre lui. Je fermais les yeux et rêvais qu’il m’emmenait au bout du monde. Je voulais que cette balade ne s’arrête jamais.

J’avais rouvert les yeux, et regardais les arbres défiler, rendus flous par la vitesse. Le bruit du moteur m’emplissait les oreilles mais je n’aurais échangé ma place pour rien au monde.

Puis il avait ralenti à proximité de chez moi. Il avait éteint le moteur pour que je puisse descendre. Il m’avait demandé si j’avais aimé. Je crois que je n’avais pu qu’hocher la tête, la voix coupée par l’émotion.

Il avait alors souri, avait penché la tête sur le côté et d’une voix douce m’avait dit à demain…

Par Groux