Matthieu regardait Sarah dans le rétroviseur. Il avait, encore une fois, du mal à contenir son impatience mais il devait tout de même noter les progrès qu’elle avait faits. Elle arrivait désormais à fixer le siège bébé toute seule et en relativement peu de temps. Mais, elle oubliait constamment quelque chose dans la maison, le doudou, le petit ballon bleu, le biberon. Elle multipliait les allers retours et finissait enfin par s’installer à ses côtés, en nage, les joues rouges et particulièrement stressée.

– J’espère que ça va mieux se passer cette fois, commença-t-elle

Il ne répondit pas.

– Non ? T’es pas inquiet ?

– Sarah, on en parle à chaque fois, je ne sais plus quoi te dire

– De quoi ? Bon, peu importe, tu démarres ? On est en retard.

– Oui enfin, y a pas le feu hein..

Matthieu était bon conducteur, plutôt calme et détendu. Il avait obtenu son permis du premier coup, malgré un nombre incalculable d’heures de conduite perdues dans les bouchons et ces piétons insouciants qui semblaient constamment vouloir se jeter sous ses roues.

Mais, il n’en pouvait plus de ce trajet infernal, qu’il connaissait pourtant par cœur désormais.

Il n’en pouvait plus de Sarah, Sarah qu’il avait pourtant tant aimée, auparavant si joviale et légère. Sa Sarah et non cette femme qu’il reconnaissait à peine, dans un état de tension indescriptible et permanent, qui se retournait toutes les trente secondes vers le siège arrière de leur Clio et qui se contorsionnait de manière ridicule pour tirer sur un coin de couverture. Sarah qui n’avait pas dormi depuis plus d’un an et qui s’était complètement perdue dans ce qu’elle imaginait être la vie de mère parfaite.

Le feu passa au rouge et Matthieu sut que ce n’était pas un bon jour. Encore un feu rouge et ce serait la crise à sa droite. Pourtant, les nounous de la crèche étaient très compréhensives et il ne comprenait pas pourquoi Sarah ne se calmait pas avec le temps. Comme si cela avait la moindre importance finalement.

Deuxième feu rouge. Cela ne manqua pas.

– …

– Écoute Sarah, j’en peux plus

– De quoi ?, répéta t-elle, à son grand désarroi

– De tout, c’est la dernière fois que je te conduis dans cette foutue crèche

– Matt, tu sais bien que je ne peux pas conduire et il faut être deux pour surveiller le petit, tu sais ce que le médecin a dit, tu sais..

– Non Sarah, il ne faut pas être deux. Et non je ne sais pas.

Il se gara et se tourna vers sa femme qui le regardait d’un air qu’il ne savait pas déchiffrer.

Sarah dévisageait son mari. Il l’agaçait. Il ne l’aimait plus, c’était évident, mais cela lui était bien égal. Sa vie avait changé, elle avait juré un amour inconditionnel à un autre. Régulièrement, ces derniers temps, il tenait à la contrarier par des discours insensés. Il choisissait toujours les pires moments, alors qu’ils étaient en retard pour la crèche ou que l’une de ses amies venait admirer son nouveau bébé.

Elle fixa la petite boutique devant laquelle il s’était garé et aperçut au loin la jeune caissière avec qui elle s’était déjà disputée. Mais elle devait avouer qu’elle ne savait plus trop pourquoi. La jeune fille s’était moquée d’elle. De sa poussette. Ou de l’apparence de son fils. Ou l’avait accusée de se servir de la poussette à des fins malhonnêtes, oui c’était peut-être cela. Cela n’avait aucun sens. Sarah n’était pas sûre de vouloir rester dans ce voisinage. D’ailleurs, elle n’était pas convaincue non plus que c’était une bonne crèche et c’est pour cela qu’elle ne comptait pas y laisser son fils sans elle. Peut-être devaient-ils déménager ? Oui, ce serait sûrement mieux pour le petit. Elle entendait la voix de Matthieu, lointaine, mais elle ne savait pas de quoi il lui parlait. Elle se tourna vers son fils et lui sourit.

Matthieu avait redémarré à contrecœur. Une fois par semaine, il avait la force de confronter sa femme. Il se garait parfois devant la petite boutique où elle avait un jour été confrontée à l’absurdité de la réalité, à l’incompréhension des autres voire leur suspicion. Il espérait qu’elle aurait enfin un déclic et qu’elle lui épargnerait ce trajet sans queue ni tête qui lui coûtait son temps et son argent, son énergie et sa santé mentale. A lui. La sienne à elle, c’était une autre histoire désormais. Et à chaque fois, il perdait la bataille et reprenait le chemin de la crèche, abattu, voire effrayé, sans jeter le moindre coup d’œil au siège bébé, éternellement vide, que Sarah attachait avec soin chaque matin depuis qu’elle avait appris la triste nouvelle.

 

Par Mini697