Le sauvetage

8h30, Amiens, centre ville. Le véhicule d’intervention est arrivé sur place, Manu appelle la caserne.
– SDIS 80, standard téléphonique, j’écoute.
– Équipe 3 sur place avec VTU (véhicule léger utilitaire) au 56 boulevard Winston Churchill. Véhicule garé devant le domicile et prise en charge imminente.
– Ok. Bien reçu. Rappelez-nous en fin d’intervention.
– CLIC. Radio de commandement raccrochée.

C’est un quartier bourgeois au centre d’Amiens, de belles maisons en brique rouge du nord, parfois agrémentées de pierre pour rehausser linteaux et appuis de fenêtres. Des « amienennes » pur jus. Il a plu toute la nuit, les voitures passent sur le boulevard en faisant ce bruit si reconnaissable : « pssffftttt » sur l’asphalte mouillé. Quelques rares passants jettent un œil curieux ou étonné sur l’équipage garé devant le 56. Jeff et Manu ont l’habitude de ces regards et n’en tiennent plus vraiment compte. Ils ont tous deux grandi dans cette région et sont rompus aux interventions en centre ville. Il n’y en aura pas pour longtemps. Ils poussent la grille et entrent dans la propriété, Manu en tête et Jeff en retrait. Quand le colonel a délégué l’équipe au 56, Jeff savait où il allait. Il a bien connu cette maison, enfant. Il n’habitait pas très loin, et se rendait là une fois par semaine, après l’école. Pendant quatre longues années,52 semaines par an en ôtant les vacances scolaires, c’est 32 fois le même cauchemar. Fois 4. Une punition qui dure quatre années, est un chemin de croix. Il n’a rien dit au colonel, ni à Manu, il sait parfaitement où il se trouve, mais ne sait pas ce qu’il va y trouver. La réponse à sa question ne se fait pas attendre. Manu serre la main d’une vieille dame, petite, chétive, mais le même regard, la même détermination, et toujours ce petit amusement pervers dans l’œil. Et ses mains. Elles ont vieilli elles aussi, mais elles sont bien là, fines, élégantes, légèrement noueuses, mais certainement toutes aussi douces et fermes qu’à l’époque. Une brindille avec de longues mains.
Manu s’avance :
– Madame Paulette Klavier ? Bonjour, vous avez appelé le SDIS ce matin.
– Ahhhh Bonjour Messieurs. Je ne vous attendais pas si tôt. Mais c’est parfait. Je me réjouis de votre présence. C’est pour Amadeus, il est coincé là-haut depuis hier matin, il n’en bouge plus. Rien n’y fait ! j’ai tout tenté pour le récupérer, sauf bien sur de monter la dessus. À mon âge, ce ne serait pas raisonnable n’est ce pas ?
– Pas de problème, madame, vous avez eu raison d’appeler, et surtout de ne pas monter.
Jeff et manu lèvent la tête de concert et repèrent de façon presque simultanée, le toit quatre pentes, et le « chien assis » qui donne à supposer sur un grenier ou une pièce aménagée dans les combles. Le toit brille d’humidité, mais la pente n’est pas très accentuée.
– Vous le voyez ? derrière les tuiles, entre l’angle de la gouttière et de la fenêtre. La pauvre petite chose est terrorisée.
Oui, ils le voient. Un jeune chat noir, détrempé, qui ne ressemble plus a rien. Roulé en boule, aux aguets, effaré. Il ne miaule même pas. Muet, mouillé, moche, et piteux. Qui plus est planqué depuis 24h contre un « chien assis ». un comble.
– Cet Amadeus est un bien piètre cascadeur. Vous pouvez le récupérer ?
La brigade animalière du SDIS en a vu d’autres  En 45 minutes, la petite bête est récupérée, le matériel est presque rangé, l’affaire est bouclée. Les deux pompiers sont prêts à repartir.

Paulette Klavier
45 minutes mises à profit par Paulette la brindille, qui, si elle a perdu de sa vélocité n’a rien perdu de sa mémoire. Elle connait ce jeune homme. Elle en est certaine. Il est vrai qu’avec cette barbe qui lui cache la moitié du visage, et coiffé d’un énorme casque, il est difficile de retrouver les traits qui pourraient l’éclairer sur l’identité du jeune pompier. Elle en a vu défiler des enfants dans sa maison. Ceux qui étaient accompagnés de leurs parents, avec une liste de recommandations longue comme le bras, ceux qui ne voulaient pas venir, mais ne pouvaient y échapper, ceux…. Des timides, des nerveux, des ennuyeux et même des emmerdeurs. Mais celui-ci ? Elle a beau chercher, elle ne retrouve pas. Elle a tout le temps de l’examiner car il est resté au sol ; c’est l’autre grand costaud qui est monté sur le toit récupérer Amadeus. Elle le détaille : c’est un nerveux, impatient, vif, et qui de surcroit évite de la regarder. Un fuyant ? un timide ? Elle est proche du but, elle sait qu’elle peut le reconnaitre, elle y presque, c’est… c’est….
La carrure de Manu s’interpose entre Jeff et Paulette.
– Et voilà ! le tigre est sauvé ! il est à vous madame, retour au bercail !
Amadeus se blottit dans les bras de Paulette, il ne ressemble plus à rien, le poil collé, le regard apeuré, il tente un miaulement, un peu rauque, peu convainquant, inutile. Son instinct est troublé : rester dans les bras de Paulette ou filer se planquer dans un coin ? indécis.
– Amadeus, ces deux jeunes hommes t’ont sauvé d’une bien délicate posture. Quelle idée d’aller sur le toit ? d’autant plus si tu ne sais pas redescendre.
Le chat regarde Paulette Klavier, les deux pompiers, tente une ultime échappée mais elle le maintient fermement contre sa poitrine, concentrée non pas sur la bestiole mais sur le jeune homme en train de ranger les derniers cordages.
Manu raccroche ses gants à sa ceinture, prêt à saluer Paulette, et Jeff à quelques pas derrière, sort déjà les clefs du camion, il n’attend qu’une chose, partir. Raté :
– Dites voir, jeune homme, dit-elle en posant son regard sur Jeff, nous serions nous déjà rencontré ?
Il redoutait cette question. Il a fallu, comme elle savait si bien le faire, qu’elle attende la dernière seconde pour assener le coup de grâce. Elle n’était pas tendre. Le temps n’a pas poli la vieille.
– Oui madame.
– Ahhhh. Je me disais aussi… Et où donc avons-nous eut le loisir de se connaitre ?
– Pour des cours ; j’étais un de vos élèves. C’était il y a 20 ans environ. Je venais après la classe. Jean-François. Je suis Jean-François Dutz.
– Mais oui ! bien sur ! Je me souviens à présent. Jean-François. Je te revois arriver avec ton vélo, hiver comme été.

Manu assiste à des retrouvailles étranges. Une vieille dame enjouée, et son pote d’équipage qui prend le même air que le chat : penaud, indécis, contrit, comme engourdi, le mouillé en moins. Ça le fait bien marrer !
– Venez, venez, je venais de faire du thé, il est peut être encore chaud. Entrez quelques minutes.
Amadeus reprend vie, il s’impatiente, il aimerait que Paulette lui lâche la grappe, il aimerait aller voir s’il y a des croquettes, se dégourdir les pattes, pisser contre le mur, et se laver de toute cette flotte qui lui colle à la peau.
Manu est dubitatif. Il regarde Jeff et se demande en lui-même : On lève le camp ? mais Jeff a le regard fixe, qu’est ce qu’il fout ? il bouge ou quoi ? Alors ? Et la vieille, tu veux lui causer 5 minutes ou on rentre à la caserne avec le sentiment du devoir accompli ?

Jeff se retrouve 20 ans en arrière, devant cette même porte, avec cette même envie de ne pas entrer, mais dans l’incapacité de désobéir. La force mentale de la vieille Paulette a toujours été plus forte que la sienne. Il est tétanisé. C’est ça, tétanisé, voire pire, sidéré !
Il y a des madeleines de Proust qui ont meilleur goût que d’autres. Celle-ci est amère. Il aurait du dire au colonel d’envoyer quelqu’un d’autre au 56. Il avait juste espéré que Paulette Klavier n’était plus là. Que la maison était vendue, ou pire mais salvateur, que Paulette Klavier était morte. Pas de bol.
Amadeus s’agace, reprend du poil de la bête, la vieille brindille fatigue un peu sur ses jambes, il faut rentrer. Ou partir.
– Allez, on rentre ! Et Paulette fait ce geste d’invite, bras ouverts, afin d’inciter les deux pompiers a franchir le pas.

Amadeus n’attend pas son reste, il file, enfin libéré du toit, enfin libéré de Paulette , enfin libéré de tout. Une planque, il lui faut une planque. Les deux géants et la petite vieille passent la porte d’entrée, et celle-ci se referme tranquillement sur ses gonds, ces fameux « groom » qui freinent la porte pour qu’elle ne claque pas. Amadeus n’a que le temps de se faufiler dans les derniers centimètres d’ouverture. Mais vers l’extérieur. Clac. C’est fermé. Trois dedans et un dehors.

Le piano
Paulette est toute à son affaire, trouver des tasses, réchauffer la théière.
Manu et Jeff sont assis dans des fauteuils usés jusqu’à la corde. Inconfortables au possible. Mais pas beaucoup de mobilier dans cette immense pièce dans laquelle trône un piano 1/4 de queue, un Pleyel, en acajou moiré, filet de rose et d’ébène, 6 pieds. Les touches sont en ivoire, il mesure au bas mot deux mètres. Un bijou.
Manu n’y connait rien en piano mais ne peut qu’admirer la facture. il s’apprête à poser la question qui le taraude depuis quelques minutes, à savoir comment, pourquoi, quand, la vieille brindille et le pompier se sont ils connus ? Mais il découvre un Jeff au regard fixe, sur le piano, comme si c’étaient ces deux là qui avaient quelque chose à se dire. Paulette s’installe, pas mécontente de cette petite visite matinale. Ce matin, elle ne boira pas son thé toute seule. Chic !
– Merci encore pour Amadeus. Ce petit sauvage a encore disparu, il doit avoir trouver un endroit tranquille. Bah, après tant d’émotions, on peut lui accorder un peu de tranquillité.
La vieille est polie mais il est évident que c’est à Jeff qu’elle veut parler. Se souvenir. Se remémorer, replonger dans cet espace-temps de l’enseignement, et de l’apprentissage. Le chat peut bien vaquer à ses occupations —ses visiteurs sont à l’instant bien plus importants que lui.

« Jean François Dutz ! » dit elle, pensive. Elle se tourne vers Manu, colosse sagement assis sur un coin de fesse dans ce fauteuil crapaud un peu étroit pour lui.
« J’ai enseigné le piano à des centaines d’enfants, savez-vous. J’ai fait asseoir ici des petits virtuoses mais aussi des récalcitrants, des petits génies, et des hermétiques à l’art de la musique. À mon âge, vous devez vous douter que j’ai tout vu ! Certains laissent des images et des souvenirs précieux, d’autres ne laissent aucune trace, ou presque, mais des comme Jean-François, je n’en ai eu qu’un !
Jeff se tient droit sur son siège, les pieds bien à plat sur le sol, les jambes serrées, les mains jointes et coincées entre ses genoux. Son regard est encore posé sur le piano. À l’évocation de son nom il tourne la tête tout doucement, et fixe Paulette, comme s’il ne la voyait pas tout-à-fait. Quatre années d’apprentissage lui remontent dans le corps. Il n’est plus pompier, il n’a plus 30 ans, il est ce petit garçon obligé de se rendre à ses leçons, dont le vélo est resté contre la grille, dehors.
Paulette exulte. Elle a un auditoire, elle se pique au jeu, et va pouvoir reprendre du service. La présence de Jeff est une aubaine, elle va se lancer.

Les leçons
Et elle se lance. Elle raconte. Ces fameuses leçons avec ce garçon impatient, qui lit parfaitement les partitions mais n’y entend rien à la mélodie. Des heures de travail pour l’amener à écouter, à entendre, à restituer. La position du corps, la position des mains, l’attention portée au clavier mais surtout à ce qu’il peut donner à entendre. Rien, rien n’y faisait. Taper sur des touches n’est pas le plus dur, convoquer l’émotion est bien plus difficile .
Manu se laisse prendre au jeu de l’histoire. Jeff est toujours statufié. Le petit chat noir est toujours dehors.
Elle raconte. Les gammes interminables, les notes qui se succèdent, les blanches, les noires, les croches et demi-croches. Mais aussi et surtout, les pauses, demi-pauses, soupirs et demis soupirs.
Ce sont bien ces pauses les ennemis des musiciens en herbe. Savoir attendre, respirer, convoquer cet espace imaginaire du silence de la musique.
« Oui, mon petit (car ce grand gaillard de 30 ans est bien redevenu petit et impuissant face à la paulette-brindille). Jamais, jamais, tu n’a su inviter cette petite musique qui n’en est pas une au sens propre du terme. Tu jouais des notes, pas des sons ».
Elle raconte encore.
« Les plus grands pianistes savent convoquer l’indicible sensibilité produite par le silence. Combien de fois t’ai-je répété cette phrase d’Herman Hesse : quand on vient d’entendre Mozart, le silence qui s’en suit est encore de lui. Combien de fois t’ai-je évoqué les salles de concerts, dont on dit qu’elles sont de mauvaises salles ? Mauvais public, mauvaise architecture, mauvais son. C’est l’art du pianiste que de transformer un espace peu enclin à la sensibilité en un moment de bonheur. C’est l’entrée de l’artiste : il se pose, il attend. Il est assis sur le tabouret, apaisé, lève les mains au dessus du clavier, et attend. Attendre que la salle se concentre, attendre le moment précis ou il faut poser les doigts sur les touches, laisser le silence annoncer la musique. On l’entend arriver, on la soupçonne. Elle est presque là. Et pourtant, il n’y a rien encore. Et paradoxalement, il y a déjà tout. »

Jeff se souvient. Trop bien. Il n’y entendait rien. Une torture, cette salle d’apprentissage, lugubre à souhait, et ce piano, bien trop grand pour lui, avec 88 touches à mémoriser. Il venait faire des notes ; elle lui disait d’inventer le silence. Elle répétait que seuls les sourds ne perçoivent rien. Il se rappelle ses questions récurrentes, bien trop abstraites pour un enfant de 8 ans, presque douloureuses : « Tu n’es pas sourd Jean-François ? alors tu la ressens cette musique qui est autour de toi ? ». Et les incitations à la concentration : « Tu es assis sur le tabouret, le dos droit, tes mains sont suspendues au dessus des touches et tu respires lentement, profondément, ne compte pas le temps , ni le rythme, ni le tempo, et ne regarde pas la partition. Ta présence est plus importante que les notes ».

« Je t’observais, mais n’entendais qu’une voix close. Une étoffe inerte. Tu n’attrapais pas ce moment magique de la musique avant la musique. »
Manu retient sa respiration. Il regarde la brindille redevenir la prof qu’elle était, il voit Jeff tel un condamné au silence. Il assiste à une répétition d’il y a plus de 20 ans. La brindille se tait. Un silence de mort. Le silence n’est pas bavard.

Le thé est refroidi, personne ne boit, le tintement des tasses briserait cet instant pour le moins étrange. Personne ne pense plus à Amadeus, en train de gambader dans le jardin, au milieu des bruits de la ville, du vrombissement des véhicules qui passent sur le boulevard. Il saute sur le muret devant la maison, il observe tout ce qui l’entoure, il est dehors. Eux ils sont enfermés. Dedans. Un trio muet.

Et elle raconte encore. Elle n’en n’a pas fini.

Elle raconte les métaphores utilisées, de ce qu’elle croyait être une bonne pédagogie, pour amener l’enfant à comprendre cet espace sonore imaginaire. Il fallait apprivoiser l’enfant, pour qu’il apprivoise à son tour le silence. Jean-François se souvient que quand enfin, il pouvait appuyer sur les touches, il n’était pas question d’enfiler la partition comme on annone une lecture dénuée de sens. À chaque ligne il rencontrait des pauses, des soupirs, et pire encore des quart ou huitième de soupir. Un enfer !

Alors elle recommence, intarissable :

 » Vois tu mon petit, à défaut d’être polyphonique, le silence est polysémique. Il est à double sens et a des racines latines « TACERE ou SILERE ». SILERE : c’est un silence profond, voulu, juste avant de parler, avant de jouer. Cela s’apparente plus à une pause, mais dont la durée est annonciatrice de ce qui vient après. SILERE est stratégique et déterminant pour ce qui va se passer ensuite. Un bon orateur utilise cette forme de pause et les musiciens aussi, et la font durer autant que nécessaire. »

Elle fait une pause, se redresse, tant que faire se peut sur son siège, pince les lèvres, plisse les yeux. Elle savoure cet instant. Elle a deux élèves au lieu d’un. Elle va leur en mettre plein la vue. Et reprend :

 » A contrario, TACERE est un silence bien plus déterminant, plus impliquant, engageant une durée beaucoup plus longue. TACERE est parfois même définitif. C’est toi et toi seul qui le décide. Et tu peux décider de ne rien dire jamais, cela peut s’appliquer à une forme de secret, c’est donc bien plus qu’un silence. Ce peut être quelque chose dont tu ne veux plus jamais entendre parler. Saisis-tu maintenant la nuance entre les deux ? En musique c’est sur SILERE qu’il faut se concentrer, et ce, à chaque phrase musicale, et à chaque reprise. Car il n’y a pas de pause définitive dans un morceau, sauf à la fin. Et encore, lorsque l’on s’arrête de jouer, as-tu remarqué comme les secondes qui s’ensuivent sont encore porteuses de la lumière et de l’onctuosité musicale ? »

Le départ

Retour à la réalité, avec circulation sur le boulevard, une sortie d’école qui déverse son flot d’enfants chamailleurs, deux paisibles retraités qui font pisser leurs chiens dans la rigole et profitent de cet instant pour évoquer la météo qui règne sur le pays, voire sur le monde.

Manu et Jeff sont dans le camion. Manu a pris les clefs et démarre le moteur. Ni l’un ni l’autre ne sauraient dire comment ils ont pris congé de madame Paulette Klavier. Ils sont là, assis l’un à coté de l’autre, penauds et presque gênés. On pourrait presque entendre leurs pensées en sourdine. La radio de commandement grésille dans l’habitacle.

Manu brise le silence
« Ah ben ça alors ! un truc de dingue ! j’ai cru qu’on ne s’en sortirait pas. Mais…. elle est cinglée, non ? Et merde ça fait presque deux heures qu’on est là. J’appelle la caserne ».

Ça décroche
« SDIS 80, standart téléphonique , j’écout
– Oui, ici équipe 3. Intervention rue Winston Churchill terminée. Tout est ok.
– Ahhh quand même…. Dites-voir les gars, le colonel commençait a se poser des questions. Vous en avez mis un temps ! vous rentrez directement à la caserne et vous rejoignez les autres en salle de réunion pour le briefing sur la préparation du 14 juillet. Magnez-vous, ils y sont depuis une demie heure déjà.
– Bien reçu. »

Clic. Radio de commandement raccrochée.

« Le briefing du 14 juillet, j’avais complètement oublié. Faut dire que la mère Klavier elle nous a bien mis la tête à l’envers. Comment t’as fait pour supporter ça pendant 4 ans ? c’est diiiingue ! »

Manu boucle sa ceinture et allume le moteur. Clignotant à droite pour sortir de la place de stationnement. La circulation est dense et la voiture garée devant est trop proche du camion, une petite marche arrière s’impose.

« Désolé de t’avoir imposé ça Manu. Cette bonne femme est infernale, elle est diabolique. Le pire, c’est que je ne peux plus entendre un seul morceau de piano sans penser à tout ça. Moi je rêvais de faire du foot et du vélo mais il y avait un deal avec mes parents. Sport d’accord mais culture musicale aussi ! Tu parles…. Elle son truc, c’était le silence. Toute seule dans une baraque pareille, avec des chats comme seule compagnie, et elle disait qu’ils étaient sa source d’inspiration. Ils avaient tous des noms de musiciens. Moi ils m’effrayaient, je les trouvais sournois, louvoyants, ils s’installaient sur les fauteuils pendant les leçons et j’avais l’impression qu’ils me regardaient. Un cauchemar hebdomadaire.
– Eh ben dis donc… »
Manu passe la marche arrière, et reprend :
« Et quand elle nous a fait la leçon en latin , alors là pardon… mais j’hallucinais.

– Elle met de l’herbe dans son thé tu crois ? »

Le camion a un léger soubresaut.

« Merde, j’ai du buter sur quelque chose. T’as senti ?
– ….

– Bon, je vais jeter un œil. Une grosse pierre, ou un truc dans le genre. »

Manu laisse la porte ouverte, va voir ce qui a pu empêcher de reculer correctement. Il revient, s’assoit sur le siège, prends le volant à deux mains et soupire. Un soupir d’agacement, de contrariété, mais aussi de lassitude. Une matinée à embrouilles, y’a pas d’autres mots.

Il regarde droit devant.

« C’est le chat . Amadeus. Sous la roue, écrasé, mort.
– …

– Tu m’entends Jeff ? le chat ! j’ai roulé dessus. Bordel, on fait quoi ? »

Jeff tourne la tête, affiche un grand sourire, et dans un souffle déterminé dit :

« TACERE ! »
Photo : maisons d’Amiens, par Stuart Mudie – Flickr cc