Chaque jour en fin de matinée Jean venait marcher dans le parc Montsouris.
Il en aimait particulièrement le bord du lac, qu’il avait pu admirer en toutes saisons, où cols-verts et hérons voisinaient paisiblement au milieu de la cacophonie urbaine.
Comme ils l’avaient arpenté de long en large, en voisins, avec Camille, avant que madame Parkinson ne s’invite de façon brutale et que son épouse ne perde le fil de ses pas !
Après deux mois de confinement, lorsque parcs et jardins avaient rouvert leurs grilles, il s’était extrait du chagrin qui le paralysait pour revenir hanter ce lieu de bonheur. Camille l’avait quitté vers la fin du mois de mars. Il avait dû interrompre ses visites à l’Ehpad où elle végétait désormais et n’avait été appelé qu’à la toute fin, alors que la vie l’avait pratiquement désertée.
Peu à peu, la maladie avait grignoté la frange d’une vie de bonheur et de paix et le méchant virus qui sévissait (ou plutôt le confinement qui en découlait) avait happé d’un coup ce qui en restait. Les soignants lui avaient bien dit que sans ce confinement qui la privait de son Jean… peut-être Camille…
S’ébrouant afin de repousser ces pensées importunes, Jean se leva de son banc pour rentrer chez lui. Peut-être n’était-ce pas une bonne idée finalement de venir ici tous les jours ?

Ce matin-là, à la fraîche, il était quand même revenu. Il était seul sur son banc. Au moins la promiscuité avait-elle reflué par crainte de la contagion !
Il vit soudain arriver près de lui une petite fille qui le regardait gravement.

« Pourquoi tu es triste Monsieur ? »

Jean sursauta, sans trouver la force de sourire à cette petite intruse.

« Comment tu t’appelles monsieur ? », reprit la petite.
« Jean. Va jouer plus loin s’il te plaît. »

La fillette lui jeta un regard pénétrant et posa près de lui un caillou.

« Tiens Monsieur Jean, c’est un cadeau pour ton chagrin. »

Puis elle disparut.
Chaque jour, Jean revenait. Chaque jour il retrouvait la demoiselle, avec laquelle il n’avait cependant aucune envie de parler. Chaque jour elle lui remettait un caillou qu’il jetait dès qu’elle avait le dos tourné.
Ce jeudi-là, il se sentait pourtant d’humeur plus légère.

« Tu n’es pas à l’école toi ?
— Non, maman n’a pas voulu que j’y retourne.
— À propos de maman, où est-elle ? Tu ne viens pas ici toute seule, je suppose ? »

Avec un haussement d’épaules et un geste vague, l’enfant esquissa l’ébauche d’une direction.

« Elle est par là. Elle me voit depuis l’appartement ».

Jean était sceptique, mais après tout, ce n’était pas son problème. Pas bien prudent quand même, tout ça !

« Et tu t’appelles comment, petite ?
— Camille. »
Le cœur de Jean manqua un battement.

« Très joli prénom. C’était celui de ma femme, vois-tu.
– Et elle est morte, c’est pour ça que tu es triste ?
— Oui, elle était malade.
— Il ne faut pas être triste. C’est pas parce qu’elle est morte qu’elle est partie bien loin. »

Jean se leva brusquement, peu désireux d’entrer dans des considérations métaphysiques avec cette enfant à laquelle il n’arrivait pas à donner d’âge. Elle avait au fond des yeux une sorte de sagesse millénaire qui le mettait mal à l’aise.

« Eh monsieur Jean, tu oublies mon caillou !
— Merci Camille. »

Il rentra chez lui avec son caillou dans la poche. Ces derniers jours, il les avait quand même gardés, après que la gamine lui eût expliqué que ces cailloux représentaient tous les bobos de la vie et que, le jour où il serait guéri, il pourrait les porter au cimetière à sa femme. Jean avait souri de cette explication, puis il y avait réfléchi et en avait adopté le principe. Après tout, pourquoi pas ? Camille, la sienne, n’aurait pas aimé le voir se vautrer dans un chagrin sans fin. Elle était bien trop pleine de vie pour cela.

Il attendait désormais avec plaisir les rencontres avec la petite fille, toujours surpris de voir que, quelle que soit l’heure à laquelle il venait, elle était là, étrangement prévenue de son arrivée. Peut-être le guettait-elle depuis la fenêtre de son appartement ?

« Tu connaîs Gaspard ? » lui demanda-t-elle un jour

Jean lui répondit par la négative.

« Lui en tout cas, il me connaît bien.
— Qui est Gaspard ? »

Elle lui parla alors du vieux gardien du parc, « aussi vieux que les arbres d’ici » lui dit-elle sérieusement.

 « Où est-il ce Gaspard ? »

Mais, comme pour sa mère, la fillette fit un geste vague vers les grilles du parc.

L’été se déployait au cœur de Montsouris. Jean venait plus tôt le matin et lisait son journal avant les premières chaleurs. Camille le rejoignait et ils passaient un moment tous les deux, en grande discussion sur tout et n’importe quoi ou dans un silence dont la qualité l’étonnait chez une enfant de cet âge.

« Vas-tu partir en vacances, lui demanda-t-il ce matin-là ?
— Oh non ! Maman n’a pas envie de partir, avec ce méchant virus. »

Jean s’étonna que le père ne soit jamais mentionné dans leurs conversations, mais ne posa pas de question.

Peu à peu, il s’extrayait de sa gangue de chagrin, grâce à Camille, il faut bien le reconnaître. Elle l’avait un jour persuadé de faire avec son téléphone un selfie où tous les deux arboraient un sourire éclatant. C’était une première pour Jean, un peu réfractaire aux nouvelles technologies au grand désespoir de son fils.

L’été fit place à l’automne et les couleurs commencèrent à changer dans le parc. L’automne, qui l’avait vue naître, était la saison préférée de sa Camille qui en aimait la couleur et la douceur des jours.
La peine de Jean, comme l’automne, se teintait de mélancolie, le tas de cailloux grossissait. Il envisageait de s’en débarrasser un jour prochain… ou de le mettre près de la tombe, il ne savait pas encore.

La petite Camille se fit moins présente. Jean la voyait le mercredi et le samedi, parfois le dimanche, puis il ne la vit plus.
Elle lui manquait. Avait-elle déménagé ? Sa mère lui avait-elle interdit de venir au parc ? Lui était-il arrivé quelque chose ?
Jean ne pouvait se défaire d’une certaine inquiétude. Si cette absence avait été prévisible, nul doute que sa petite amie lui en aurait parlé.

Les semaines passèrent sans que Camille réapparaisse. Jean était triste. Parfois, il regardait la photo sur son téléphone, pour se convaincre qu’il n’avait pas rêvé. La petite bouille souriante lui remettait alors du baume au cœur.
Se souvenant d’une de leurs conversations, il vint un jour à l’heure où s’ouvrent les grilles et s’adressa au gardien du parc.

« Bonjour Monsieur. Je cherche Gaspard.
— Gaspard ? dit l’autre en se grattant le crâne. Mais… c’est que…
— C’est que quoi ? » demanda brusquement Jean que l’attitude de l’homme agaçait
« Ben… il y a longtemps qu’il ne travaille plus ici le père Gaspard ! Je ne sais même pas s’il est toujours de ce monde ! »

Une intense déception envahit Jean. Ce Gaspard était le seul chemin qui pouvait le mener à Camille.

« Mais, reprit le bonhomme, au moment de sa retraite, la Ville lui avait proposé un petit logement près du cimetière du Montparnasse moyennant quelques heures de garde le dimanche, vous pouvez toujours y aller voir ».

Jean le remercia, troublé par cette précision. Ce cimetière, c’était là que reposait son épouse, là qu’il la rejoindrait un jour… Il en demeurait songeur.

Le dimanche suivant, il partit donc pour le cimetière avec un bouquet de fleurs et son stock de cailloux, décidé à en faire quelque chose d’intelligent !
Aux portes du cimetière, il trouva un vieil homme qui fumait tranquillement sa pipe.

« Excusez-moi », demanda timidement Jean, qui se trouvait quand même l’air idiot, avec son sac de cailloux, ses fleurs et sa mélancolie. « Seriez-vous Gaspard ?
— Mais oui monsieur Jean, c’est moi Gaspard.
— Vous… vous me connaissez donc ? demanda Jean de plus en plus mal à l’aise
— Je vous attendais voyez-vous, nous avons une amie commune !
— Camille ! Mais où est-elle ? »  demanda Jean soudain réconforté
« Où n’est-elle pas ? voulez-vous dire. Camille est un feu follet vous savez. »

Et Gaspard eut alors un geste vague vers l’intérieur du cimetière qui rappela à Jean les gestes de la petite fille.

Renonçant à comprendre, il se dirigea vers la tombe de sa femme, à qui il comptait bien parler de cette histoire saugrenue. Quitte à parler aux morts, autant les amuser !
En arrivant sur la tombe de Camille, Jean eut la surprise d’y trouver quelques cailloux disposés là en un cercle parfait. Il comprit qu’il devait poursuivre sa pyramide de cailloux à l’intérieur de ce cercle.
Un par un, il les déposa en racontant à sa femme cette étrange histoire. Celle de la douce Camille, petite fée brusquement évaporée, celle de sa vie désormais seul, où renaissait la lumière depuis peu. Il contemplait ces cailloux, repensant aux épreuves, aux chagrins, aux difficultés traversés depuis son enfance cahotique. Un sentiment de délivrance l’habitait peu à peu, peut-être était-il sur le chemin de la guérison ?

C’est avec un cœur allégé et paisible qu’il se dirigea vers la sortie. Gaspard l’attendait et l’interpella :

« Savez-vous que Camille est le patron des infirmiers et des infirmières ? On dit qu’il passa sa vie auprès des malades et des pestiférés.
— Je l’ignorais» , reprit Jean songeur. « Cela ne me dit pas où est passée la petite Camille…
— Camille ? Mais qui est Camille, Monsieur Jean ? »

Croyant à une crise de sénilité du vieux gardien, Jean sortit son téléphone afin de lui montrer Camille.
Sur la photo, il était souriant, mais seul.