Elle raccrocha fébrilement le combiné du téléphone. Les mots résonnaient dans sa tête, mais c’est au niveau de la gorge que tout se crispa, que tout se grippa. Une douleur intense, des omoplates à la mâchoire inférieure la clouait sur place, aucune larme dans les yeux, tout sortait par la mâchoire, le cou, les épaules; Il était 8 heures d’un joli matin de juin, le soleil semblait vouloir être généreux et elle venait d’apprendre la mort de sa mère, par un coup de fil qui avait duré quelques secondes, comme la mort de sa mère qui avait décidé de l’embarquer subitement, sans prévenir.
Elle était octagénaire certes, mais en pleine forme. La veille, elle était allée danser l’après-midi, comme tous les mercredis avec ses amis du 3e âge. Elle s’était bien senti un peu fatiguée le soir, s’était plaint d’un mal à la tête douloureux, mais bon allez, une bonne nuit de sommeil, ça ira mieux demain. Le lendemain, elle avait ébauché un geste pour sortir du lit et s’était immobilisée sans vie, à moitié hors du lit.

On l’avait pleurée, ses enfants, petits enfants, ses amis. L’église était pleine, fervente. Pauvre mamie S., on se lamentait, on l’enterrait le même jour que son petit fils un an plus tôt. Un an jour pour jour, vous imaginez. Lui, le petit fils, avait choisi la mort, avait été à sa rencontre en s’enfilant la tête dans le nœud d’une corde un matin de juin, dans la précipitation, laissant en marche sa tondeuse. Un geste inexpliqué, inexplicable qui avait saisi tout le monde. Avait-il laissé une lettre ? Non, rien, l’incompréhension, le vide, la douleur.

En arrivant au cimetière derrière le cercueil., on se disait que, dans sa grande générosité, Mamie S. avait décidé d’aller le rejoindre, le petit fils tellement manquant, que pour cet anniversaire macabre, elle s’offrait un bien étrange voyage. En tous cas, sous forme de suppositions, au fond de chacun de ceux qui suivaient solennellement ce triste convoi, il y avait comme quelque chose d’une destinée, d’un mauvais sort jeté sur cette famille, pourtant si respectée dans la contrée. Ah oui! il y avait du monde, c’était un défilé, on était venu de loin, on voulait être là, pour se rendre compte.

Oui, un an jour pour jour, c’est incroyable ! Mais qu’est ce qu’il se passe donc dans cette famille ? Les plus assombris par la situation se recueillaient pieusement. Les autres, que le malheur touchait, surtout parce qu’il était chez les autres, commençaient à parler après s’être recueillis distraitement sur le cercueil. Moi, je vous dis, tout a commencé avec cette histoire d’avion. Mais ça va les poursuivre jusqu’à quand ? Ah, ils n’avaient pas tort, tous ces badauds de la mort. Mamie S. venait allonger la liste des morts du 8 juin.

L’avion, c’était il y a 20 ans jour pour jour. Le vol 800, comme on l’appelle communément dans la famille, est entré dans nos vies un 8 juin, en emportant celle de 2 êtres chers à Mamie S., son petit fils 18 ans, et le père de son petit fils, son gendre donc, 42 ans. Ils ont volé en éclats dans un avion qui a subitement pris feu au-dessus de l’océan. Aucun survivant. Voilà. Tout s’arrête. Ils ne sont plus, laissant, terrassées, une femme et un enfant, la fille et la petite fille de mamie S. Cet accident d’une violence extrême, laissa chacun sans voix, celle-ci faisant la place aux larmes pour longtemps. C’était il y a 20 ans, mais on s’en souvient comme si c’était hier. On a pourtant essayé de continuer à vivre, il le fallait, pour les enfants qui en avaient le droit. Comment surmonter ce drame, cette douleur intense? Mamie S. avait perdu 2 personnes tellement proches et se devait de se tenir droite, pour épauler sa fille qui, elle, se trouvait privée à jamais d’un fils chéri et d’un mari, l’amour de sa vie. Elle le fit, elle ne broncha pas quand sa fille commença à avoir des problèmes cardiaques. Le cœur avait des faiblesses, disaient les médecins. La belle affaire! Comment peut-il en être autrement quand ça fait si mal, quand tout l’amour qu’elle aurait pu leur donner, se trouvait emprisonné là, dans la cage thoracique, faute de preneur ? Elle ne broncha pas quand sa fille eut son premier infarctus, hospitalisée, inconsciente, puis réanimée à coup de pompe à oxygène. Elle resta assise là, sur le canapé du salon de son petit logement pour personnes âgées, quand on lui annonça que sa fille avait finalement rejoint les deux êtres dont elle n’avait pas pu faire le deuil, pour lesquels elle avait hurlé de chagrin, d’injustice et de malheur.

C’était un 8 juin, jour pour jour 10 ans après l’explosion dans le ciel.

C’était ma maman que j’ai tant aimée, même si son regard était souvent brouillé, égaré là-bas, dans un lointain, dans un ciel étoilé. C’était mon père et mon frère qui, par un destin effroyable, ne sont jamais revenus alors qu’on les attendait, m’ont toujours incroyablement manqué, alors que je les connaissais si peu, j’étais petite. C’était ma mamie qui avait fait un pied de nez 10 ans après avoir enterré sa fille.  Et c’était mon cousin qui a décidé d’en finir avec la vie un 8 juin.

Tout cela m’assaille aujourd’hui. Je me retourne dans mon lit, doucement, la douleur de l’épisiotomie limite mes mouvements. Et je te regarde, petite beauté toute endormie dans ton berceau. Tu viens de t’ouvrir à la vie il y a quelques heures, et c’est moi qui t’es mise au monde, aujourd’hui, après 12 heures de contraction. Aujourd’hui 8 juin.


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