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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Mistouflonne *

Alors que le petit semble plus intéressé par le bruit du papier qui crisse entre ses doigts que par la peluche qui trône à côté de lui, sa mère sourit béatement en se tournant vers son mari et lui susurre : « T’imagines si le ciel avait été dégagé ce soir-là ? »

Ce déballage de cadeau par des petites mains encore potelées ne tient en effet qu’à une tempête hivernale.

Deux ans avant, le 24 décembre 2013, à 14h, le billet est prêt, imprimé. Elle referme les portes du bureau, salue les quelques collègues qui travaillent encore en ce 24 décembre, et elle file. Son taxi l’attend, elle ne se sentait pas d’affronter les transports en commun avec sa valise qui a plutôt l’allure d’une hotte, débordant de cadeaux pour tous ceux qui l’attendent là-haut. Elle ferme les yeux, souffle les derniers tracas de cette dernière semaine de boulot et songe déjà au feu de cheminée qui l’attend. Il n’est que 16h, elle doit arriver à Caen à 21h, mais les horaires n’ont plus d’importance, ce sont les vacances.

D’un air béat, elle distribue des sourires à qui veut bien les recevoir à l’aéroport. Elle observe la grande migration de fin d’année, même si en cette veille de Noël, beaucoup ont déjà transité pour rejoindre leurs nids. Il reste tout de même quelques familles nouvelles, avec bébés neufs et parents qui pour la première fois n’auront plus leur place d’enfant autour du sapin. Il y a aussi des hommes d’affaires qu’elle espère en route vers la table de fête, même s’ils ne semblent pas tous prêts à débrancher. Elle est là, fatiguée mais heureuse, excitée et pressée de les retrouver.
Dans le vol pour Lyon, elle s’assoupit entre deux annonces d’hôtesses coiffées pour l’occasion d’un bonnet rouge et blanc. Ce n’est pas du meilleur goût, mais à Noël, on a le droit d’être kitsch à souhait et tout le monde semble apprécier ces instants conviviaux.

Elle connaît l’aéroport Saint-Exupéry comme sa poche, même si elle n’a jamais mis les pieds dans les rues lyonnaises. Elle y passe presque tous les mois, en escale lors des remontées vers la Normandie. Elle s’arrête au distributeur d’histoires courtes installé près du kiosque à journaux et poursuit sa route jusqu’aux portes S, celles du fond de l’aéroport, réservées aux petits avions à hélices qui relient les provinces entre elles.

Quand elle rallume son téléphone, les petites ailes rouges d’Air France s’affichent. « Nous vous informons qu’en raison de mauvaises conditions climatiques à l’aéroport de Caen Carpiquet, votre vol AF7027 aura un retard d’environ 1h. Nous vous tiendrons informés et vous demandons de bien vouloir respecter l’heure d’embarquement initialement indiquée sur votre billet ».

Oh, elle n’aime pas du tout ça ! Pour être une habituée des aventures aéroportuaires, avec pas moins de 10 retards ou annulations dans l’année écoulée (et toujours pour des raisons plus que valables, elle n’a juste « pas de chance » comme lui disent ses amis), elle sait que la situation peut rapidement tourner vinaigre…

Et ça ne manquera pas. Un bandeau rouge ne tarde pas à venir s’accoler au mot CAEN sur le panneau d’affichage, rapidement suivi de SMS en rafales et d’annonces micro. « Pour des raisons de sécurité, nous sommes dans l’obligation d’annuler le vol AF7027 à destination de CAEN CARPIQUET. Notre personnel va venir à votre rencontre pour vous donner plus d’informations, dès que possible ».

Le fameux vinaigre de la situation qui dégénère, elle le sent bien. Elle sent ses joues rosir et ses yeux piquer, les larmes ne sont pas loin. C’est une nuit à l’aéroport qui se profile, le pire réveillon, celui qu’elle redoutait depuis cinq ans qu’elle joue avec le feu en voyageant le 24 au soir. Mais pas le temps de mollir, elle prévient la maisonnée tout aussi déçue qu’elle et doit rapidement faire la queue au comptoir pour connaître la suite des événements.

Elle a l’habitude de rabâcher à qui veut l’entendre qu’il n’est pas nécessaire de lutter ou de s’énerver si l’on ne peut pas avoir d’action sur l’objet de notre malheur… Là, la jolie philosophie a du plomb dans l’aile, même si elle reste très courtoise avec les agents qui la renseignent et lui indiquent comment rejoindre l’hôtel.

Une heure après, une fois la hotte déposée dans un coin de la pièce, elle s’imagine déjà ce soir, devant les programmes télé moribonds du réveillon, normalement destinés aux enfants qui ne peuvent pas patienter entre le fromage et le dessert. Avant cela, elle décide de repasser à la réception pour voir si elle peut se mettre quelque chose sous la dent. Elle enfile une veste de survêtement et rejoint le hall, le regard un peu perdu et la gorge toujours nouée.

Là, elle reconnaît des compagnons d’infortune, des têtes découvertes dans la file d’attente des naufragés du ciel. Il y a ce jeune couple et leur petit garçon qui s’apprêtait sans doute à fêter son premier Noël avec des grands-parents débutants. Il déambule entre les fauteuils dans son pyjama rayé, d’un pas mal assuré sur la moquette trop moelleuse. Il ne se soucie pas un seul instant de la situation, bien trop occupé à explorer ce nouveau territoire. Ses parents, eux accusent le coup. Cet imprévu leur fait froncer les sourcils et pousser des soupirs. Elle leur adresse un sourire et entre naufragés, ils se comprennent et engagent timidement la conversation. Les banalités échangées semblent rassurer tout le monde, et donnent un air de routine à cette situation pourtant exceptionnelle. À côté, une dame à la chevelure plus bleue que blanche après un récent passage chez le coiffeur en vue des festivités de fin d’année, s’invite dans la conversation. Elle commente les faits et gestes du petit, qui doit ressembler à celui qu’elle aurait dû retrouver chez ses enfants ce soir. Au comptoir, il y a ce grand homme repéré dans la file d’attente de l’aéroport tout à l’heure. Il dépasse tout le monde d’une tête, mais semble tout aussi perdu derrière ses grandes lunettes. Il est certain que lui non plus n’avait pas prévu de passer la soirée là. Mais force est de constater qu’il n’a pas le choix, et doucement, il prend part aux échanges. L’instinct grégaire réunit les humains qui partagent le même sort.

Et ce soir-là, il les a tant réunis que la petite troupe a fini par transformer cette soirée d’infortune en souvenirs mémorables. Avec les salades du distributeur, les cartons de pâtes réchauffés au micro-ondes, les confiseries que chacun avait dans son sac pour apporter à leurs hôtes, ils ont improvisé un petit repas et ont discuté à bâtons rompus jusqu’à minuit. Le petit s’était endormi sur sa couverture posée sur la moquette du hall, et en l’espace de quelques heures, des liens s’étaient formés. Leurs vies étaient différentes, mais entre naufragés du ciel, ils avaient des choses à partager.

Ils s’étaient promis de se retrouver, cette fois de manière volontaire, plus tard dans l’année. Ils ont tenu promesse, et le grand monsieur aux lunettes est aujourd’hui son mari. Elle n’y aurait pas cru elle-même si on le lui avait dit.

« Non, je n’imagine pas qu’il ait été si tempétueux » lui répond-il avec le même sourire.


Photo : rawpixel.com – Unsplash

7 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    20 avril 2018 at 18 h 37 min

    Le couple et l’enfant, le bonheur familial comme résultat des bienfait du hasard, un joli texte qui est en écho avec celui de Clovis. Je ne sais (et ça ne me regarde pas, mais on ne peut pas s’empêcher de se demander), s’il y a du vécu dans cette histoire fort bien troussée (structure présent flashback présent qui reboucle avec le début), clin d’œil et tendresse. J’aurais peut-être juste évité cette phrase en intro : « Ce déballage de cadeau par des petites mains encore potelées ne tient en effet qu’à une tempête hivernale. » (voire aussi : « Ils s’étaient promis de se retrouver, cette fois de manière volontaire, plus tard dans l’année. Ils ont tenu promesse, et le grand monsieur aux lunettes est aujourd’hui son mari. Elle n’y aurait pas cru elle-même si on le lui avait dit ») car cela résonne comme une intervention trop directe de la narratrice (mode « je vais vous raconter une histoire » et « voici ce qu’il fallait comprendre »). C’est une question de réglage subtil je pense car en effet ces informations peuvent être pensées par le personnage. Mais c’est peut-être seulement moi qui les perçois ainsi.

    Ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est le coup de l’aéroport (un grand classique pour les scènes de rencontre, de brassage des personnages). Il y a bien 20 ans, je me servais d’ailleurs des premières minutes d’un ancien succès de cinéma, « Airport » (qui a beaucoup et mal vieilli) pour montrer à des lycéens comment en 2 minutes on plante le décor, le contexte, les personnages que le hasard réunissait, qui allaient être mis en scène et interagir sur toute la durée de l’histoire basée là aussi sur un avion cloué au sol pour des raisons climatiques.

    Enfin, toujours dans la série la salle d’attente comme lieu de croisement des vies, des destins (unité de lieu, etc.), je vous recommande vivement un film cubain de 2000 drôle, attachant, formidable, dont la métaphore est sacrément futée : « Liste d’attente » (Lista de espera). Il est commercialisé en français aussi.

    Bref merci à Mistouflonne pour cette nouvelle, dont l’ambiance dans l’aéroport, les ressentis des personnages et les images d’une façon générale sont très bien rendus.

  2. Merci Francis pour ce retour !
    Je suis d’accord pour ces phrases sans doute un peu superflues. J’ai envoyé ce texte en me disant que je ne l’avais pas assez relu et effectivement, à tête reposée, c’est un peu lourd.
    Par ailleurs, j’ai remarqué une erreur dans ma dernière phrase. Je voulais marquer « qu’il ait été tempétueux ».
    Ce n’est pas une histoire vécue mais il y a forcément un peu de moi dedans quand même. Les trajets Nice-Caen pour rejoindre ma famille, notamment. Formidable lieu d’observation que l’aéroport et l’avion, j’y invente souvent des tas d’histoires.
    Et je suis surnommée Miss PDB (Pas De Bol) par mon entourage, tant il m’arrive de cocasses aventures en lien avec la chance ou le hasard, comme le sujet de cet atelier…
    Merci pour ce retour !

  3. Ce n’est pas encore ça ! Je voulais dire « qu’il ait été si tempétueux ».
    Voilà, l’affaire est close !

  4. Bonjour Mistouflonne.

    J’ai bien aimé l’histoire, légère, assez sympa en fait.
    Dès le départ je sais que quelque chose de bien est arrivé, se vit.
    J’aime bien la façon dont ça se passe à l’aéroport et devine tout de suite que le monsieur aux lunettes et bien c’est le mari.

    Je pense qu’un peu plus travaillée ton histoire peu prendre une tournure plus énigmatique car tous les éléments sont là pour en faire quelque chose de savoureux.

  5. Merci Victoria !
    Je pense également qu’il y a matière à développer un peu, j’ai eu l’impression d’accélérer le rythme trop rapidement sur la fin.

  6. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    21 avril 2018 at 13 h 43 min

    Je vais corriger la dernière phrase.

  7. Ah! les coincidences! on était bien dans le thème. J’ai bien aimé cette histoire. Je la trouve bien ficelée. Je suis d’accord avec Victoria, dès le début, on sait que quelque chose de sympa va arriver. Et on se fait bien entrainer.

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