Alors que le petit semble plus intéressé par le bruit du papier qui crisse entre ses doigts que par la peluche qui trône à côté de lui, sa mère sourit béatement en se tournant vers son mari et lui susurre : « T’imagines si le ciel avait été dégagé ce soir-là ? »

Ce déballage de cadeau par des petites mains encore potelées ne tient en effet qu’à une tempête hivernale.

Deux ans avant, le 24 décembre 2013, à 14h, le billet est prêt, imprimé. Elle referme les portes du bureau, salue les quelques collègues qui travaillent encore en ce 24 décembre, et elle file. Son taxi l’attend, elle ne se sentait pas d’affronter les transports en commun avec sa valise qui a plutôt l’allure d’une hotte, débordant de cadeaux pour tous ceux qui l’attendent là-haut. Elle ferme les yeux, souffle les derniers tracas de cette dernière semaine de boulot et songe déjà au feu de cheminée qui l’attend. Il n’est que 16h, elle doit arriver à Caen à 21h, mais les horaires n’ont plus d’importance, ce sont les vacances.

D’un air béat, elle distribue des sourires à qui veut bien les recevoir à l’aéroport. Elle observe la grande migration de fin d’année, même si en cette veille de Noël, beaucoup ont déjà transité pour rejoindre leurs nids. Il reste tout de même quelques familles nouvelles, avec bébés neufs et parents qui pour la première fois n’auront plus leur place d’enfant autour du sapin. Il y a aussi des hommes d’affaires qu’elle espère en route vers la table de fête, même s’ils ne semblent pas tous prêts à débrancher. Elle est là, fatiguée mais heureuse, excitée et pressée de les retrouver.
Dans le vol pour Lyon, elle s’assoupit entre deux annonces d’hôtesses coiffées pour l’occasion d’un bonnet rouge et blanc. Ce n’est pas du meilleur goût, mais à Noël, on a le droit d’être kitsch à souhait et tout le monde semble apprécier ces instants conviviaux.

Elle connaît l’aéroport Saint-Exupéry comme sa poche, même si elle n’a jamais mis les pieds dans les rues lyonnaises. Elle y passe presque tous les mois, en escale lors des remontées vers la Normandie. Elle s’arrête au distributeur d’histoires courtes installé près du kiosque à journaux et poursuit sa route jusqu’aux portes S, celles du fond de l’aéroport, réservées aux petits avions à hélices qui relient les provinces entre elles.

Quand elle rallume son téléphone, les petites ailes rouges d’Air France s’affichent. « Nous vous informons qu’en raison de mauvaises conditions climatiques à l’aéroport de Caen Carpiquet, votre vol AF7027 aura un retard d’environ 1h. Nous vous tiendrons informés et vous demandons de bien vouloir respecter l’heure d’embarquement initialement indiquée sur votre billet ».

Oh, elle n’aime pas du tout ça ! Pour être une habituée des aventures aéroportuaires, avec pas moins de 10 retards ou annulations dans l’année écoulée (et toujours pour des raisons plus que valables, elle n’a juste « pas de chance » comme lui disent ses amis), elle sait que la situation peut rapidement tourner vinaigre…

Et ça ne manquera pas. Un bandeau rouge ne tarde pas à venir s’accoler au mot CAEN sur le panneau d’affichage, rapidement suivi de SMS en rafales et d’annonces micro. « Pour des raisons de sécurité, nous sommes dans l’obligation d’annuler le vol AF7027 à destination de CAEN CARPIQUET. Notre personnel va venir à votre rencontre pour vous donner plus d’informations, dès que possible ».

Le fameux vinaigre de la situation qui dégénère, elle le sent bien. Elle sent ses joues rosir et ses yeux piquer, les larmes ne sont pas loin. C’est une nuit à l’aéroport qui se profile, le pire réveillon, celui qu’elle redoutait depuis cinq ans qu’elle joue avec le feu en voyageant le 24 au soir. Mais pas le temps de mollir, elle prévient la maisonnée tout aussi déçue qu’elle et doit rapidement faire la queue au comptoir pour connaître la suite des événements.

Elle a l’habitude de rabâcher à qui veut l’entendre qu’il n’est pas nécessaire de lutter ou de s’énerver si l’on ne peut pas avoir d’action sur l’objet de notre malheur… Là, la jolie philosophie a du plomb dans l’aile, même si elle reste très courtoise avec les agents qui la renseignent et lui indiquent comment rejoindre l’hôtel.

Une heure après, une fois la hotte déposée dans un coin de la pièce, elle s’imagine déjà ce soir, devant les programmes télé moribonds du réveillon, normalement destinés aux enfants qui ne peuvent pas patienter entre le fromage et le dessert. Avant cela, elle décide de repasser à la réception pour voir si elle peut se mettre quelque chose sous la dent. Elle enfile une veste de survêtement et rejoint le hall, le regard un peu perdu et la gorge toujours nouée.

Là, elle reconnaît des compagnons d’infortune, des têtes découvertes dans la file d’attente des naufragés du ciel. Il y a ce jeune couple et leur petit garçon qui s’apprêtait sans doute à fêter son premier Noël avec des grands-parents débutants. Il déambule entre les fauteuils dans son pyjama rayé, d’un pas mal assuré sur la moquette trop moelleuse. Il ne se soucie pas un seul instant de la situation, bien trop occupé à explorer ce nouveau territoire. Ses parents, eux accusent le coup. Cet imprévu leur fait froncer les sourcils et pousser des soupirs. Elle leur adresse un sourire et entre naufragés, ils se comprennent et engagent timidement la conversation. Les banalités échangées semblent rassurer tout le monde, et donnent un air de routine à cette situation pourtant exceptionnelle. À côté, une dame à la chevelure plus bleue que blanche après un récent passage chez le coiffeur en vue des festivités de fin d’année, s’invite dans la conversation. Elle commente les faits et gestes du petit, qui doit ressembler à celui qu’elle aurait dû retrouver chez ses enfants ce soir. Au comptoir, il y a ce grand homme repéré dans la file d’attente de l’aéroport tout à l’heure. Il dépasse tout le monde d’une tête, mais semble tout aussi perdu derrière ses grandes lunettes. Il est certain que lui non plus n’avait pas prévu de passer la soirée là. Mais force est de constater qu’il n’a pas le choix, et doucement, il prend part aux échanges. L’instinct grégaire réunit les humains qui partagent le même sort.

Et ce soir-là, il les a tant réunis que la petite troupe a fini par transformer cette soirée d’infortune en souvenirs mémorables. Avec les salades du distributeur, les cartons de pâtes réchauffés au micro-ondes, les confiseries que chacun avait dans son sac pour apporter à leurs hôtes, ils ont improvisé un petit repas et ont discuté à bâtons rompus jusqu’à minuit. Le petit s’était endormi sur sa couverture posée sur la moquette du hall, et en l’espace de quelques heures, des liens s’étaient formés. Leurs vies étaient différentes, mais entre naufragés du ciel, ils avaient des choses à partager.

Ils s’étaient promis de se retrouver, cette fois de manière volontaire, plus tard dans l’année. Ils ont tenu promesse, et le grand monsieur aux lunettes est aujourd’hui son mari. Elle n’y aurait pas cru elle-même si on le lui avait dit.

« Non, je n’imagine pas qu’il ait été si tempétueux » lui répond-il avec le même sourire.


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