Enfin, elle se décida à se lever de son fauteuil en soupirant. Elle se sentait lourde et fatiguée. Rien ne se déroulait comme prévu. Elle regarda autour d’elle, s’attardant quelques secondes sur un tableau étrange dont la signification lui échappait. Elle fit le tour du grand salon pour la centième fois depuis son arrivée, espérant enfin repérer un indice sur la suite des événements.

Tout était si différent de ce qu’elle avait imaginé. Elle s’était attendue à ce que tout soit blanc, un peu féérique. Un vaste champ de coton dans lequel ses pieds se seraient enfoncés, malgré une certaine légèreté. Oui, elle pensait être légère désormais, libérée de toute émotion, de toute anxiété, de toute peur ou déception. Mais non, elle était dans cet immense manoir qui ne lui rappelait rien. Elle s’était attendue à un sentiment de familiarité, peut-être même à une succession d’impressions de déjà-vu, une preuve qu’elle était au bon endroit, qu’elle était enfin arrivée à destination. Mais rien, pour l’instant, n’allait dans ce sens.

Sa solitude ne l’étonnait pas et ne la dérangeait pas. Elle en avait l’habitude et c’était aussi une des raisons pour lesquelles elle avait entrepris ce voyage seule et sans rien en dire à personne. ‘Mais quand même, se dit-elle, un petit mot de bienvenue n’aurait pas été de trop.’

Elle se rappela le grand escalier en colimaçon qu’elle avait aperçu en entrant dans le salon et décida d’aller explorer les étages. Elle se retrouva dans un grand couloir avec une dizaine de portes de chaque côté. Elle ouvrit la première porte sur sa droite. La pièce était vide. Elle en ressortit aussitôt et ouvrit la porte suivante. La pièce était aussi vide que la première. Et aussi vide que la troisième. Elle commençait à se sentir mal à l’aise et surtout lasse de constater que rien n’était jamais simple. Elle abandonna l’idée d’ouvrir les autres portes et retourna dans la première pièce qu’elle avait pénétrée. Elle s’assit sur le parquet froid, ferma les yeux, attendit. Mais rien ne vint. Ni rien, ni personne, ni inspiration, ni révélation divine. Elle redescendit dans le salon et se rassit dans le fauteuil qu’elle venait de quitter.

‘Je finirai bien par comprendre les règles du jeu’, se dit-elle, les yeux fixés sur l’écran noir face à elle. Le problème, c’est que c’est ce qu’elle avait fait toute sa vie. Identifier les règles, comprendre les règles, suivre les règles. Et voilà où cela l’avait menée, dans ce grand manoir vide et impersonnel. Était-ce cela le nouveau départ qu’elle espérait ? Cela n’avait aucun sens.

Elle s’attendait à n’avoir ni faim, ni soif, ni sommeil. Mais elle avait faim, et rêvait d’une douche. Elle rêvait de se changer, mais, naïvement, n’avait pas songé à prendre sa brosse à dents et un chemisier de rechange. Elle se releva et s’arrêta devant un grand miroir. Ses longs cheveux roux étaient sales et entremêlés. Les immenses cernes noirs sous ses yeux contrastaient fortement avec la blancheur de son visage. Ses grands yeux marron étaient tristes. Il y avait un résidu de ce demi-sourire conventionnel et forcé qu’elle arborait au quotidien. Elle soupira à nouveau et regarda sa montre. Le temps risquait d’être long. Cela faisait bientôt vingt-quatre heures qu’elle était morte.

Alice avait toujours considéré qu’elle était quelqu’un de bien. Mais, pour la première fois depuis son arrivée, elle se demanda si elle était en enfer. Et c’est ici, à cet instant, que tout a commencé. Cette froideur, ce vide, ce silence, ce fauteuil commençaient à lui peser. Et surtout cette continuité, ce poids des souvenirs, de sa vie d’avant, allaient à l’encontre du but recherché. Elle se rendit compte qu’elle tenait encore dans sa main la petite télécommande qu’elle avait agrippée en entrant dans le salon quelques heures auparavant. Elle ne comportait qu’un bouton, sur lequel Alice n’avait pas encore appuyé. Comme d’habitude, elle attendait d’avoir toutes les cartes en main avant de prendre la moindre décision. Elle ne faisait jamais rien de spontané.

Jamais.

‘Mais, se dit-elle, cette fois, qu’ai-je à perdre ?’ A la fois surprise et effrayée par sa propre témérité, elle appuya sur le bouton et se tourna instinctivement vers l’écran qu’elle avait fixé durant des heures. Rien ne se passa. À contrecœur, elle retourna dans son fauteuil favori.

Pour la première fois, elle regretta. Elle ne savait quoi exactement. Sa décision ? La façon dont elle avait procédé ? Les gens qu’elle avait abandonnés ?

Et pour la première fois, elle repensa à Daniel, son amoureux. Ou ex amoureux, elle ne savait plus comment définir les gens qui étaient restés en bas, ou en haut, elle ne savait plus où elle était exactement.

Et pour la première fois, l’écran face à elle s’alluma.

Daniel se trouvait dans une pièce, apparemment vide. Alice fut parcourue d’un grand frisson, au simple souvenir du parquet glacial qu’elle apercevait à l’écran. Assis, immobile, Daniel ne pleurait pas. Il tenait une photo dans sa main, qu’il fixait mais ne regardait pas. Son visage était inexpressif, ses grands yeux blancs ne clignaient pas. Il y avait un je ne sais quoi d’étrange dans le caractère statique de sa posture. Mais pour autant, Daniel ne semblait pas surpris de sa présence dans ce lieu inconnu.

Alice n’était pas sûre d’aimer ce qu’elle voyait. D’une part, elle n’était pas sûre de vouloir voir ce qu’elle voyait. Ensuite, elle n’était pas sûre de comprendre. Et enfin, elle s’attendait à ce que Daniel soit anéanti, à ce qu’il pleure, qu’il hurle, qu’il crie de désespoir, qu’il insulte tous les dieux, qu’il lui demande de revenir. Ce calme apparent, cette sérénité l’agaçaient.

‘Oui’, cria-t-il subitement. Absorbée par ses pensées égocentriques, elle n’avait pas entendu les deux coups tapés discrètement à la porte de la pièce où il se trouvait. Daniel s’était levé brusquement. Il se passa machinalement la main dans les cheveux, plissa le col de sa chemise, s’arrêta une fraction de seconde devant quelque chose qu’Alice ne pouvait pas voir et ne se souvenait pas d’avoir vu. ‘Un miroir’ se dit-elle, tout en pensant que sa présence serait d’une absurdité sans nom. Il ouvrit la porte en tâtonnant.

Daniel parlait mais elle ne l’entendait pas. Elle se leva et tout en gardant les yeux rivés sur l’écran et ses doigts crispés sur la télécommande, elle marcha à reculons jusqu’à l’escalier qu’elle venait de redescendre, leva la tête mais il n’y avait aucun doute possible, le manoir était bien silencieux et elle restait persuadée qu’elle était le seul être humain en ces lieux. Elle hésitait à remonter à l’étage lorsqu’il reprit sa position initiale. Désemparée, elle se rassit également et observa l’homme qui jusqu’à quelques heures partageait sa vie. Daniel était grand et blond, le nez aquilin, une grande bouche rieuse. Et des yeux blancs, son principal atout dans la vie.

Il avait perdu la vue très tôt, de manière brusque et mystérieuse, quasiment du jour au lendemain. Et de manière toute aussi abrupte, il avait développé ses autres sens de façon spectaculaire, voire magique. Alice n’avait jamais osé l’avouer mais cela l’effrayait. Que Daniel entende le chat de la voisine miauler, c’était une chose. Mais, sa capacité à lire en chacun comme dans un livre ouvert, à comprendre, à pressentir les choses et les gens, à anticiper les évènements, faisait de lui quelqu’un d’unique, de différent. Elle n’avait jamais avoué non plus qu’elle jalousait ce pouvoir, qui avait permis à Daniel d’obtenir tout ce pour quoi elle s’était toujours battue, en vain.

Daniel n’avait jamais eu besoin d’elle. Au contraire, il avait toujours essayé d’apporter son aide à Alice, aide qu’elle avait toujours refusée, par fierté et parce qu’elle préférait faire les choses à sa manière, conventionnelle et rationnelle. Mais, cela n’avait jamais raté, les prévisions de Daniel, ses prophéties s’étaient toujours avérées vraies. Et elle avait toujours fait les mauvais choix.

Et là, encore une fois, Daniel semblait la narguer. Alors que seconde après seconde, elle réalisait que son conte de fée ne se réaliserait pas, qu’encore une fois, elle prendrait, elle n’en doutait pas, les mauvaises décisions, Daniel, assis sur ce parquet, toujours immobile, fixant toujours cette photo qu’elle ne pouvait pas voir non plus, avait l’air d’être dans son élément et semblait, lui, avoir senti les règles du jeu. Comme toujours.

Elle le haïssait. Lui, son pouvoir, son succès qui venaient jusqu’à lui gâcher sa mort. Elle avait l’impression d’étouffer de rage, de littéralement asphyxier. Elle prit une grande inspiration et toussa très fort, comme pour évacuer les sentiments venimeux qui l’envahissaient progressivement. Daniel leva alors la tête, ses narines frémissaient, comme à la recherche d’une odeur familière, ses oreilles semblaient guetter le moindre bruit supplémentaire, ses mains touchaient délicatement le sol.

‘Calme toi, Alice’, murmura-t-il.