Après pas mal d’incertitudes, il était en fait évident que tout ceci devait mal finir.

Déjà elle fermait toujours les yeux pendant l’amour.

Naïvement, j’avais d’abord voulu croire que c’était pour mieux ressentir tout le plaisir que je lui donnais.

Passés les premières semaines où le désir est fou de découvrir un corps inconnu, Magda s’était de plus en plus souvent refusée à moi. Elle restait tendre, caline et attentionnée, mais son manque de pulsion la trahissait.

Patient car amoureux fou, je tentais d’abord la séduction verbale : sextos, longs préliminaires, poésie érotique sussurée au creux de l’oreille. Je ne récoltais que des rires attendris. Et des cuisses fermées..

Je me résignais un temps à l’abstinence, comptant sur l’adage « suis moi je te fuis, fuis moi, je te suis ». La jachère perdura.

Cette disette sexuelle ne me réussissait pas. Je finis par en être obnubilé, suspicieux nerveux. La frustration de ses refus décuplait mon envie.

J’envisageais de la quitter, pour replonger dès le pas de la porte franchie. J’étais trop coeur d’artichaut et cérébral pour tout casser à cause d’un trivial problème de sexe.

Magda elle s’en sortait en me comblant ponctuellement, mais c’était laborieux. Sans passion, un peu mécanique. J’avais encore en mémoire la fougue de nos débuts. La comparaison était implacable.

A la faveur d’une chaude soirée de juillet, je décidais de prendre le taureau par les cornes et d’affronter la question. Prêt à tout entendre, du moment que c’était la vérité.

Elle jaillit limpide.

Je sentis surtout Madga soulagée de vider son sac. Non, elle n’était pas frigide. Oui elle m’aimait avec force. Non, elle ne se résignait pas. Oui elle avait conscience qu’on ne pouvait pas se contenter de ça. Et oui, elle avait la solution.

Instaurer le dialogue avait été plus simple que je ne le pensais.

Je dus me rendre à l’évidence, elle avait besoin de penser à d’autres pour prendre son pied.

Magda n’était juste pas ce genre de femme à qui un seul homme peut suffire.

Je ne m’estimais pas coincé du cul, je me pensais même plutôt open. Mais le plan à 3 avec une femme aimée ne faisait pas partie des options que j’avais pris le soin d’envisager. Enfin surtout si le troisième était dépourvu d’une paire de seins.

Je réagis d’abord sans beaucoup d’affect, ne voulant certainement pas comprendre la portée de cette nouvelle. Pour m’aider à aborder le sujet, moi le classique buveur de kir, j’avais enchaîné quelques vodkas au troquet d’en bas. Ma première émotion fût de penser presque amusé que jusqu’au bout, il y aurait des imprévus dans cette histoire avec Magda. La suite me ferait déchanter assez rapidement.

Etourdi à la fois par les vapeurs russes et le choc des préférences sexuelles de ma dulcinée, un sursaut spontané un peu éperdu me fit la prendre par la main. Je l’entraînais dans la rue à la rencontre du premier mec potable qu’on pourrait croiser.

Là aussi, la quête fut plus facile qu’on pourrait l’imaginer. Il faut dire que ma Madga avait de solides arguments, parée de son sourire mutin et ses jambes de pin up. Le constraste entre la fraicheur juvénile de l’un et la féminité intense de l’autre rendrait fou n’importe quel homme bien testostéroné.

Le deuxième type croisé, un certain Jean je crois, monta, assez docile jusqu’à notre appartement. Nous le cueillîmes alors qu’il récupérait son scooter, l’air un peu dans les vapes. Il écouta mon speech, dont je me demande encore comment je pus le sortir avec autant d’aisance, à la fois surpris et intrigué. Ma spontanéité ne laissa pas de place à la suspicion, il nous suivit, avec naturel, semblant confiant et enthousiaste.

Madga que je découvris experte et surtout beaucoup plus délurée que dans notre intimité, lança rapidement les ébats. Je sentis l’inconnu dans mon lit d’abord hésitant, ses gestes étaient tremblants. Il nous avait confié ne pas être néophyte de ce genre d’expérience, bien qu’il ait toujours été intéressé par la nouveauté.

Je ne participais pas vraiment, laissait mon corps comme un automate et restant spectateur de moi même.

Madga jouit comme jamais. L’homme, après ses débuts fébriles, partagea finalement, assez facilement l’allégresse de mon aimée. Il joua d’elle et de moi, maladroit mais gourmand.

Magda n’eut alors de cesse de vouloir recommencer.

Et moi de ne plus jamais revivre ça.

La rupture fut inévitable.

Elle me brisa le coeur.

Je me demande ce que ce type est devenu.

Place de Clichy, ce soir là de juillet, on aurait pû mettre Sébastien Tellier en ambiance sonore, titre «  Look » tu vois. Enfin moi c’est comme ça que je le sentais.

La chaleur avait bien voulu rappliquer après des semaines de grisaille parisienne.

Tu sais celle qui te fout en l’air toutes les occasions d’apéros terrasse, seule raison de vivre d’un célib parisien comme moi.

Donc voilà, on y est : en fond d’écrin, la moiteur puante qu’on ne calcule même plus après des années de fréquentations obligatoires.

Le flot des passants qui se mélangent en s‘ignorant : du touriste à  ceinture banane , au clochmoute puant, du pré pubère grunge qui se rend à un concert de métal et croise le bobo qui, lui, n’écoute plus ses merdes depuis belle lurette.

Ca grouille, tranquille.

C’est fin de semaine. Les poussettes n’encombrent plus les trottoirs, elles doivent pulluler dans les Belambras de Tunisie pour les plus crevards ou dans les Club Med de Bali pour les mieux pistonnés.

Des néons de partout : d’un côté ceux dévoués aux sexs shops, de l’autre ceux censés te faire cracher ta thune pour des porte clés tours Eiffels fabriqués en Chine. Et entre les deux, du bon restal fourni par Métro, voire Picard les soirs de dèche. Mais attention sur les menus, y’a écrit spécialités françaises. Régal assuré….

Parking de l’allée du milieu, encombré de scooters et de vélos, mieux qu’à Rome dis donc. J’y retrouve mon Vespa ; l’estomac réservoir de 3 verres de blanc et pas comblé par la planche de charcuterie grasse, avalée sur le pouce, la tête flottante comme il faut. Je pourrai rentrer peinard dans mon 18ème adoré.

C’est sans compter sur ce couple que je n’ai pas vu arriver…

C’est ici, à cet instant que tout a commencé.

Ou pas.

Peut être que c’est plutôt là.

Pavillon pas vraiment Phénix, mais pas vraiment Villa non plus .

Plutôt lotissement France moyenne, que détour d’une allée verdoyante.

Maison familiale, terrain archi connu. Pourtant je ne me suis jamais vraiment fondu dans le décor. Je les ai souvent regardés avec d’autres lunettes, toujours un peu de côté. Même gamin, je m’interrogeais sur l’appartenance à cette famille. Ca ne m’empêche pas de les aimer. Mais je ne me reconnais pas en eux.

Depuis la montée en grade de papa, curieusement parallèle avec le rétrécissement de sa largeur d’esprit, on a revu les intérieurs.

Maman a du pas mal s’emmerder devant Valérie Damidot.

Donc on oublie les papiers à fleurs marrons ternis et les moquettes murales. Maintenant c’est plutôt murs unis, tendance couleur flashy, tendance « je t’abrutis la rétine vite fait bien fait oui ».

Heureusement , elle a dû rater des épisodes.

Ma chambre a encore l’honneur de mes posters d’ado. Je retrouve l’odeur des sachets de lavande au fond des tiroirs et le cosy so vintage, que je pourrais refourguer une fortune aux puces de Saint Ouen.

Dans la cuisine et le salon, entre d’autres bibelots cheaps et souvenirs de vacances, trône encore sa collection de chouettes merdiques. Ils ont quand même viré les toiles provençales genre chef d’oeuvre du dimanche d’un artiste raté de Canne La Bocca.

150 M2 de pavillon… que d’espace!

Ca fait rêver par rapport à nos cages à poules de la capitale.

Mais si c’est pour tout gâcher avec leurs gouts de chiotte.

On est en Mayenne mais dans ma tête c’est le Loir et Cher qui sonne, avec un petit fond bien ironique de Ziggy. Pourtant c’est pas ma came musicale. Faut croire que les gouts de chiotte s’accrochent dans les gênes.

Le ballet de la sonnette et des plantes-cadeaux a déjà commencé.

En sus, les piailleries des neveux et la grande gueule du frère aîné qui rythment le craquement des marches de l’escalier que je descends.

Ça sera pas un dimanche midi habituel. Les blagues racistes après le fromage, j’ai supporté jusque là. Celles limites homophobes, aussi. Mais là j’peux plus. Y’a pas moyen que je continue à garder ça pour moi. Pour l’instant ça bouillonne dans mon inconscient, mais ça va pas tarder à gicler. Sans que je n’ai rien vu venir, et encore moins préparé.

C’est donc ici, à cet instant que tout commence en fait non?

Ou toujours pas.

Peut être encore ailleurs.

Peut être ici finalement.

Autre moiteur, autre soleil couchant.

Mais ici, pas de néon ni d’halogène de chez Fly, juste, de partout des lampions multicolores, petits, grands, ovales, ronds qui enchantent les rues. Une kermesse pour adultes le long des échoppes.

La luminosité soyeuse du Viet Nam en soirée

Hoi An plus précisément.

Village de carte postale : la mer de Chine, sa longue plage , ses bouis-bouis où tu dégustes des fruits de mer pour 3 fois rien. Ses boutiques « authentiques » où le Wi Fi est gratos, et d’où on t’interpelle tous les 5 minutes : « Would you like to buy something? » Non, non et re non. J’suis pas là pour faire mon touriste.

On a beau être en février, de ce coté ci de la planète, la nuit est douce et pleine de promesses.

Le bâtiment au fond de la rue est clos, difficile d’en apercevoir les contours derrière la grande palissade en bois. Un peu de patience, c’est demain que tout commencera.

Même en  me hissant sur la pointe des pieds, pas moyen d’en voir plus que le toit.

Je reprends mes appuis sur la terre ferme et  cherche le regard de mon «  Major Tom ». Celui avec qui, main dans la main, je franchirai, ému et tremblant comme un couillon, la palissade de cet orphelinat. Demain, dès l’heure de l’ouverture. Pas sûr qu’on trouve le sommeil d’ici là

Ce moment on l’attend depuis des mois, on s’y est préparé avec fougue, sérieux, passion. On en a discuté, on a avancé, remplit des tonnes de formulaires, pensé alors que c’était une folie. Puis que la vie ne valait d’être vécue sans folie. Mais surtout qu’on en avait une envie furieuse.

Voir une petite bouille grandir, lui transmettre de l’amour, galérer sur des choix éducatifs à la con, rigoler, s’énerver, se confronter, se câliner, se protéger, deviner sa personnalité émerger, l’accompagner. « Rentrer dans le moule » diront certains. Je préfère ceux qui penseront qu’on voulait juste fonder une famille.

On s’est engueulé, on s’est arraché. Il était prêt, pas moi. Et puis j’étais à fond, mais mes doutes l’avaient à son tour tout fait remettre en question. La gestation a été longue, pleine des reliefs de la vie.

Mais ce soir, quand j’accroche son regard, je sais qu’on y est. Le début du reste de notre vie commence demain.

Et comme un gros  shoot dans ma face en flash back, me revient cette putain de soirée de juillet place de Clichy. Jusque là, j’étais encore qu’une pauvre caricature de moi-même, un bon hétéro  provincial qui se prenait pour un titi parisien 2.0. Les mœurs qui vont avec : Tinder était mon appli préférée, les bars mon hobby principal et GQ ma principale référence culturelle. Et j’étais convaincu de réaliser pleinement les injonctions d’hédonisme et d’égoïsme dont la société nous farcit le mou : Be yourself. Carpe Diem. Just do it. Bouffon de névrosé que j’étais. Mythomane de moi même.

Il aura suffit d’un couple, d’une proposition indécente pour que je m’ouvre à d’autres possibles. Que j’explore d’autres territoires. Que j’apprenne à aimer des corps semblables au mien, que je m’autorise à les désirer et à prendre du plaisir avec eux. Un désir différent, intense. Et laisser ce désir remplacer celui pour les femmes, pour qu’émerge une autre part de moi.

Il aura suffit d’eux, de cet étourdissement, de cette moiteur, d’un peu d’audace spontanée. De cette conjonction folle pour que je sois cet autre moi-même. Après ça, la porte était ouverte, plus moyen de faire machine arrière.

Il aura suffit d’un peu de courage et beaucoup d’énervement pour tout lâcher à ce repas familial. J’avais beau dire à mes potes que ça ne me poserait pas de problèmes, que mes parents n’étaient pas si bouchés, ça n’a pu sortir qu’au détour d’une vanne foireuse sur les pédés, lancée par mon père. J’aurais mis 3 ans à cracher ma valda. 3 ans pour maturer le truc dans mon cortex en révolution. Passer de « je suis devenu bi » à « en fait ce sont les hommes que j’aime ». Faire le deuil d’un futur implacable que je m’étais tracé avec, évidemment une femme. Envisager la solution bancale, utopique et introuvable du  « trouple ». Trouver Damien, me noyer dans ses yeux vairons et lâcher prise. Leur balancer tout ça à la gueule. Je n’ai jamais su faire soft.

Ce soir, je suis la somme de ces moments.

Vous pourrez me trouver cheesy comme disent les Ricains, cul-cul en version gauloise mais dans ma tête maintenant tout de suite, basta Delpech et Céline Dion, bienvenu Lou Reed.

Parce que ouais là, c’est juste un perfect day. Plein de promesses de droit au bonheur.

Demain, on la rencontre.  Alors oui, elle n’aura pas les yeux si singulier de son père. Mais elle sera notre fille. Je peux penser ces mots, mais je me retiens de les dire à mon Homme: notre fille ! Je les murmure, pour ne pas qu’ils s’envolent.

Il sait mon trouble, prend ma main, la serre avec force et me guide vers notre hôtel.

Tout le long du chemin, nous restons silencieux. Chaque foulée me ramène à notre histoire, ce parcours un peu fou et surtout inattendu.

Après pas mal d’incertitudes, il devenait évident que tout ceci finirait bien.

Les incertitudes venaient en fait de Jean, l’évidence ayant été éclatante dès le départ pour moi.

Mon départ à moi dans la vie n’avait pourtant pas été des plus simples, bien que très cliché : pauvre, banlieusard, arabe avec des yeux vairons et gay. De quoi bien faire se marrer un public de stand up. Comme disait ma meilleure amie, il ne manquait plus que le nanisme pour parfaire le tableau.

Heureusement, ma famille dont la culture l’aurait plutôt encouragée à me rejeter, avait toujours été aimante.

Ma mère d’une douceur infinie, et de cette belle intelligence humaine qui caractérise parfois les gens sans grande éducation scolaire, avait saisi très tôt ma grande sensibilité et probablement ma différence. Elle avait su trouver les mots pour que mon père me voit et m’accepte tel quel. Aussi j’avais pu grandir sans haine de moi et devenir un homme sûr de ses choix. Mon métier de photographe avait amplifié cette acuité dans le regard. J’excellais dans les portraits.

Très tôt j’avais pû voir au coeur des gens ce qu’ils étaient vraiment, surtout pour ceux qui se mentent à eux mêmes. Et ils sont légions.

Pour Jean , c’était plus sinueux.

Il s’était crû hétéro pendant quasi 30 ans!

Puis après une expérience de plan à 3 inattendu, il s’était pensé bi. Déstabilisé par cette nouvelle identité apparue tardivement, il avait imaginé un temps un « entre deux » : le trouple. Il aurait pû y cumuler son envie d’être père, son amour pour les femmes qui perdurait et ses nouveaux penchants, qui l’excitaient beaucoup plus. C’est déjà compliqué en couple, alors cette option était restée une douce utopie. Le chemin pour arriver à accepter cette réalité fût douloureux.

Pas un moment où il n’avait connecté que de choisir de simplifier son prénom Jean Luc en Jean, à ce même moment, pouvait avoir un rapport avec cette découverte d’une nouvelle part de lui.

Du commencement augure la fin disait Quintilien.

Notre rencontre fût belle, simple, sensuelle et pleine de rires.

Rien d’une bluette américaine, une rencontre dans un bar dans le Marais. Quelle originalité ! Enfin quelqu’un qui ne m’abordait par sur le thème éculé de mon regard si troublant et singulier. Ou de mon prénom tellement bleu blanc rouge pour un beau basané comme moi.

Juste une complicité immédiate. Même humour tranchant, mêmes envies au lit. Et le sentiment amoureux qui nous avait pris le bide tranquillement.

Il a fallu pour lui, faire face à l’idée d’être homo, passer le deuil du futur classique qu’il portait depuis qu’il était en âge de se projeter. Il ne se marierait pas à l’église et ne tiendrait pas la main de sa femme à la maternité. Je crois que l’intensité de nos sentiments l’aida pour beaucoup.

Progressivement il avait quitté une pseudo rudesse verbale. Mais pas ses petits airs snobs qui m’amusaient toujours autant…

Il avait franchi avec quelques éclats de voix l’étape douloureuse du coming out. Comme il ne fait rien à moitié mon Jean, il avait choisi le repas dominical avec pour témoins, frères, neveux et tantes. Evidemment, la pilule avait été un peu dure à avaler, mais je finis par être accueilli en terre mayennaise.

Comme un couple lambda, l’envie de partager notre cocon avait maturé.

Toujours rien d’une bluette, le processus avait été un brin douloureux. Mais comme toutes les étapes précédentes, on avait tenu.

Pour en arriver à Hoï An ce soir. Marcher main dans la main jusqu’à l’hôtel.

En attendant de rencontrer demain notre Li An et laissant nos corps se détendre dans cette foulée silencieuse, je songeais alors que  nous perdions tous bien trop de temps à penser qu’ après pas mal d’incertitudes, il était évident que tout ceci devait toujours mal finir .