Une fin de journée entre 18h et 19h

“Je descends chercher des cigarettes”, sans me laisser le temps de répondre, tu as pris mon visage entre tes mains, agrippant ton regard bleu au mien, un baiser à peine effleuré et tu es sortie.

Un matin entre 7h et 8h

Depuis ce jour où tu es descendue, je t’envoie un sms chaque matin, quelques mots “Belle journée à toi”, “Une pensée”, “Un baiser”, “Je t’aime”, “Je t’attends”. Ce rituel est un rendez-vous, il a tissé l’illusion rassurante d’un fil entre toi et moi, invisible, sur lequel je peux te retrouver ; tu es à l’autre bout, ou quelque part à te balader dessus, silencieuse ; moi j’y suis en équilibre pour ne pas tomber, sur la pointe des pieds pour ne pas le briser. Jour après jour, tu fais de moi un funambule.

Le message a filé sur notre fil pour te rejoindre ; je pose mon portable,

là, sur la table basse, m’assois dans le fauteuil tout à côté, avec Norah Jones en fond sonore, en boucle :

I’m just sitting here waiting for you
Je suis assise ici en t’attendant
To come on home and turn me on
Que tu reviennes et me ravives
My poor heart
Mon pauvre coeur
It’s been so dark
Est si sombre
Since you’ve been gone
Depuis que tu es parti

Je reste là, j’attends ton message, je l’imagine faire le chemin inverse pour venir jusqu’à moi. Je sais qu’il va mettre du temps à arriver. Tu ne l’as pas encore lu parce que ce n’est peut-être pas le bon moment pour toi, tu le liras plus tard, dans quelques heures, ou encore après, alors tu me répondras,

After all your the one who turns me off
Après tout tu es celui qui m’a atteint
You’re the only one who can turn me back on
Tu es le seul qui peut me raviver

Ce n’est pas ta première “fugue”, il y en eu d’autres avant celle-ci. C’est en toi ces absences improvisées, une impulsion à répétition irrégulière. Tu pars quelques heures, quelques jours.
 Mais cette fois-ci, tous ces quelques jours et heures sont devenus semaines mais pas encore mois.

Tu ne me préviens jamais de tes échappées, tu fermes la porte doucement derrière toi, l’attente commence, je me mets en suspension de toi. Tu ne donnes jamais aucun prétexte ou excuse pour t’éclipser… où ? Je ne te le demande pas. Tes cheveux qui sentent les embruns, ta peau qui a le goût du sel quand tu me reviens, m’enivrent et me racontent. Mes doigts perdus dans tes cheveux, mon visage enfoui dans ton cou, je te respire, t’imagine au bord de l’océan, assise sur le sable devant cette étendue à perte de vue qui te fascine, irrésistiblement.

“Des cigarettes”, toi qui n’as jamais fumé malgré ce que peut laisser entendre ta voix rocailleuse dont j’aime la tessiture. Elle érafle un peu celui qui l’écoute, ne laisse pas indifférent, on s’en rappelle, on ne l’oublie pas, qu’on l’aime ou non.

C’est parce que je l’aime que j’ai détesté lorsque tu as remplacé tes appels par des sms, vite faits, vite envoyés, vite lus parce qu’ils faisaient passer sous silence ta voix, cette voix qui m’écorche le cœur par son absence. Et puis au fur et à mesure, j’y ai mis tes intonations, celles que je désirais, juste pour moi. Je modulais tes messages, ta voix devenait image avec les mots, sur l’écran je pouvais la caresser,..

“Des cigarettes”, toi qui n’aimes que la fumée du feu qui s’éteint, …

Contrairement à tes précédents départs, pour celui-ci, il y a eu un prétexte, le premier… il t’a emmenée.
 Je reste là, face à ce portable qui est mon unique lien avec toi. Je le malmène, l’accusant d’avoir un réseau nul, de détourner tes messages, de ne pas me les délivrer. Je l’éteins de rage et le rallume aussitôt dans la panique, pourvu que tu n’aies pas essayé de me joindre pendant ces quelques secondes de désespoir rageux.
 J’ai pris un deuxième portable avec un autre numéro pour laisser celui-là disponible, exclusivement pour toi. Rien ne doit parasiter, empêcher le contact. J’ai changé ma sonnerie habituelle, je l’ai troquée contre celle du refrain de “j’attendrai”, un petit faible pour la voix de Dalida.

J’ai fini par déclarer ta disparition à la police, ta famille en avait besoin. Tu es devenue un avis de recherche, avec des photos, des dates, des signes distinctifs, tout ce qui fait un toi administratif.
 On prend de mes nouvelles, m’encourage, m’invite. Je décline souvent, pour rester dans ce fauteuil à attendre, t’attendre.

Je suis arrivé à ce que le médecin me mette en arrêt maladie. Si tu rentrais que je n’étais pas là, tu pourrais repartir…

Les semaines sont devenues des mois

Je t’envoie un message chaque soir maintenant, pour consolider le fil, il me semble de plus en plus fragile. 
J’attends la nuit aussi, le portable sur ton oreiller, juste à côté du mien, ma main posée dessus. Il est devenu mon espérance.

Ta famille a placardé des affiches avec ta photo dans toute la ville. Je ne peux pas y participer, il y a un arrière-goût de disparition involontaire qui ne te va pas, tellement loin de toi. Ce n’est pas de leur faute, ils n’ont jamais su pour tes fugues précédentes. Je crois qu’ils m’en veulent de mon abstention, mis à l’écart, banni du cercle de l’inquiétude légitime de l’entourage.

J’ai choisi de rester accroché à notre fil.

Les jours, les nuits passent, le fauteuil me semble de plus en plus inconfortable, Norah Jones se répète.

My Hi-fi is waiting for a new tune
Ma chaîne Hi-fi attend un nouvel air

Dalida ne chante pas, elle n’attend peut-être plus.

Les mois ont failli devenir une année

Ce matin, je ne me suis pas assis dans le fauteuil, ni ne t’ai envoyé de message. J’ai donné congé à Norah Jones.
 Dalida a chanté son refrain cette nuit, une seule fois, comme mue par une impulsion incontrôlable, je suis certain qu’elle était surprise de retrouver sa voix.

Je l’ai faite taire pour entendre la tienne, enfin. Elle a résonné dans tout mon être, m’éraflant au passage sur un “Je t’attends”, réponse à mon dernier message “Reviens”, ce mot qui me brûlait à chacune de tes absences.

Je vais fermer la porte doucement derrière moi, sur laquelle je laisserai un mot pour ceux que ça intéresserait, au cas où “Parti chercher des cigarettes”
. Moi qui ne fume pas…  je n’aime que la fumée des feux qui ne s’éteignent pas.


Photo : Norah Jones © DR