Il y a quelques temps, au détour d’un article, j’ai découvert qu’une petite boîte de production vidéo d’Ille-et-Vilaine Écume et Acide diffuse une web-série sur Youtube, nommée « Pavés » (*). Des courts-métrages de 3 minutes maximum environ, basés sur l’idée simple que quelqu’un enverrait un long SMS à quelqu’un. En gros cela donne un long monologue (évidemment que cela ne peut pas être un SMS, mais on s’en fiche), un message, une correspondance, une « adresse à », qui s’affranchit de la minimale forme qu’on pourrait donner à une lettre (vous vous souvenez des « lettres » ? On écrivait sur du papier, à la main ; on confiait ça à un préposé en échange d’une vignette témoignant qu’on avait payé une taxe, « un timbre ». C’était assez étrange et rudimentaire. ).

Voici la bande-annonce  :

À cette date, il y a six 7 épisodes en cours et le résultat est plutôt très intéressant : c’est très bien écrit, très bien joué, certes un poil trop dramatisé (zoom avant, mais surtout musique qui monte fort pour un final cut). Je vous laisse regarder (prévoyez donc 22-25 minutes), et on se retrouve plus bas après les vidéos :

Alors ? Pas mal du tout, non ?
Ce qui est intéressant dans l’exercice sont les contraintes imposées par le postulat, du moins à partir de ces premiers épisodes  :

  • un personnage écrit à un autre (en fait s’adresse à un autre) ; les deux savent de quoi ils parlent, qui ils sont l’un l’autre, leur passé commun… Pas nous.  Le texte doit nous le faire comprendre très subtilement, parfois en 2 mots. Il y a même des épisodes où on ne sait pas l’objet exact du différend, ex. épisode 2) ni même qui est vraiment qui (parfois à peine ou au passage distingue-t-on les relations entre eux, liens familiaux ou amoureux, etc.), et ce qu’il se passe ou s’est passé. Ce qui compte c’est la portée affective ou émotionnelle des arguments.
  • Le ton peut être celui de la confession (épisode 1). Ce qui compte est alors la stupéfaction que peuvent produire les aveux intimes et l’impact supposé sur le destinataire.
  • Le personnage peut trahir, très subtilement, ses véritables pensées, se leurrer sur lui-même (voir l’ép. 3  : il y a une petite phrase qui fait soudain faille ; l’impression qu’on en tire est le contraire de ce que cherche à exprimer le personnage. Du coup le ressenti à la réception par la destinataire supposée nous devient implicite).
  • Le texte (accompagné par la musique qui monte en acmé) mène à une chute plutôt cut, et fermée. C’est le « point-barre » du SMS : il y a donc une chute, forcément une chute et elle ne peut être twistée (inversion soudaine cet finale des données du récit) sauf si le personnage se trahit malgré lui ou choisit en toute fin de déclarer/faire/décider le contraire de ce qu’il vient d’exprimer (mais cela doit être en cohérence avec sa psychologie).

Pour cet atelier, imaginez que vous écriviez un « Pavé » pour les producteurs de cette web série. Les combinaisons de ces « adresses à » peuvent être infinies (il n’y a pas que déclarations amoureuses ou de rupture, il n’y a pas forcément de conflit) : associés en entreprise, patron – salarié, frère-soeur, bourreau psy – victime, parent – enfant, anciens camarades de classe, commerçant d’à-côté, message à un(e) absent(e) ou disparu(e)…
Il y a des habitudes dont il va falloir vous passer : explications, digressions, mise en scène, flashbacks, dialogues,  etc. : oubliez (pour cette proposition en tout cas) tout cela ! On doit comprendre, deviner ; il y a forcément de l’implicite à construire, placer, suggérer. Il faut que vous sachiez précisément quels sont vos personnages, précisément de quoi ils parlent (mais entre eux, ils n’ont pas besoin de se le rappeler aussi vous ne pouvez pas le dire au lecteur).

Vous  rédigez donc un « Pavé »‘  qui sera compréhensible par n’importe qui en le lisant.  Le boulot va être, outre de trouver des personnages et une relation entre eux forts, de se focaliser sur l’essentiel de la relation et des enjeux, et de viser à bien marquer le destinataire comme le lecteur/spectateur par la force de l’argumentation ou la charge émotionnelle. Attention, ça a l’air facile comme cela, cela peut venir spontanément, mais c’est du boulot de dentelle si on ne veut pas tomber à plat, si on veut émotionnellement impressionner. 

Quelques précisions :

• pour une fois on va calibrer les textes : 3 minutes c’est, en gros, 200 mots par minute, soit 600 mots. Basez-vous sur les « statistiques » de votre logiciel de traitement de texte.
• l’humour est évidemment bienvenu (voire souhaité :-)). Mais attention, ce sera plus difficile que de faire dans le pathos, le drama, le « bouldum » (comme ils disent les pros de la télé, soit « bouleversant d’humanité »), car vous ne pouvez pas raconter de péripéties qui aident au comique : les personnages savent de quoi il s’agit, or l’humour est plus facile avec de l’action. Là, il va falloir, si vous voulez faire drôle, travailler sur l’ironie, sans doute… mais vous ne pourrez rien raconter. À la limite le personnage ne peut qu’évoquer, car le destinataire sait de quoi il parle.
• la vidéo a cet avantage que l’image de l’acteur, son jeu, le décor, permettent de situer le personnage, de nous faire implicitement deviner et comprendre des éléments sur lui que le texte peut faire l’économie. En écrivant, vous ne pourrez donc pas les exprimer. C’est pourquoi avant votre nouvelle vous me mettrez des éléments comme dans un scénario, genre : INTERIEUR JOUR / HOMME EN SALOPETTE / 40 ANS CHAUVE BASANÉ / DANS SON GARAGE ou INTERIEUR SOIR / FEMME EN BLOUSE / BRUNE VISAGE FATIGUÉ / 17 ANS / COMPTOIR DE MAGASIN ou EXTERIEUR NUIT / STATION DE SERVICE / JEUNE HOMME NOIR 20 ANS AVEC SAC À DOS…

Ben voilà… Bon SMS…  Et ne grillez pas votre forfait 😉


(*) une web-série créée & écrite par Nairod & Paul-Antoine Veillon • d’après une idée originale de Nairod • réalisation Paul-Antoine Veillon • avec Virginie Ruth Joseph • image Aurélien Loevenbruck • son César Lambilliotte • tournée à Gaël • produite par Écume & Acide • co produite par Nairod et Mediafaune.

Bandeau du haut : si vous voyez une vidéo c’est CC- Coverr, si vous voyez une image c’est CC – Jan Vašek – Pixabay.
Image du haut : extraite de « Pavés » Ép. 1 © Écume et acide.