Alors que nous sommes en pleine période électorale, je suis en train de lire un ouvrage passionnant et remarquable : Le pouvoir rhétorique, de Clément Viktorovitch (c’est lui qui décrypte l’actualité politique vers 18h sur France Info, et qui explique avec virtuosité aussi les techniques de manipulation dans les discours ou déclarations du moment). L’ouvrage est extrêmement riche et pédagogique, vulgarisateur et généreux, édifiant aussi sur certains propos tenus et décryptés. C’est passionnant.


Il y a une partie qui m’a bien amusé, parce qu’entre fiction et exercice de style. C’est celle qui évoque les 13 façons de commencer un discours en remontant à l’origine des grandes techniques (comme il y a dix pages sur ce sujet, je ne vous ai gardé ci-dessous que les exemples en ôtant les explications, analyses et conseil, mais si cela vous intéresse > vous avez l’intégralité en PDF ici). Clément Viktorovitch, pour nous en faire la démonstration, prend pour exemple un discours de mariage :

ÉTUDE DE CAS : L’une des personnes les plus proches de moi m’a désigné témoin de son mariage. Je suis heureux pour elle, bien sûr. Mais également inquiet pour moi. Je sais pertinemment que cet honneur s’accompagne de la plus terrifiante des corvées : le traditionnel discours en l’honneur des mariés. Le jour de la cérémonie, pendant le dîner, après l’entrée, les discussions se tarissent soudain, étouffées par le cliquetis insistant d’un couteau sur un verre en cristal. Dans un silence sépulcral, micro en main, je me lève, et me lance.

L’accroche descriptive : « Bonsoir … Bonsoir à toutes et à tous … Pour ceux qui ne me connaissent pas, je me présente : je suis le témoin de Dominique. On m’a demandé de faire un petit discours. Alors, en l’honneur des mariés, je vais vous raconter quelques anecdotes … ».

La citation : « Antoine de Saint-Exupéry disait: « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder dans la même direction. » Eh bien, d’aussi loin que je vous connaisse, Dominique, Camille, je vous ai toujours vus ainsi. Côte à côte. Les yeux fixés vers le lointain. ».

La question rhétorique : « Avons-nous déjà vécu une journée moins étonnante qu’aujourd’hui? Eh bien, mes chers amis, je ne crois pas ! Du premier jour où Camille et Dominique se sont rencontrés, nous avons tous su que cela finirait ainsi. Par un mariage. Je vais vous faire une confidence : je crois que jamais, de ma vie, j’ai été plus heureux de ne pas être surpris! ».

La métaphorisation : « On dit parfois que le mariage est une forteresse assiégée. Ceux qui sont dehors veulent y entrer. Et ceux qui sont dedans … veulent en sortir! Mais quand je vous regarde ce soir, Camille, Dominique, ce ne sont pas les murs froids d’une forteresse que je vois. Plutôt ceux d’une petite maison à la campagne, dont les fenêtres laisseraient filtrer la lueur d’un feu de cheminée. Cette maison-là, je crois que tout le monde rêverait d’y entrer. Et personne d’en sortir. »

La suspension filée : « J’aimerais, ce soir, vous parler d’un objet. Un objet si ordinaire, si anodin, si quotidien, qu’on en oublierait presque qu’il est là, quelque part. Et pourtant! Pourtant, c’est grâce à lui que nous sommes rassemblés ce soir. Cet objet, mes amis, c’est … le tire-bouchon. Oui, le tire-bouchon ! C’est, voyez-vous, en quête d’un tire-bouchon que, le soir de son emménagement, Camille a frappé à la porte de l’appartement voisin. Derrière cette porte, il y avait deux choses. Un tire-bouchon. Et Dominique. La suite, nous la connaissons … »

La suspension simple
: « 238 minutes… (silence) … Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui … (silence) … 238 minutes, c’est le temps qu’il a suffi pour que Camille et Dominique tombent amoureux. 238 minutes qui ont séparé leur première poignée de main de leur premier baiser. 238 minutes pour se trouver. Et désormais, une vie pour s’aimer. »

La narration : « Chers amis, j’aimerais vous raconter une histoire. Elle se passe il y a trois ans. Il est deux heures du matin. Avec un collègue de bureau, nous quittons le bar où nous venons de festoyer comme des princes, afin de rentrer, non pas chez nous, mais dans le bar d’à côté. Vigoureusement arrimés au comptoir, nous commandons la cinquième dernière bière de la soirée. Mon collègue fait une blague à la serveuse. J’ai oublié de vous le dire, il s’appelle Camille. Depuis, il est devenu mon meilleur ami. La serveuse, elle, s’appelle Dominique. Aujourd’hui, elle est devenue sa femme. »

La description : « Deux personnes sur un canapé, en face de la cheminée. Deux personnes blotties l’une contre l’autre, discutant pendant des heures. L’une grignote du chocolat. L’autre porte deux paires de chaussettes, parce qu’elle a toujours froid. Voilà à quoi ressemble, pour moi, le bonheur simple d’une vie à deux. Il ressemble à Camille et Dominique, sur un canapé, en face de la cheminée, dans le petit chalet que nous avons loué l’hiver dernier. »

La contre-intuition : « Je déteste l’amour. Je le déteste. L’amour fait faire des choses stupides. Par amour, des milliers d’auteurs talentueux ont écrit des poèmes dégoulinants ou des morceaux lénifiants. Par amour, des milliers d’hommes et de femmes raisonnables ont dit des choses aussi absurdes que pour « toujours » ou « à jamais ». Par amour, John Lennon a quitté les Beatles. Mais ce soir, Camille, Dominique, laissez-moi vous faire une confession. Lorsque je vous vois ainsi, irradiant de bonheur, eh bien, oui, moi aussi : j’ai envie d’aimer l’amour ! »

La provocation : « Vous le savez peut-être : 50 % des mariages se terminent par un divorce. Quant à l’autre moitié, ce n’est guère mieux puisqu’ils se concluent, au fond, par un décès. Camille, Dominique, je vous le dis tout de go : quel courage ! Personne ne peut vous reprocher de ne pas avoir le goût du risque. Voire … le sens de l’absurde! Et ma foi : c’est vous qui avez raison. Quand on vous voit ce soir, lumineux comme deux soleils, une seule certitude s’impose : l’amour vaut la peine d’être vécu ! »

L’appel à l’imaginaire : « J’aimerais que vous fassiez quelque chose pour moi. J’aimerais que vous regardiez Camille et Dominique. Regardez-les attentivement. Et maintenant, prenez un instant pour les imaginer … dans quarante ans! Allez-y! Ils sont assis dans un canapé. Leurs visages se sont ~ se sont fripées. Depuis la pièce d’à côté, on peut distinguer la voix de leur enfant, qui raconte une histoire à son enfant. Tout a changé autour d’eux. Mais une chose subsiste. Inaltérable. Cette chose, c’est le regard qu’ils ont l’un pour l’autre. Tendre. Intense. Profond. Ce regard, mes chers amis, est à l’épreuve du temps. »

La question directe : « Chers amis, j’aimerais vous poser une question. Et j’aimerais que vous répondiez honnêtement. Quels sont ceux parmi vous qui, il y a quatre ans, auraient parié sur le mariage de Camille et Dominique? Allez-y, levez la main! Personne? Mais est-ce vraiment étonnant? N’étaient-ils pas constamment en train de se chamailler, pour un oui ou pour un non ? Et pourtant, regardez-les, aujourd’hui ! C’est d’un oui et d’un oui qu’ils ont décidé de s’unir pour la vie ! »

Le trait d’humour : « Quand un couple marié depuis dix jours a l’air heureux, on sait pourquoi. Quand un couple marié depuis dix ans a l’air heureux… on se demande pourquoi ! Eh bien, Camille, Dominique, je vais vous dire : je crois que personne, parmi nous, ne sera étonné de vous voir aussi heureux dans dix ans que ce soir ! »

Eh bien voici ce que je vous propose pour commencer cette nouvelle année :

  • Soit nous écrire un discours sur ce que vous voulez, grave ou non, humoristique ou émouvant, lyrique ou concerné, réussi ou raté… (en utilisant au moins une des 13 méthodes d’accroche). Comme ici on ne fait pas de politique (du moins on va éviter 🙂 ) ce sera plus exaltant : vous pourrez discourir sur ce que vous voulez ; défendre telle cause grande (« À nous la planète XB – 345- 347 ! ») ou dérisoire (« Non aux choux de Bruxelles ! »), enterrer le petit chef tordu, la voisine exaspérante, le responsable du club des collectionneurs de bâton de maréchal qui part en retraite, la victoire au championnat de courses d’escargots, l’inauguration de votre boutique de cannabis, que sais-je…  
  • Soit nous écrire une nouvelle comprenant une scène (pas forcément de mariage) avec un discours (pas forcément en entier cette fois), ou liée à un discours sur quoi que ce soit de passé, présent ou à venir. Scène vécue ou inventée, discours réel ou inventé (Il y en a ici qui savent faire cela ou l’on déjà fait (hein Betty, il me semble ? 🙂 ). 
  • Soit, en marge, pour reprendre l’exemple de Clément Viktorovitch,  nous écrire ce qui est un grand classique du cinéma (> voir ici, un numéro de l’émission Blow Up d’Arte), une scène, une histoire, un banquet, se déroulant durant un mariage (avant, pendant ou après le discours !).
    (À noter que le discours, pas forcément de mariage, mais de famille, est aussi un classique : anniversaire, obsèques, annonces de fiançailles, examens, communions, bar-mitzvah…)

Voilà.
Je vous remercie de votre attention. Nous allons pouvoir passer au buffet.


Photo du haut : cc -unsplash.
Si vous voyez une vidéo en bandeau : elle est d’ANTHONY SHKRABA production – Pexels
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