Charles Ernest Hintjens, dit Arno, est décédé ce 24 avril 2022. Il se passe que c’était un de mes chanteurs favoris, que je devais le voir en mars 2020 (vous savez : ce fameux confinement), puis report à l’année dernière… et cela été annulé. Ben oui, donc : sa maladie entre temps. Et voilà… Le pancréas, dit-on. Humm. Le pancréas… J’en suis très triste, mais je l’aurai vu plusieurs fois,  c’est déjà ça. Cet homme était bouleversant, et sur scène, incroyable d’énergie.

Ça me rappelle du coup d’autres cas hépatiques : j’ai vu Higelin, pompette à La Villette, à Paris (mais il a tenu le coup, et n’a pas viré le public en début de concert comme c’est arrivé à une amie). J’ai vu Serge Reggiani aussi, quelques mois avant sa mort dans une salle de banlieue parisienne. Il était ivre. Il a parlé de la mort de son fils qui remontait pourtant à loin déjà, mais a réussi à chanter, et ce fut poignant. Et Nina Simone aussi il y a très longtemps, même état, déchirée, dans une micro salle, toujours de banlieue parisienne : elle avait viré le batteur dès les premières minutes de la première chanson. C’était ahurissant. Nina criait fort quand ses musiciens n’assuraient pas : on l’a vu et entendu sur le batteur. Ce fut un concert qu’on qualifiera de tonique particulier. Dans le public non plus on n’en menait pas large. L’aurait pas fallu qu’elle nous vire aussi. C’était, vous vous en doutez, par solidarité avec le saxophoniste, penaud et intimidé qui le pauvre sinon serait resté seul avec la colérique.
Je suis peut-être spécialiste des chanteurs alcooliques en fin de vie. Tenez : j’ai vu Brigitte Fontaine il y a trois ans à Nantes ; elle a chanté assise dans un fauteuil avec un bras dans le plâtre. Elle était tombée la semaine d’avant dans son appartement. L’explication n’était pas très claire. Elle ne s’est pas étendue, mais faut dire qu’elle l’avait donc fait sur le tapis déjà un peu avant.  Quelques mois plus tôt un ami musicien, avec qui j’ai moi-même commis des spectacles, a reçu un message d’elle sur la boîte vocale de son téléphone : elle l’avait appelé totalement saoule pour lui répondre en s’excusant d’un coup de fil qu’il lui avait laissé au moins six mois plus tôt. Collector.
Il y a donc des chanteurs et chanteuses qui boivent, paraît-il, il y a des chansons à boire (qu’on évitera, ou alors avec modération), mais surtout, il y a la chanson. Les habituées ici savent que plusieurs fois j’ai formulé des propositions d’écriture (ou les ai illustrées) à partir de sujets de chansons. Mais en fait, je n’ai jamais proposé la chanson, le fait de chanter, en tant que sujet lui-même.

(Et si vous voulez éviter mon bavardage rendez-vous direct en fin de cette page ci-dessous)

Gainsbourg disait faussement que c’était un art mineur. Menteur ! La chanson est vitale. Elle ponctue nos existences, elle nous constitue parfois.  Puisque qu’on en parle, je vous mets ci-dessous mes trois chansons préférées parmi des centaines. (Attention, il y a du vieux, mais je vous épargne mon goût pour du plus récent, comme Arthur H par exemple).
• Celle-ci est celle que j’ai écoutée le plus, un millier de fois sans doute dans toutes les interprétations que je trouve, pour des raisons qu’il serait très longues à expliquer, liées au texte lui-même et au fait qu’il parvient toujours à m’émouvoir (Moustaki en a fait une très belle adaptation, ce qui est une performance car le portugais dans l’original joue en sus sur les sonorités des voyelles et diphtongues).
Tom Jobim et Elis Regina à l’époque, et ils sont, en plus, insolemment beaux tous deux :

• Celle-ci est ma seconde, je la connais par cœur, et me la récite même parfois les nuits d’insomnies :

Salvador racontait que le poète Bernard Dimey, qui vivait « à la cloche de bois » avait débarqué chez lui un soir, saoul, en lui disant : « on va écrire la plus belle chanson du monde », tout en lui pillant son frigo — et qu’ils auraient réglé l’affaire dans la nuit. #respect. Ce genre d’anecdote comme Just a gigolo de Louis Prima écrite en un quart d’heure (bon, ils étaient plusieurs) ou Édith Piaf qui dit à George Moustaki de se remuer parce qu’il pionçait les journées entières sur le canapé. Alors il se lève (faut pas énerver les métèques), va au piano et compose la musique de  Milord en moins d’une heure, puis retourne s’allonger. Y’a des gens, comme ça. C’est agaçant.
• Celle-ci est ma troisième, parce que beaucoup de chansons lorsqu’elles sont fortes, tirent vers le littéraire et condensent parfois la possibilité d’un roman entier en elles (bon là, c’est du mélo, certes) :

Nino Ferrer, pur surdoué, s’était donné pour ambition de faire une bossa triste, comme savait en faire Joao Gilberto, Marcos Valle ou Tom Jobim avec sa Desafinado, alors il a écrit cette Rua Madureira.
Je vous en passe des centaines. J’ai même pris des cours de chant, il y a très longtemps ; un prof à moi durant une semaine, 8h par jour, un cador, compositeur reconnu, guitariste virtuose et tout, pour tenter de chanter pour un spectacle de village La Java des bombes atomiques, de Vian, et The girl of Ipanema, de Jobim. À la fin d’une semaine intense d’efforts, il m’a dit  : « Francis, j’ai peur que cela ne sera jamais possible. Jamais ». Ça c’est confirmé. Plus tard j’ai su que mes enfants, pourtant très jeunes, venaient de passer un cap dans l’âge lorsqu’il m’ont demandé d’arrêter de leur chanter quoi que ce soit.  Cela restera une frustration, tant pis, et pourtant j’entends juste. Fi ! On a toujours d’autres talents pour compenser. Chacun son truc, et par exemple je réussis très bien les pâtes, et mes enfants ont adoré.

Breeef… On a tous des liens avec une ou des chansons. Vous avez, vous aussi, des chansons favorites tristes, gaies, qui vous emportent, qui vous accompagnent ?  Des chansons qui vous ont marqué ? Des chansons que vous avez chantées, entendues, écrites ? Qui vous ont bouleversé ? Irrité ? Que vous adorez, détestez ? Vous avez chanté avec allégresse dans une chorale de Trifouillis, en avez bavé au Chœur Intercontinental Intergalactique de Bezons en vous cachant au dernier rang, en avez pleuré à l’église, vous êtes ridiculisée lors d’un mariage, avez été émue dans une manif, étourdie sous la douche, avez braillé en voiture ? Vous avez chanté avec des amis, des collègues, sous la lune, en secret devant votre miroir… ? Vous avez enduré des gens qui chantent faux [ce n’était pas moi, je n’ai plus jamais recommencé], vous avez connu des chanteurs ou des chanteuses, vous vous êtes pâmée en concert, vous avez essayé le son binaural tibétain, vous avez échoué votre psalmodie devant un chaman amazonien, vous avez réussi le gospel dans un temple du nord de la 96e rue (NYC), avez pris des cours avec le moine à la batterie dans une revisitation post moderne d’un chant grégorien ? Vous aviez les cheveux teints en rouge dans un groupe punk garage à Courbevoie ? Étiez à la guitare sur une plage lors d’un BAFA ? (« Il s’appelait Stewball / C’était un cheval blanc / Il était mon idole / Et moi, j’avais dix ans ») Vous avez rompu (« Je ne t’aime plus, mon amour / Je ne t’aime plus, tous les jours »), ou plus couramment même dansé et « chopé » sur une chanson (« Welcome to the Hotel California / Such a lovely place / Such a lovely face… ») ?
Que ce soit vrai ou faux, que ce soit vous ou un personnage, on ne veut pas savoir… mais donnez-nous des nouvelles… à vous le micro.


Photos et vidéo : DR