[Précision liminaire : j’ai rédigé cette proposition très en avance… c’est à dire bien avant la guerre en Ukraine. Et voilà qu’elle résonne différemment aujourd’hui… peut-être un peu désenchantée, mais bon…]

Alors que vous lisez cette proposition d’écriture dont la parution a été programmée, je suis en vacances comme vous le savez (mais je vais rentrer bientôt 🙁 ) et a priori, je devrais en être heureux (je vous dirai ça très bientôt !). Cette perspective de bonheur béat m’a mené en préparant cette proposition à songer à toute la littérature du bonheur qui a accompagné la montée du développement personnel, du coaching en tout et n’importe quoi, et en passant à celle des tirages de Psychologie Magazine ces trente dernières années.
Bien des choses vont très mal dans ce monde (allez : enfonçons une porte ouverte, hop), et du coup l’aspiration au bonheur, c’est légitime, comme une quête d’oxygène, tombe de partout…  Le genre littéraire feel good cartonne de façon stratosphérique avec des autrices discrètes mais futées (et désormais fortunées, — alors heureuses ?) dont les noms ne passent pourtant pas les pages de critiques littéraires (mais il en va de même pour les romans de terroir, me direz-vous). En général, ces livres comprennent obligatoirement le mot « bonheur » dans le titre, et roulez jeunesse, tout va bien, tout finit bien, et c’est roboratif. C’est le but, c’est la fonction. On peut critiquer de façon élitaire et intello ce phénomène (similaire aux immarcescibles romans à l’eau de rose, pardon : sentimentaux), son contenu, ce qu’il dit de nous, ce qu’il nous dit, son style, sa qualité, son public… mais il vaut mieux s’en garder car lorsque le succès est d’une telle ampleur (c’est l’époque : on en est à tout trouver inspirant, bienveillant, lors de « belles journées » etc.), c’est que 1- d’abord il répond à un légitime besoin, parce qu’il y a la société qui nous fait du mal derrière (tiens, une autre porte ouverte, hop hop) ; 2 – ensuite parce qu’il y a peut-être une lectrice de feel good, ici, ou là, ou dans les parages et faut pas gaffer, et puis 3 –  chacun fait ce qu’il veut, d’abord.
Dans ce business du bonheur, du câlin, du doudou il y a bien sûr les coachs en bien-être (*).  Et parmi eux (ça y est, j’arrive à mon sujet), il y a Dana Zadis. On nous dit : « Coach en développement personnel depuis 1998, Dana Zanis n’aime rien tant qu’aider les autres à cultiver leur jardin intérieur, à l’aide des grands penseurs et des enseignements de la psychologie positive. » Celle-ci, rusée, a créé : « 100 grammes de bonheur », une boîte (ci-contre et ci-dessous) qui comprend 24 petits livrets thématiques de 26 pages, avec une phrase par page ou parfois par double page. Elle en a vendu 30 000 exemplaires (chiffre d’affaires 238 500 €. Dans l’hypothèse où, encore une fois, l’argent ferait le bonheur, Dana Zadis… Enfin bref…).  Le contenu de cette boîte, c’est presque, en fait, tout le corpus ou les idées, la gamme, qu’utilisent les autrices (**) de feel good.

Eh bien, du coup,  me suis-je dit « pourquoi ne cartonnerait-on pas nous aussi avec le bonheur ? » Carton pour autre carton, je vous ai ouvert mon carton (en fait j’en ai gagné un, avec un bonheur retenu, à l’occasion d’un tirage au sort de petits cadeaux lors d’une fête de famille, il y 2 ou 3 ans), et j’ai déversé une pluie de bonheurs sur la toile cirée de ma cuisine de campagnard (le stylo, c’est pour l’échelle) :

Voici la liste des livrets, avec chaque fois un exemple pris au hasard à l’intérieur où il y a parfois du mièvre, parfois du très juste ou très beau, parfois du curieux… Mais, après tout, le bonheur, il en faut pour tous les goûts, et à chacun sa taille :

• Petits défis pour être heureux
Exemple : « Changez complètement de trajet pour aller au travail ».
• Petits bonheurs instantanés
Ex. : « S’il neige mangez quelques flocons comme vous faisiez lorsque vous étiez enfant ». 
• Le bonheur est dans la créativité
Ex. : « Apprenez un nouveau mot chaque jour ». 
• Les mots du bonheur
Ex. : « Le bonheur est un métier. Il s’apprend ». Marie Laforêt. 
• Heureux comme Montaigne
Ex. (il s’agit d’un petit article qui court tout le livret) : « La vie est courte, il faut en profiter : « À mesure que la possession de vivre est plus courte, il me faut la rendre plus profonde et pleine ». C’est en ces termes que Montaigne exprime son amour pour la vie…. », etc.
• La déco du bonheur
Ex. : « Recyclez une échelle en stand à magazines » (j’ignore en quoi cela rend heureux, peut-être de s’apercevoir qu’on a le plafond assez haut ; mais admettons).
• La gourmandise, clé du bonheur
Ex : « Le pain bien croustillant qui sort tout juste du four ». 
• Un peu de pleine conscience
Ex. : « À table, lancez un concours de celui qui mangera le plus lentement possible ». (Étrange… Je me souviens qu’avec mes enfants lorsqu’ils étaient très jeunes, ce type de championnat ne me rendait pas heureux (eux, peut-être ?). Là encore, pour embrasser tous les aspects du bonheur, il faut sans doute se mettre à la place des autres).
• Le bonheur au travail
Ex. : « Au bureau, tentez de réaliser des motifs sur les vitres à base de Post-it. »
• Une journée 100 % bonheur
Ex. : « Accordez-vous une pause shopping en ville ou en ligne ». 
• Le bonheur de penser à soi
Ex. : « Même si vous chantez faux, autorisez-vous à chanter à tue-tête sur votre tube préféré. » (me concernant, lucide quant à mes prouesses lyriques,  je sais que j’entacherais le bonheur des autres. Aussi je vais m’abstenir).
• Le bonheur en partage
Ex : « Quand vous offrez un livre, écrivez un petit mot à l’intérieur sur une page choisie au hasard (et ne dites rien au destinataire). »
• Le jardin de Voltaire
Il s’agit d’un petit article qui court tout le livret sur la devise : « Il faut cultiver son jardin ». 
• Les chansons du bonheur
Ex. : « Yves Montand « La bicyclette », 1968. Chanson de Pierre Barouh et Francis Lai tirée de l’album du même nom. » 
• Les couleurs de la joie
Ex. : « Jean Fragonard. Les hasards heureux de l’escarpolette« , 1767. Fragonard mettait en scène des instantanés pleins de légèreté pour célébrer les plaisirs de la séduction ». 
• Les films du bonheur
Ex. : « Before Sunset, de Richard Linklater, 2004. 5 ans après leur première rencontre, Jesse et Céline passent une journée à parler de tout et de rien en se baladant dans Paris ». 
• Les leçons de Bouddha
Ex. (il s’agit d’un petit article qui court tout le livret) : « L’acceptation et la présence au monde. Un préalable au bonheur réside sans doute dans l’acceptation de choses telles qu’elles sont. Or, nous passons notre temps à les souhaiter différentes, à comparer, à juger… » etc.
• Les lieux du bonheur
Ex. : « Une terrasse qui offre une vue sur la ville ». 
• Les livres du bonheur
Ex. : « Aarto Paasilinna. Le Lièvre de Vatanen, 1975. Il paraît qu’en Finlande, les psys prescrivent ce livre devenu culte à leurs patients, car Paasilinna délivre sans avoir l’air d’y toucher des messages qui rendent heureux. Ici, le héros totalement déprimé retrouve une relation libre et authentique au monde grâce au lièvre qu’il a sauvé. »
• Les personnages du bonheur
Ex. : « Snoopy (Snoopy et les Peanuts). Bien dormir, bien manger, amuser ses amis, voilà le programme que nous propose le chien malicieux et bienheureux des Peanuts ». 
• Les postures du bonheur
Ex. : « Debout, les bras tendus à 90° sur les côtés, imaginez que vous poussez des cris imaginaires pendant quelques secondes ».
• Devises d’optimistes
Ex. : « Je dispose forcément de ressources pour résoudre ce problème ; il me faut juste le temps de les découvrir. » (dit sans doute ce salarié au bord du karōshi, mais je verse dans le mauvais esprit, là).
• Les outils du bonheur
Ex. : « Si vous trouvez le film nul ou la pièce assommante, partez sans autre forme de procès ». (Je valide. Pour le faire par principe avec détermination : c’est BON).
• Épicurisme, mode d’emploi
Ex : « Vivre dans un espace ordonné, où rien n’est superflu. »

Ce que je vous propose donc, c’est de piocher dans ces thématiques (pas les exemples, les thématiques) ou d’apporter la vôtre, ou d’en picorer plusieurs dans le lot pour les joindre ou les confronter, les croiser :

• Pour les pro-bonheur qui prennent cela au sérieux, soit  :
– de nous écrire une nouvelle feel good de fiction (en piochant dans une thématique ci-dessus, ou une qui vous appartient). Attention : challenge…
– ou de nous écrire un texte façon « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules« , un des premiers textes à cartonner il y a longtemps en parallèle du phénomène  Paolo Coehlo et sa « légende personnelle »).
– de faire comme vous voulez dès lors que ça vous rend heureux(-se).

• Pour les anti « bonheur contemporain tendance », que ce bonheur à la mode agace, soit : 
– de nous dire donner votre vision (bonne, mauvaise ?) du bonheur ancien (rude ? simple ? vrai ? faux ?) ou moderne (individualiste ? inaccessible ? futile ? faux-semblant ? fragile ? dérisoire ?) au travers d’une fiction (en piochant dans une ou des thématiques ci-dessus, ou une qui vous appartient).
– ou de nous dire votre détestation de tout cela dans une tribune enflammée et libératrice (si cela vous rend heureux (-se), hein).

(Pour le bonheur de l’atelier et des participant(e)s il est bien sûr convenu que nous ne seront pas là pour juger la conception du bonheur des uns ou des autres, mais des spécificités des textes. Ce serait malheureux, sinon).

À bientôt… et bons bonheurs d’écriture !


(*) Coachs en bien-être qui sont aussi parfois des coachs à productivité pour cadres en burn out à qui on adresse des citations martiales ou des aphorismes creux pour qu’ils continuent, finalement, d’en faire toujours plus… Enfin passons : si vous avez un compte sur Linkedin, et voyez passer leurs préceptes entre deux publications de « chiefs happiness officers », vous me comprendrez.
(**) à 90% ce sont des femmes. Je ne suis pas en train de véhiculer un jugement de mec, je vous assure
🙂

Photo bandeau : Pixabai. Vidéo bandeau : Pexels.