Hélène avait intérêt à assurer, sa cliente comptait sur elle. Défendre la veuve et l’orphelin, un projet de vie louable. Vendredi, ce sera la veuve. Il lui restait trois jours pour préparer sa première plaidoirie. Six ans d’étude, trois fois le concours du barreau. La consécration aura lieu vendredi.

Il fallait qu’elle voie sa sœur. Parler avec elle l’aidait toujours, Lise a le don de savoir écouter. Son inscription en fac de droit n’avait donc étonné personne, on lui promettait un bel avenir. Tandis qu’Hélène, à l’époque amoureuse des ballets et des pas chassés, avait été mise en garde : intermittence, précarité, chômage. L’Académie de Danse n’affichait pas le même taux d’emploi en sortie d’école que les avocats de Paris et ce n’était pas du goût de leurs parents.

Elles revenaient d’un ballet, cette nuit-là, la nuit où un chauffard avait grillé un feu rouge. Hélène avait convaincue sa sœur de l’accompagner voir Casse-Noisette. Sur le chemin du retour, Lise lui promettait de convaincre leurs parents. Quand l’aile droite de la voiture avait été percutée. Hélène conduisait mais elle n’avait rien vu. Juste le pare-brise éclater. Puis, les néons de l’hôpital.

Le téléphone sonna. Sa mère. Leur relation est en période glaciaire depuis des années mais il est des obligations filiales auxquelles on ne coupe pas. Pâques en fait partie. « Oui maman, je viendrai. Je dirai à Lise de préparer son fameux crumble au chocolat ». Un sanglot fut l’unique réponse de sa mère. Elle raccrocha. Saleté de dépression.

Sa mère n’en avait que pour Lise, elle ne s’était même pas réjouie de sa première plaidoirie. Ce qui avait été la belle ambition de Lise n’était à ses yeux qu’un lot de consolation pour Hélène. Hélène ouvrit le tiroir de la cuisine et en sortit un petit couteau. Consciencieusement, elle entreprit de cisailler méticuleusement la peau de ses bras, variant les profondeurs et les longueurs. Elle aurait bien aimé souffrir, comme Lise avait souffert. Mais elle ne ressentait aucune douleur. Elle rangea son couteau et désinfecta ses plaies.

Elle envoya un SMS à Lise, lui disant de la retrouver à leur café habituel. Lise ne répondit pas, comme d’habitude mais elle savait qu’elle viendrait. Il y a quelques années, Lise poussait même le vice jusqu’à lui faire croire qu’elle s’était trompée de numéro. Mais cela faisait longtemps qu’elle avait tout bonnement arrêté de répondre. « Deux Perrier-citron, s’il vous plait ». Sa sœur était tellement prévisible.

Elle lui exposa son cas. Au fur et à mesure de son récit, sa plaidoirie prenait forme, sa ligne de défense s’incarnait. Sa sœur était décidément une magicienne. Une fois de plus, elle lui demanda pourquoi elle avait tout laissé tomber. Les clients du café la regardaient, elle devait parler trop fort. Elle s’en ficha et haussa le ton, il fallait que Lise réagisse ! Depuis l’hôpital, Lise s’était renfermée. Et enfermée. Elle ne s’était jamais présentée à la fac de droit. Hélène, elle, était sortie indemne de l’accident, miraculeusement selon les médecins qui lui assuraient qu’elle pourrait continuer à danser. Mais les médecins sont des êtres emplis de certitudes alors qu’ils n’y connaissent rien. Hélène savait que son corps ne danserait plus. Une dérogation du doyen lui avait permis de prendre la place de Lise à la fac. Elle avait remisé ballerines, talc et pinces à chignon et n’avait plus jamais frôlé un plancher Harlequin.

Le grand jour arriva. Les mots s’enchaînaient, les réparties fusaient, Hélène prenait de l’assurance. Et soudain, la catastrophe. Son coude gauche la grattait. « Lisez, je vous prie, ce courr… ». Le regard du procureur était ailleurs. Sur son avant-bras, plus précisément. Et sur ses cicatrices que sa robe d’avocat aux manches trop larges avait découvertes, l’espace d’une démangeaison. Les mots se télescopèrent, elle bafouilla, tirant sur sa manche pour recouvrir jusqu’au bout de ses doigts, bégaya. Elle se noyait et personne ne lui envoyait de bouée. Sa cliente se contentait, pour tout secours, de lui jeter des regards noirs.

Assise sur les marches du tribunal, dans sa robe d’avocate toute neuve, elle en tira la conclusion que les procureurs ne valaient pas mieux que les médecins. Des incapables qui ont le pouvoir de prendre une décision. Elle ne supportait plus les blouses blanches depuis cet été-là, depuis une blouse à la voix rauque : « c’est fini Hélène, Lise est décédée ». Elle essuya une larme qui coulait le long de sa joue et se leva. Elle avait un crumble à préparer.

Par Ariane