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Ateliers d’écriture créative de fictions animés par Francis Mizio

Texte de Dilan – « La statuette » *

J’étais dans la cuisine à éplucher des pommes de terre ce dimanche après-midi lorsque Marc est arrivé. Il est venu me rejoindre en m’appelant et au son de sa voix, déjà, son enthousiasme s’entendait.

« Tu n’as pas idée de ce qui vient de m’arriver ! s’exclama-t-il »

Je levai les yeux vers lui, l’air de dire « Vas-y dis-moi »

Il sortit alors la chose qu’il cachait dans son dos.

Une statuette couleur rouille. C’était la représentation d’une « personne ». Elle avait une tête très ronde qui me fit penser à une lune. Pas de cheveux sur la tête. De tout petits yeux en forme de graine de café et une forme de graine de riz en guise de bouche. Une barre assez longue, avec des formes de spirales lui faisait office de cou, puis 3 seins pointus formaient la continuité de son corps, et pour finir une barre droite faisait guise de bas du corps. C’était vraiment très moche.
« Heu, c’est quoi ce truc ? » lui demandai-je hésitante.

« Ce truc, mon cœur, c’est le Saint Graal ! Tu sais je suis passé à la brocante de la ville tout à l’heure. Tu sais ce qui m’est arrivé ? J’allais me faire renverser par une moto. Cette statue ma puce, elle m’a permise de l’éviter cette moto. Elle a attiré mon attention pile au bon moment. Tu te rends compte ? Je regardais mon téléphone, puis je l’ai ressenti. J’ai tourné la tête et je suis allé vers cette statuette. Au moment où j’ai fait un pas vers elle, la moto est passé juste là où j’étais. J’ai ressenti son vent dans mon dos bébé. Tu te rends compte ? Cette statuette m’a sauvé la vie ! »

Avant qu’il termine sa phrase, je m’étais déjà mise à rire. Il avait accentué son speech par de grands gestes avec ses mains et en ouvrant grands les yeux comme s’il venait de voir une poule s’épiler à la cire. Il en faisait trop comme d’habitude.

« C’est bien mon amour, tu l’as échappé belle, lui répondis-je. Mais je n’ai pas bien compris pourquoi ce truc est dans notre cuisine actuellement.

– Bah je l’ai acheté ! Cette statuette ; je ne m’en séparerai plus jamais ! Ce sera mon trèfle à quatre feuilles, désormais ! D’ailleurs elle aura un nom. Je l’ai appelé Gloria !

Il avait dit « Gloria » en rallongeant le « o » et le « a » avec une voix qu’il tentait de rendre mystique, je suppose. Je me dis que mine de rien, c’était très bien trouvé pour cette horreur. Ça lui allait drôlement bien.

Par la suite Gloria prit sa place sur le buffet dans le salon. J’eus beau protester et essayer de le convaincre de la ranger ailleurs (dans une poubelle par exemple), mais Marc était convaincu qu’il lui fallait montrer sa statuette à tout le monde et lui accorder une place d’honneur.

Je décidai finalement de laisser faire en espérant que cela lui passe vite.

Pendant les semaines qui suivirent, j’essayai tant bien que mal d’ignorer la présence de cette mocheté au milieu de mon salon.

Ce n’était pas tâche facile avec Marc, malheureusement. Il rentrait tous les jours du travail en me racontant à quel point il avait été productif ce jour-là, comment il avait assuré durant une réunion ou comment il avait remis en place son collègue qui l’insupportait depuis toujours.

Il remettait toujours le mérite sur sa Gloria. Il répétait sans arrêt qu’elle avait changé sa vie. Qu’à partir de maintenant il réussirait tout ce qu’il entreprendrait. Il la dépoussiérait tous les jours. Cet homme qui ramasse difficilement une assiette en allant dans la cuisine, dépoussiérait et nettoyait cette horrible statuette tous les jours. Elle commençait sérieusement à m’irriter. Je commençais même à devenir un peu paranoïaque.

J’avais l’impression que chaque fois que je passais devant elle, elle me narguait et me toisait avec ses graines de café …

Un jour, après avoir fait l’amour, il me dit :

« Mon cœur, tu as aussi remarqué que c’était beaucoup mieux que d’habitude ? J’ai duré plus longtemps, j’ai regardé. Tu vois, tout est vraiment mieux depuis que Gloria est dans notre vie… »

Puis il s’allongea sur le dos, regardant le plafond avec un grand sourire à la bouche. J’eus l’impression de vivre une scène de sitcoms ringard.

En tout cas, c’en était trop ! J’avais l’habitude de l’excessivité de Marc. Je trouvais cela même assez mignon d’ordinaire. Mais son délire avec sa statuette était devenu insupportable. Qu’est ce que c’était que cette idée de remettre chaque évènement ordinaire sur le pouvoir mystique d’un objet horrible ? Ce n’était plus possible. Je décidai à cet instant qu’il me fallait me débarrasser de cette statuette.

Pour cela, je devais lui montrer qu’elle n’avait rien de magique. Alors j’élaborai instantanément un plan simple.

Le lendemain, je me levai plus tôt et coupai l’eau chaude dans l’appartement.

Lorsque Marc ressortit un peu grognon de la salle de bain, je me félicitai cruellement de ma première petite victoire. La prochaine étape était de cacher les capsules de la machine à café. Sans avoir pris son café, il sortit pour aller au travail, encore plus énervé. Le voir comme cela m’amusa intérieurement même si je culpabilisais légèrement.

Malheureusement pour lui, il n’était pas au bout de ses peines. Je lui avais piqué son portefeuille avant qu’il parte. Un peu de stress n’allait pas lui faire de mal.

Lorsqu’il m’appela deux heures plus tard, ayant remarqué l’absence de son portefeuille, se plaignant de n’avoir ni pièce d’identité ni carte bancaire avec lui, il me fit un peu de peine avec son air dépité. Je lui promis alors de lui commander et lui faire livrer son déjeuner. Je lui fis livrer un plat aux champignons ; chose qu’il déteste le plus au monde. J’accusai ensuite le restaurateur de s’être trompé de commande, comptant sur le fait qu’il ne pouvait pas le vérifier.

Je n’avais pas encore fini avec tout cela. En sortant de mon travail, je décidai d’aller prendre un verre avec une copine pour passer le temps. En effet, il me fallait le faire attendre au moins deux heures, sans ses clés -que j’avais également piquées- pour rentrer à la maison. Pour cela j’envoyai un message rapide pour le prévenir et coupai mon téléphone.

Ce soir-là, après avoir bien pourri la journée de mon chéri, je lui fis remarquer mine de rien qu’il n’avait pas eu beaucoup de chance aujourd’hui.

« On dirait que Gloria perd de son pouvoir», glissai-je

Marc se figea d’un coup. Ses yeux restèrent dans le vide quelques petites secondes.

« Tu crois ? » dit-il.

Son désespoir se serait ressenti à des kilomètres. Pour en finir avec ses derniers espoirs, je lui répliquai qu’il n’avait qu’à jouer au Loto le lendemain pour vérifier le pouvoir, puis me mis au lit, tachant de me montrer détachée. J’étais pratiquement sûre que mon coup ne raterait pas.

Une semaine plus tard, alors que nous venions de dîner et que je m’étais affalée devant la télévision, je sursautai à cause d’un cri de Marc, venant de notre chambre. Il vint vers moi avec son téléphone portable en main.
« Mon amour, on a gagné ! »

Je ne compris pas tout de suite. Alors il me montra son écran de téléphone. Il était sur le site de l’Euro Millions. Ça tilta d’un coup dans ma tête.
« Co,com, combien ?» demandai-je en bégayant.

20 542 300,80 €. Vingt millions, cinq cent quarante-deux mille, trois cents euros, et quatre-vingts centimes. J’étais sonnée. Ce que je venais d’entendre résonnait dans mes oreilles. Je sentis des fourmis dans mes bras, et d’un coup en eus  la nausée . Je ne savais pas comment réagir.

Je fixais simplement Marc en face de moi qui pleurait déjà de bonheur. Il me tint les mains un instant puis me prit dans ses bras. L’adrénaline de cet instant me privait de tous mes sens. J’avais le souffle coupé. Tandis que Marc me serrait contre lui, mes yeux se posèrent un instant sur Gloria.

Ses yeux en graines de café ; on aurait dit qu’ils me regardaient. J’eus l’impression que sa bouche en graine de riz s’étendait en un sourire.
On aurait presque dit qu’elle se réjouissait.


Note de Francis : À la description, il m’a semblé que que c’était une statuette Ashanti de fertilité. Si vous voulez gagner « vingt millions, cinq cent quarante-deux mille, trois cents euros, et quatre-vingts centimes » investissez donc 40€ en achetant celle qui est en photo et vient d’ici🙂

12 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    20 avril 2018 at 18 h 07 min

    J’ai adoré ce texte, qui m’a fait rire. A noter une économie de moyens, mais qui plante les personnages en s’affranchissant de leur description, grâce aux pensées ironiques de « mon cœur ma puce ». Du bon sitcom, et il est dans un de ces états, ce Marc… Il y a de la chronique sociale. C’est fort bien troussé. Que dire pour faire mon prof ? Sur la chute ? Si j’avais écrit ce texte, j’aurais cherché une chute dans la chute, pour finir sur un paradoxe, un retournement supplémentaire, en un seul mot choc (j’adore chercher cet effet) qui nous ferait comprendre un truc soudain de plus : une rivalité entre la statuette et la femme au point qu’elle n’en désirerait presque pas leur coup de chance. Par exemple, comme ça :

      Ses yeux en graines de café ; on aurait dit qu’ils me regardaient. J’eus l’impression que sa bouche en graine de riz s’étendait en un sourire.
      On aurait presque dit qu’elle se réjouissait.

      Salope.

    Mais bon c’est moi, cela me fait rire car ça prolonge le sourire constant à la lecture de cette nouvelle… mais on peut ne pas apprécier 🙂

  2. Je sais que je vais sonner comme le « lèche-botte qui dit comme le prof » 😉 mais j’ai beaucoup aimé aussi. Le concept de l’arroseur arrosé qui, en plus, doit se sentir obligée de remercier celle qui lui a renvoyé son complot comme un boomerang: c’est très bien tourné.

  3. Bonjour Dilan.

    Ce texte est tellement criant de vérité face à l’humeur de l’humain !!!!
    Cette « pauvre fille » a tout: un homme qui l’aime, tout va bien pour eux et en plus ils gagnent au loto mais elle voit dans la statuette, une rivale qu’elle voudrait bien planter quitte à ce que son compagnon se plante aussi !!
    Texte simple qui se lit comme on boit un bon ti’ punch: on se doute bien que ça va frapper à un moment donné et là pour le coup je me suis attendue à tout sauf aux millions !!!
    Ben oué peut-être que moi aussi je suis une sorcière et aurais bien voulu que la statuette dégage .

  4. Hello Francis,
    Merci pour ce retour. Ravie que ce texte tienne la route finalement. Il me faut avouer que j’ai bien galeré avec ce thème et c’est finalement bien presque au dernière moment que j’ai trouvé l’idée.
    C’etait tres bien vu pour la fameuse déesse, je ne la connaissais pas mais c’etait exactement cette image là que j’avais trouvé au hasard en tapant « statuette » sur Google image… après je n’ai pas fait l’exact description mais je m’en suis pas trop éloigné non plus 🙂 Et si quelqu’un veut réellement l’acheter et tester son pouvoir, qu’il nous le dise qu’on sache aussi :´)
    Et la fin que vous proposez en effet est bien trouvé. Ça aurait pu très bien accentuer le ton de tout le long. J’avais hésité entre une fin où l’héroïne serait finalement reconnaissante et où elle serait encore plus remontée contre sa rivale mais j’ai décidé finalement de ne pas trop m’avancer et la laisser sur l’effet de choque mais j’aurais pu en effet le faire de cette façon
    Une question toutefois : que voulez-vous dire par « chronique sociale » lorsque vous parlez de Marc ?

  5. Merci Jérôme et Victorai
    pour ce commentaire ravie que ça vous ait plu aussi 🙂
    L’arroseur arrosé qui doit se sentir reconnaissant en plus, l’ingtatitude légère de la femme c’était exactement ces choses là que j’ai essayé de montrer dans ce texte simple. Je te comprends Victoria quand tu dis que t’aurais voulu que la statuette dégage parce que finalement on voit l’histoire à travers le regard de la naratrice qui avait cet avis-là. Donc c’est normal, moi -même j’étais de son avis… De plus son ingratitude vient aussi de sa jalousie de devoir finalement partager son homme alors peut-on lui en vouloir ? Bon j’avoue je suis tout à fait du côté de cette héroïne, en fait j’aurais pu être elle :’)

  6. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    21 avril 2018 at 16 h 13 min

    Le terme de chronique est peut-être inadapté (quoique…). C’est plutôt « sociétal » que j’aurais dû écrire. Je veux dire : c’est en filigrane un portrait sociologique de jeune couple contemporain, comme parfois d’ailleurs on en entend dans les stand up féminins. L’homme barré dans son truc, finalement materné. Le côté « adulescent ». La femme plus mûre intellectuellement, plus pragmatique.

  7. Ahhh ! Effectivement. Pour ma part j’ai trouvé ça intéressant de mettre en scène un personnage « homme enfant » qui s’oppose aux « normes de la virilité » (ça le rend sûrement pas moins virile. D’ailleurs qu’est ce qui est virile ou pas ? ça se discute) et une femme plus terre à terre et peste mais qui n’est pas pour autant la sorcière de service. Après je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un texte engagé bien sûr mais mes intentions étaient définies en tout cas. Du coup le rapprochement que vous faites avec les sketch sur les relations contemporaines n’est pas faux je ne l’avais pas remarqué

  8. Je ne sais pas pourquoi mais lorsque je m’étais connectée avec mon téléphone tout à l’heure, le commentaire de Clovis était écrit sous un autre nom : Jerome … C’est pour ça que j’ai écrit « Merci Jerome » mais finalement je viens de remarquer que c’était Clovis… Alors désolée Clovis.

  9. Et bien ce texte m’a beaucoup amusé et je trouve qu’il parle fort bien de la superstition qui est au fond de chacun de nous ! Merci !

  10. Merci à toi Cemap 🙂

  11. oui alors, on est bien d’accord, le thème de cet atelier était dur! çà, c’est pour Francis!
    Ce texte est vraiment drôle, bien ficelé, on se demande ce qui va arriver. Tout est très plausible, même la fin… enfin presque. Ceci dit, tu la vends combien la statuette? Ah ah!!!

  12. Merci de ton retour Mano 🙂 Si tu veux tester le pouvoir de la statuette, Francis a mis un lien; et tu me diras si ça marche :’)

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