Déchirer ou ne pas déchirer ? Telle est la question… soupir, moue perplexe. La déchirer puis la brûler, voilà qui règlerait le compte à cette photo qui surgit diablement. C’est toute une histoire, les souvenirs, lorsqu’ils refont surface ; certains ne demandent aucun effort, font leur petit tour, amènent l’esquisse d’un sourire, laissent couler une larme, et puis s’en vont en laissant un léger frisson de nostalgie ; d’autres ont l’art de l’uppercut par surprise, ouvrent une brèche, et la déferlante commence. Les photos sont un déclencheur d’émotions diverses et variées.

La boîte avait été rangée dans le placard, sur l’étagère du haut, et n’en était jamais redescendue jusqu’à ce matin de février.

Elle plonge la main dedans, en sort un briquet, un vieux Kodak, un tube de rouge à lèvres séché, un répertoire, une alliance, un médiator ; rien qui éveille en elle un sentiment quelconque de nostalgie, de joie, de tristesse ou un soupçon d’attendrissement. De son autre main, elle prend une madeleine dans le paquet posé sur le canapé à côté d’elle, la grignote tout en continuant son exploration. Une photo finit par émerger de la boîte, cette trouvaille provoque un arrêt sur image, la madeleine entamée reste en suspens dans sa main. Et la voilà, l’émotion, à peine perceptible, juste un petit froncement de sourcils solidaire d’un léger plissement des yeux comme pour mieux scruter la photo. C’est un cliché qui a déjà quelques années, les couleurs ont ce camaïeu « vintage ». On y voit une femme chapeautée d’un borsalino noir avec un ruban bleu, porté un peu en avant, légèrement incliné sur la droite accentuant l’ombre du chapeau sur le côté droit du visage ; elle regarde l’objectif, regard sans détour, un peu glaçant malgré les braises qui semblent y brûler. Pas une mèche ne dépasse, blonde, brune ou rousse… ? Mais le plus accrocheur est son sourire, une bouche peinte de rouge, un rouge profond, tentateur, mettant en valeur les lignes parfaites de cette bouche. Un sourire en paradoxes : chaud, sexy et ostensiblement froid avec une touche de conquête du monde. Au dessus d’elle, le ciel plombé semble prêt à déverser une rafale de pluie trop longtemps contenue. Derrière, sur sa gauche, une porte cochère devant laquelle est stationnée une Peugeot 505 blanche immatriculée « 112 JD 59 », la borne sur le toit porte l’inscription « Jo taxi » ; la portière arrière gauche est ouverte, un sac et un étui à guitare sont posés sur la banquette.

Plus elle regarde cette photo, plus le sourire, figé sur papier brillant de mauvaise qualité, semble s’animer. Elle y répond en finissant sa madeleine.

14 février 1979, des talons qui claquent sur le bitume, un imper noir ouvert au vent, une main tenant le chapeau qui menace de s’envoler, la silhouette s’engouffre dans un bistrot du quartier du vieux Lille. Le boss, le Beau Boss comme il se surnomme sans aucune objectivité, mais en toute auto-persuasion, l’attend assis à la même table que d’habitude.

Il a un nouveau contrat à lui confier. Une histoire d’ex- associé qui a opté pour une vocation de maître chanteur. Les « ex » quelque chose posent toujours souci, un jour ou l’autre. Elle note l’adresse ; il lui montre la photo de la tête du rossignol.

Elle l’imprime dans la sienne. Elle ressort, le vent s’est calmé, le ciel menace de s’effondrer. Elle arrive à l’adresse, sonne d’un doigt ganté, la porte s’ouvre sur… l’autre, la Vanessa. Tout ressurgit en un éclair, lui avec elle, une alliance jetée au visage. Le hasard a le secret des surprises, plutôt cocasse en ce jour de la Saint Valentin. Un homme en chemise à pois de très mauvais goût, une Gauloise Blonde au coin de la bouche, arrive à son tour. Il fait rentrer l’autre sans ménagement en la renvoyant à ses bigoudis.

Il prend un ton à la Jean Gabin dans Quai des brumes, mais sans Gabin, « joli paquet pour m’amener ma petite enveloppe ». « Ringard, ça va avec la chemise », réflexion fugace et pertinente qui s’impose sous le chapeau. D’un geste machinal et imprudent, il fait naître la flamme de son briquet en l’approchant de son mégot éteint ; un petit pas vers lui, un bruit sourd, les pois prennent une couleur brunâtre, le briquet frappe le sol, elle le ramasse d’un geste rapide. Un « Jean » interrogatif venant du fond du couloir lui fait marquer un temps d’hésitation… pas de témoin… pas de trace. Non, elle décide que ce n’est pas un jour à faire du zèle. Elle virevolte sur ses talons, disparaît avant même que l’autre ne puisse comprendre ce qu’il vient de se passer.

Un sourire de satisfaction s’étire sur ses lèvres, elle murmure « Joyeuse saint Valentin ». Le vent la pousse dans le dos.

Elle passe confirmer au Beau Boss que le rossignol a cessé de pousser la chansonnette. Il aurait mieux fait de tenter sa chance au Loto.

Elle passe dans son abri du moment, jette ses quelques affaires dans un sac, range sa guitare dans l’étui en y cachant son répertoire de dates et de noms des contrats, son assurance-vie, au cas où. Le taxi est arrivé et l’attend devant la porte cochère. Elle pose tout sur la banquette arrière et demande au chauffeur de la prendre en photo en lui tendant son Kodak. Elle s’aime bien avec ce chapeau, son truc en plus à elle, sa griffe. Il la cadre dans l’objectif, « Clic clac, c’est dans la boîte. Jo à votre service », dit-il avec un sourire amusé en lui rendant son appareil photo. Elle répond à son sourire en pensant « encore un marrant ». Il reprend sa place de chauffeur, elle s’installe derrière lui, claque la portière, il démarre.

Ly-Rose pose la photo entre le paquet de madeleines et sa guitare, se lève, fait glisser la baie vitrée pour l’ouvrir et vient s’appuyer sur la rambarde de son balcon. Elle aime la vue sur le parc Omar de Torrijos, son appartement à Panama est sa pépite. Elle rentre, referme la baie, remonte ses cheveux bruns d’une main, de l’autre coiffe son borsalino noir, légèrement de travers, elle en aime particulièrement le ruban bleu,… Jo l’attend, aujourd’hui c’est la Saint Valentin.


Photo credit:  Zellaby on VisualHunt.com