Il y a une éternité que je n’ai pas remis les pieds ici, et pourtant ce n’est pas encore assez. Je suis devant Ta maison. Le portail est là, à quelques mètres de moi, avec ses deux vantaux fermés. Aucune sculpture ne l’orne. Il est fait de planches de chêne et de clous. Dans ma mémoire d’enfant, il était colossal. Aujourd’hui, je le trouve austère et vieux. Je me rapproche de quelques pas. La porte dissimulée dans le vantail droit est ouverte.

Une porte à taille humaine. Une dame en franchit le seuil. Ses cheveux blancs forment une tache claire, narguant la triste grisaille de cette matinée d’automne. Elle s’arrête quelques instants, le temps de se couvrir les cheveux d’un fichu rose vif. Décidément la grisaille a fort à faire avec elle.

Cette porte, je l’ai franchie si souvent pour entrer dans la maison du Père, Toi. “Tout homme qui franchit la porte de l’église pénètre dans l’univers du Salut. Convié par le Christ à la table de la Parole et à celle du festin des noces de l’Agneau. Il est un invité de son Seigneur”, j’avais appris cette phrase dans mon livre de catéchisme. J’aimais bien ce livre, il était beau avec ses dessins aux couleurs chatoyantes. La représentation des personnages bibliques qui y était faite me fascinaient. Leurs visages n’étaient que douceur et sourires.

Ma respiration s’accélère, je ferme les yeux pour calmer mon tumulte intérieur. Je me demande si j’ai bien fait de venir. Mon corps se tétanise, mon esprit s’embrouille d’images. Je me vois, enfant, entrer par cette porte. Le bénitier sur la droite, ses grenouilles indétrônables, silhouettes sombres, éparpillées dans la nef, en prières, les rotules sacrifiées sur le bois sans pitié de l’agenouilloir, les mains ardemment jointes, aux doigts blancs privés de tout afflux de sang pour les unes, égrenant un chapelet pour les autres, le dos courbé sous le poids des litanies. Dans l’humidité palpable, à la lueur des cierges, fidèles croyantes en Ton Royaume, Tu les écoutais, elles ? Les pénitents sortaient du confessionnal, auréolés d’humilité et du pardon accordé moyennant quelques avé et pater. J’entends encore les chuts des grenouilles, au moindre chuchotement jugé hors contexte liturgique. Les grincements de chaises à la fin de la messe. Le catéchisme, enseigné par monsieur le curé, au presbytère, derrière l’église. Ça se passait dans la salle paroissiale. Il habitait à l’étage, au-dessus. Mais peut-être ne connaissais-Tu pas la maison du curé ? Chacun chez soi, lui au presbytère et Toi, assigné à résidence dans Ton église. Si j’avais su, je T’en aurais parlé mais celui qui se faisait fort d’être Ton représentant sur terre affirmait que Tu étais partout, que Tu voyais tout, nos bonnes actions et nos péchés, même le plus anodin. Le message était clair, on devait s’en remettre entièrement à lui, pour ne pas nous égarer, jeunes brebis, sur le chemin. Il veillait sur nous.

Je sursaute, la porte a claqué sous une rafale de vent. Je pourrais aller la rouvrir, et en profiter pour entrer chez Toi. Mes jambes refusent. Je reste sur ce bout de trottoir. Cette porte emmène mes pensées à une autre porte, celle au fond de la salle paroissiale. Elle donnait sur le jardin du curé, un espace entièrement clos par des murs en vieilles pierres. À côté de cette porte, il avait installé son bureau. Dessus, il y avait sa bible, des carnets de chants religieux, des crayons, des cahiers, et parfois des petites douceurs offertes par les paroissiens. Tu vois, à chacun ses offrandes, à Toi la quête en fin de messe, à lui les gourmandises. Une a été ma chute. Entre sa bible et son cahier de présence, un cornet de dragées. Une jolie boîte rose avec un ange doré dessiné dessus. Elle lui avait été offerte par les parents à la fin de la cérémonie de baptême de leur petite dernière. Je le sais, j’étais là, dans les rangs de la famille. J’adorais les dragées. Le croquant du sucre et l’amande étaient mon péché mignon, comme disait monsieur le curé. J’avais tellement envie de ces dragées sur son bureau. Il a suivi mon regard et a compris. J’ai eu peur qu’il me fasse une remontrance, me rappelant à l’ordre pour écouter mais il m’a souri. Le cours de catéchisme a touché à sa fin. Mes camarades se sont envolés, pas moi. L’après-catéchisme commençait… et Toi, Tu n’as rien vu. Il a ouvert la porte du jardin, a pris le cornet de dragées, m’invitant à passer cette porte, à le suivre, jeune brebis naïve. J’étais conviée à être son festin. Ce jardin a été mon enfer. Ton Jardin d’Eden fait pâle figure à côté, avec sa pomme et son serpent. Ton fidèle représentant a enclenché ma destruction. J’ai prié très fort pour que Tu me pardonnes d’avoir eu envie de ces dragées. Pour que Tu lui demandes d’arrêter. Mais il a bien fallu que j’accepte la réalité, Tu étais vieux, aveugle, sourd. Quelle autre raison sinon celle de Ta possible inexistence ?

Aujourd’hui, je suis là, à quelques mètres de Toi. J’ai appris qu’il avait quitté, récemment, notre monde. Alors je vais pousser cette porte, entrer, m’avancer jusqu’à Ton autel. Sans m’agenouiller, sans joindre les mains, sans baisser la tête, je te prie d’entendre et d’exaucer ma prière…

Ne l’invite pas à Ton festin.


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