La porte-fenêtre donnant sur la terrasse est ouverte afin de recueillir un improbable courant d’air. Ces canicules qui arrivent de plus en plus tôt dans l’année sont épuisantes et celle-ci ne fait pas exception.
Pourtant, des grondements lointains sur Paris et les éclairs qui zèbrent le ciel laissent espérer que crève cet abcès de chaleur.
Antoine est assis dans le confortable fauteuil en cuir qui, ce soir, lui fait l’effet d’un sauna.
Il a fêté aujourd’hui en petit comité ses 80 ans. La grande fête viendra cet été, à Arcachon, lorsque seront réunis amis et famille éclatés dans le vaste monde.
Ce soir, Antoine se retourne sur ces soixante-dix-neuf années qui lui semblent avoir passé si vite. Sans tristesse et sans nostalgie, il relit la partition de ce qu’il appelle ses quatre saisons.

« Il pleuvait fort sur la grand route, elle cheminait sans parapluie… »

Le fantasme de toute une vie ! Depuis que Brassens avait sorti cette chanson, au début des années 50, Antoine ne rêvait que de se précipiter, chevalier téméraire et un peu mouillé, au secours d’une belle jeune fille afin de lui proposer un coin de paradis.
Il a presque failli réussir.
Il tombait des cordes ce jour-là et sur le chemin qui menait de la résidence universitaire à la fac, Marion se pressait, la tête rentrée dans les épaules et les cheveux réduits à l’état de serpillère, se maudissant de n’avoir pas voulu prendre son imper, par flemme.
C’est alors qu’un abri de fortune s’était matérialisé dans un grand éclat de rire. Antoine avait tendu au-dessus d’elle le paquet de livres et de cahiers qu’il traînait toujours avec lui. Marion se mit à rire également, faisant remarquer à ce beau jeune homme que de toute façon pour ses cheveux c’était mort et que pour ses livres, ça le serait bientôt.
Ainsi était-elle entrée dans sa vie au bénéfice d’une grosse averse.
Ils avaient terminé leurs études ensemble, lui en commerce international et elle en droit, s’étaient installés dans une vie de couple qui leur paraissait couler de soi.
Quelques ouragans et orages plus loin, ils avaient refermé le livre. Ils avaient grandi, la magie du coin de paradis sans parapluie n’opérait plus. La vie les aspirait dans des directions trop opposées pour seulement faire l’effort de résister.
Heureusement, pensait Antoine, aucun enfant n’était venu alourdir cette séparation inévitable. Marion restait son moment printanier, à l’aube d’une vie professionnelle bien remplie.
Mais jamais il n’avait entendu la chanson du copain Georges sans penser à elle et à son coin de parapluie évanoui.

« Il y a le ciel, le soleil et la mer… »

C’est l’été lorsqu’il rencontre Adèle. Il fait très beau, très chaud. Il aime ce temps qui brûle la peau et finit par passer, pareil au sable qui coule dans nos mains. Soleil, plage et sable resteront pour toujours liés à leur rencontre. Un amour de vacances banal, comme il en fleurit tous les ans entre juin et septembre. De ces amours que l’on rêve éternels et qui, souvent, tombent en même temps que les feuilles quelques mois plus tard. Pourtant, ce n’est pas le cas. Il est passionnément amoureux d’Adèle. Depuis Marion, il a enchaîné les rencontres furtives, fragiles, mettant toute son énergie à sa réussite professionnelle, gardant pour plus tard des rêves de famille.
Mais avec Adèle, l’été a pris place dans sa vie. Une voisine de location d’été qu’il a croisée à plusieurs reprises, à qui il a fini par dire bonjour, avec qui il a aimé bavarder autour d’un apéro qui fleure bon le midi. Tous les ingrédients du cocktail sont réunis pour une belle histoire de vacances, qui se prolonge sous les brumes automnales à Paris où elle tient une petite boutique de bijoux.
Et plus si affinité. Ainsi définit-elle une possible suite à laquelle il n’est pas hostile, bien au contraire. Adèle est cultivée, raffinée, douce et pleine de fantaisie. À ses côtés, Antoine quitte les rives austères de son métier et s’ouvre au soleil « adélien » comme les tournesols qu’elle adore et qui ornent les murs de sa boutique. Un amour d’été qui lui tombe dessus comme la foudre, au moment où il entre dans son âge d’or et qui leur promet une vieillesse heureuse.
Deux enfants viennent concrétiser des sentiments réciproques et profonds. Deux filles dont l’une a hérité du côté sérieux et organisé de son père et l’autre de l’esprit fantasque et un peu bohème de sa mère.
L’été a duré longtemps. Seuls des petits orages estivaux sont venus troubler ces années de bonheur, vite dissipés et finalement bénéfiques parce que rafraîchissants pour leur amour.
Jusqu’à ce jour où Adèle est rentrée soucieuse d’un rendez-vous médical. La suite a été douloureuse, entre un diagnostic asséné sans ménagement, des soins agressifs au résultat désespérant. La tumeur a brisé la vie d’Adèle, déchiré la cinquantaine heureuse d’Antoine. Elle l’a quitté par un beau soleil de mai, lui laissant le soin de reconstruire ses étés sans elle.
Il a alors abandonné la plage et le sable, François Deguelt et sa chanson trop douce.
Adèle est sortie de sa vie dans le fracas d’un tsunami, emportant l’été avec elle.

« C’était l’automne, une saison qui n’existe que dans le nord de l’Amérique. Là-bas on l’appelle l’été indien… »

Sans bruit, l’automne s’est installé. De façon imprévue, Antoine y a vécu un été indien. La vie n’a-t-elle pas souvent de ces clins d’œil qui nous prennent au dépourvu ? Il est au Japon pour affaires, un peu noyé dans ce pays où la vie et l’énergie débordent, où les coutumes sont à l’opposé des siennes, les rites étrangers à sa vie. Un pays qu’il perçoit comme étonnamment jeune, joyeux. Il doit y rester quelques mois, le temps de lancer la structure qu’il est venu chapeauter de son expérience irremplaçable. Au pays du Soleil Levant il a soudain l’impression d’être au soleil couchant. Autour de lui la jeunesse explose comme ces cerisiers magnifiques qui lui font un peu, juste un peu, oublier les tournesols.
Fleur de cerisier, c’est ce que signifie le prénom de Sakura, interprète qui lui a été dévolue pour le guider dans ce monde exotique. Elle n’a pas hésité à prolonger ses heures de travail afin de lui faire découvrir la région de Tokyo et ses splendeurs, ses temples, ses jardins, ses restaurants. Elle s’amuse de ses progrès en japonais, lui apprend petit à petit ce qu’il faut faire ou ne pas faire dans son pays, dans cette culture parfois déroutante. Jolie et fine, vive et enjouée, elle s’est vite attachée à son rôle de mentor et encore plus vite à son gentil Monsieur français, n’a pas refusé d’entrer dans le lit de ce bel homme qui fait rêver ses amies, quand l’occasion s’est présentée. Ce sont des mois dépaysants et fleuris qu’Antoine vit comme un automne radieux et apaisant.
Quelques mois après son retour en France, il reçoit la photo de Aïna, adorable fillette de quelques semaines fortement métissée ! Sakura tient à lui faire savoir qu’au pays du Soleil Levant coule un peu de sa sève. Il lui est facile d’imaginer par quels chemins elle va passer pour imposer et élever seule cette enfant. Par la suite, il a profité de quelques rares voyages au Japon pour faire la connaissance de la petite Aïna qui, aujourd’hui, vient parfois le voir en France et s’entend à merveille avec ses sœurs. Sakura n’a rien exigé. Elle s’est posée avec légèreté dans le creux de ses jours et de ses souvenirs, comme ces fleurs de nénuphar qui ornent les magnifiques jardins de son pays, lui offrant, après la tourmente du départ d’Adèle, la tranquille sérénité d’une saison mordorée, ce bel été indien aux senteurs automnales.

« Toutes ces choses-là venant toutes ensemble, laissent à penser que l’hiver c’est demain. »

Antoine a 70 ans. Il les porte fièrement. La génétique l’a gâté, lui laissant la minceur idéale des hommes de sa famille, un air de jeune homme qui attire encore bien des regards féminins et cette crinière léonine qui enchante ses petites-filles. Il savoure une retraite paisible, entre ses incontournables parties de bridge et des visites de musées. Ses amis les plus grincheux s’énervent contre ce qu’ils appellent l’hiver de leur vie. L’hiver c’est demain ? Oui, peut-être, mais cela n’atteint pas vraiment Antoine, qui sait que désormais tout peut arriver… ou ne pas arriver. La sagesse et la philosophie ont remplacé le commerce international, Antoine est heureux, apaisé.
C’est dans cet univers ouaté qu’Élisabeth a fait son entrée. Une entrée tout en douceur, comme une brise légère et ça lui va si bien ! Cette ancienne concurrente avec qui il avait souvent croisé le fer dans le travail mais dont il avait en même temps apprécié la franchise et la droiture, l’esprit vif et analytique et une culture qui n’avait rien à envier à la sienne.
Lorsqu’Élisabeth a pris sa retraite, elle l’a invité à un pot de départ, ce qui l’a un peu contrarié. Remettre les pieds dans ce monde dont il se sent désormais si éloigné l’ennuie. En souvenir des souvenirs, il a quand même pointé son nez à la réception, terminé la soirée au restaurant avec une poignée d’élus et la nuit dans le lit d’Élisabeth.
Ainsi vivent-ils depuis bientôt 10 ans : chacun chez soi, bien chez l’autre. Une relation qui leur apporte la douceur et le confort dont chacun a besoin.
La neige peut tomber, ils sont bien au chaud dans le tendre cocon de leur amour.

Soudain, une pluie diluvienne s’abat sur la capitale, noyant les pensées d’Antoine dans un fracas réconfortant. Il se lève pour fermer la porte-fenêtre, et, tout heureux, sort de la pièce en chantonnant « y’a du soleil bip bip, oh… »


Merci à MM. Brassens, Deguelt, Dassin (bis) et Sheller pour leur contribution musicale !

Photo : Chris Lawton – Unsplash