Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Marine – « Maxou » *

Fin de quatrième, je quittais mon collège de campagne pour intégrer une école privée en ville à une trentaine de kilomètres de chez moi, dans laquelle exerçaient encore des frères. Mon père me déposerait chaque matin avant de se rendre au travail et ma mère ferait le trajet chaque fin de journée. Tout était organisé. J’avais un bon dossier scolaire de mes premières années de collège, ma demande d’inscription avait en conséquence vite reçu une réponse positive. À la rentrée, tout serait nouveau pour moi : nouvel établissement, nouveaux professeurs, nouveaux camarades… et je serai « la nouvelle ». Troisième E, c’est là que tout a commencé entre Maxou et moi.

Après plusieurs tours à me perdre dans les couloirs de l’immense bâtiment principal, j’entrai dans la classe indiquée à côté de mon nom inscrit sur une des nombreuses listes d’appel qui couvraient le mur d’information des collégiens. Je parcourus du regard la salle de classe, nous devions être au moins trente et je ne connaissais personne. Une place vide, une seule, à côté d’un garçon. Cheveux blonds, coiffés en brosse hirsute, accoudé à la table, un air de se demander ce qu’il fait là. Je le saluai d’un bonjour presque inaudible avec un sourire non moins timide aux lèvres. Il leva la tête, nos regards se croisèrent et quelque chose se passa.

Maxime Lentrebecq, Max pour les intimes, Maxou pour moi. Dès ce premier jour, j’appris qu’il était le capitaine de l’équipe de foot depuis un moment déjà ; plus tard, je sus que ses parents, des éleveurs bovins de la Meuse, l’avaient inscrit en pension depuis la maternelle, il ne rentrait chez lui que le week-end. J’étais encore très loin de m’imaginer qu’il serait le meilleur voisin de classe, et bien plus encore, dont on puisse rêver. Son charme opéra immédiatement me rendant plus que mal à l’aise. Au fil des semaines, nous créâmes des liens forts, comme fraternels. Moi, aînée d’une famille de trois enfants, lui benjamin d’une famille de quatre enfants, les rôles s’inversèrent naturellement. Maxou devint le grand frère que je n’avais jamais eu, et moi, la petite sœur tant désirée. Il m’avait surnommée Bleue avec un air moqueur dès le tout premier appel de présence… Bleue comme la nouvelle, bleu comme le pull d’Isabelle Adjani… facile à propos étant donné mon prénom. Même s’il m’avait fortement agacé au départ en me baptisant de la sorte, notre complicité fit rapidement des jaloux et des jalouses autour de nous… Pour alléger nos cartables, nous avions décidé de ne prendre qu’un livre sur deux. Pas de stress pour la panne sèche d’encre dans le stylo plume, la gomme égarée ou la copie double oubliée pour le contrôle d’histoire géographie, nous étions l’un et l’autre toujours prêts à faire face l’un pour l’autre. Le seul moment où nous étions séparés était le temps du cours d’éducation physique et sportive, deux heures deux fois par semaine ; il adorait le sport, moi pas plus que cela. Nous formions un « couple » indicible, à propos duquel de nombreuses rumeurs se firent entendre… « Oh les amoureux! » entre autres choses (ce que l’on peut être stupide à quinze ans), ce qui nous faisait bien rire en fait. Si Maxou avait été une fille, je pense que je lui aurai offert un collier d’amitié « meilleures amies pour toujours » pour sceller notre amitié sincère et entière, un cœur brisé sur le deuxième F de Best Friend Forever pendant à une chaîne et ne demandant qu’à être réuni, à l’occasion de notre anniversaire de rencontre. Très fille, trop fille. À la place, je lui ai offert un maillot de foot bleu marine (clin d’œil à mon surnom) floqué au dos de « Maxou BFF number 1 ». Cela m’a valu quelque raillerie sur le moment mais croyez le ou non, il le ne quittait plus.

Au fil des mois, des années, nous partagions outre toujours la même table de classe, notre goût pour la littérature et l’art en général, pour les sciences naturelles et la biologie, autant que nos efforts acharnés et payants finalement à suivre les cours de mathématiques et de physique – chimie. Il se destinait à être chercheur en agronomie ; moi je n’avais rien défini encore. Nous avions choisi tous deux de suivre une filière scientifique jusqu’au baccalauréat, sainte voie pour ouvrir les perspectives d’avenir en grand…

Dans quelques semaines, nous passerions le bac puis profiterions des grandes vacances pour recharger les batteries avant l’envolée vers les facultés, les instituts techniques… Pour l’heure, les sportifs du lycée étaient sur le pied de guerre ; une rencontre sportive inter lycée était programmée ce week-end ; les équipes de football, handball et du club d’athlétisme de notre lycée et de cinq autres du département allaient s’affronter pour que les meilleurs gagnent. Bien entendu, Maxou était tout excité à l’approche de cet évènement. Aucun sportif n’avait ménagé ses efforts de préparation, enchaînant matchs amicaux et entraînements physiques. La météo devait être clémente durant ces deux jours intensifs et festifs. Les parents d’élèves étaient conviés. Partout dans le lycée, l’effervescence se faisait sentir, l’ambiance était joyeuse et un peu électrique, légère mais sérieuse à la fois.

Maxou et l’équipe de footballeurs se préparaient pour le dernier match, décisif, menant à la victoire sans aucun doute. Nous étions dimanche, le soleil brillait et chauffait presque trop fort. Les lycéens, les parents, les frères et soeurs, les professeurs étaient tous rassemblés autour du stade pour soutenir, encourager les athlètes. La première mi-temps semblait encourageante, d’ici quelques minutes, les joueurs reprendraient leur course vers la victoire. Je ne quittais pas des yeux mon beau capitaine, tout en riant et discutant avec mes amies… Mon statut de bleue était bien loin derrière, même si le surnom était resté, plus affectif que moqueur désormais.

Soudain, toute l’assemblée retint son souffle, une passe appropriée de Stéphane à Maxou allait permettre de clore la période en menant l’équipe du lycée à la victoire. Maxou concentré, en nage, leva la jambe, s’apprêtant à shooter dans le ballon… Il s’écroula subitement à terre. Ah, ces footballeurs, quels comédiens ! Personne n’était pourtant venu à son contact pour parer son tir… La précipitation, les cris, les ordres d’appel des secours qui s’enchaînèrent la seconde suivante me tétanisèrent. Je crus entendre « il n’y a plus rien à faire, il est mort » juste avant que je ne perde connaissance… Au loin, les sirènes retentirent pour avertir de l’arrivée rapide des pompiers…

Rupture d’anévrisme, rien ne pouvait présager ce drame. Maxou ne fêterait pas ses dix-huit ans, ne passerait jamais son baccalauréat, et surtout personne ne viendrait le remplacer sur la chaise à côté de la mienne en classe pour quelques semaines encore…

Il resterait l’unique meilleur voisin de classe de toute mon existence.


Photo : cc – Skitterphoto – Pixabay

6 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    Ce texte est le premier que je commente – je le fais dans l’ordre d’arrivée des textes- et d’ores et déjà, je me dis que la tâche ne va pas être facile. Mon job est de trouver des trucs à redire, à chipoter… Que dire quand c’est parfait ? Car ici c’est de la dentelle. Parfait, ici, pourquoi ? (c’est l’option qui me reste quand on ne peut pas critiquer : soit souligner les « bonnes pratiques » 🙂 que l’on peut relever ici ) : 1- Que ce texte soit un témoignage ou une fiction, le style déterminé, d’une écriture dite « blanche », sans effets (mais avec toutefois des détails qui « croquent » avec brio le personnage, la situation en un mot, une image, un détail qui fait souvenir signifiant) instaure d’emblée et naturellement une tension palpable ( = « j’ai quelque chose à vous raconter, là, écoutez-moi »). Forcément ce style factuel, précis, « à l’os » et comme documenté déclenche une appréhension. Il y a une attente. On sait illico qu’on aboutira soit à une fin heureuse (qui va nous soulager car on espère dès le départ un dénouement « feel good »), soit qu’on va aller vers ce qu’on redoute, à savoir un des drames que la vie impose et avec lequel il faut se construire. Ici c’est donc le drame -mais son advenue pourtant terrible n’est paradoxalement pas douloureuse… pour le lecteur du moins… car elle convoque chez lui un fatalisme qui le rassure, et qui est celui qu’on cherche dans le récit; le lecteur est rassuré, si on peut dire, par ce malheur prévisible (comme il l’aurait été par un mariage avec des enfants, etc). Le lecteur craignait l’issue ; il se disait c’est affreux ce qui va arriver., mais la tension peut retomber en fin de texte car il préfère savoir, être au bout. Les choses sont enfin dites.

    Ce récit est parfait. Il expose, il monte vers une tension, il chute « froidement », « pudiquement » (car il a fallu pour la narratrice « vivre avec ça ». On imagine le non-dit). La chute, toute dernière phrase, est belle et émouvante. Le tragique est partagé. Vrai ou faux : on s’en fout, en fait. En revanche, si c’est vrai, c’est ainsi qu’il faut l’écrire… Et si c’est faux, aussi. C’est exactement en terme d’écriture, sur ce registre qu’il faut tricoter, de cette façon qu’il faut trimballer le lecteur : en incarnant l’histoire, et ce faisant, en rendant le drame universel comme en jouant donc sur les appréhensions. Je préfère laisser Marine nous dire la vérité sur ce texte qui lui appartient… Nous dire aussi si cela fut facile à écrire, et ce que ce « geste d’écriture », comme disent les cinéastes, déclenche éventuellement chez elle…

  2. Cemap

    Très émouvant! et oui on sent bien que quelque chose de fort va arriver!
    J’aime beaucoup.

  3. Ann

    Fiouuu tout en finesse oui, et vraiment émouvant. La montée en tension est très bien menée et sans exagération. Très touchant. La dernière phrase est vraiment magnifique. Ou comment on se construit également avec les drames de notre existence.

  4. Melle47

    Ca coupe le souffle! Cette complicité qui s’est installée, comme ça, tout simplement mais que tu as si bien étayé. Le regard intérieur & extérieur sur ce « couple indicible », c’est très fort, on y croit vraiment et c’est ce qui rend la chute si dure. Bravo, j’ai adoré!

  5. Marine

    Vous l’aurez deviné je ne sais que très peu me détacher des événements de ma réalité… là encore c’est une page de mon histoire… le mot « voisin » a immédiatement résonné et je n’ai même plus été dans le détail de la consigne d’ecriture (Pardon Francis) si bien que je pensais avoir fait un hors sujet. Il fallait que cela sorte et je n’ai pas voulu m’en empêcher… 30 ans après… et que c’est libérateur… l’ecriture est un vaste terrain de jeu, oui, et parfois presque une thérapie 😉

  6. Ketriken

    j’ai lu et relu ce texte car il condense en qqs lignes tous les paradoxes de la vie , surtout dans cette tranche d’âge. La construction, l’évolution, le resserement des liens, avec cette (fausse) impression que rien ne peut faire obstacle ni obstruction. le dernier paraghaphe sur l’aboutissement (de l’année scolaire) et le proche passage à une « autre vie » et de surcroit dans une ambiance festive et sportive, laisse bien supposer au lecteur que c’est à ce moment que ça peut basculer. Et ça bascule….

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