Dimanche matin. Dix heures. Pas trop tôt, ni trop tard. Depuis peu, j’évite les « trop ». Il fait encore doux, l’été joue les prolongations. Je décide d’y aller en short. Je chausse mes sneakers, vide la petite bouteille d’eau, la pose sur la console. Je croise mon reflet dans le miroir, passe la main dans mes cheveux ébouriffés. Je reviens de loin.
J’attrape les clefs, saisis mon portable, résiste à l’envie quasi compulsive de jeter un œil aux écrans qui mènent la danse. Internet, Twikker, Face boot, Instagom, les notifications, les commentaires, les like, les dislike… J’enclenche la playlist, enfonce les écouteurs dans mes oreilles. J’inspire, gonfle mes poumons à bloc. Claque la porte de l’appart. J’expire. Commence la descente. Cinq étages. Le dimanche : pas d’ascenseur. J’inspire. Claque la porte de l’immeuble. Je fronce les yeux. Expire. Montre mon nez au soleil. Sa chaleur déclinante m’enveloppe. Je me sens bien. J’attaque le bitume à petites foulées.
C’est encore un peu compliqué. Je n’ai jamais aimé le jogging. La seule chose qui m’a fait courir jusqu’ici c’est la recherche incessante du plus. Quel qu’il soit. Une vraie course, toujours insatisfaisante. Mais, je change…. Je suis en vie et j’apprécie. Je considère chaque chose différemment. J’y parviens doucement. Mon cardiologue me demande de fournir un minimum d’efforts. « C’est important » me répète-t-il sans arrêt. Quatre mois après ma crise cardiaque, Il me faut faire travailler ce cœur malmené pendant trop longtemps par les vices de la vie moderne. Le tabac, l’alcool, le stress, la course à la performance, viser l’excellence. Être au top à chaque minute de chaque journée de la semaine. Sortir le week-end, se faire voir. La course au lien social. Toujours plus, toujours mieux, tout le temps… Et puis… L’âge…
J’atteins très vite le parc dont, avant, j’ignorais même l’existence. Il est pourtant de belle taille, puisque je suis capable de m’exercer durant une bonne heure sans passer deux fois au même endroit. Quatrième dimanche consécutif depuis le début de l’entrainement. Les verts ne sont déjà plus tout à fait verts. Les fleurs finissent de faner pour certaines, de fleurir pour d’autres…
Dès l’entrée, je bifurque à gauche et prends une petite contre-allée qui me plonge de suite dans un petit sous-bois. L’air y est frais et humide de rosée. Le sol de terre rebattue par les promeneurs est souple sous mes pas cadencés. Une odeur d’humus et de champignons mêlés monte à mes narines. C’est agréable. J’ai l’impression d’avoir quitté ce monde. Il y a du vert, du jaune et du rouille dans les arbres qui ondulent paresseusement. Un vieux panneau cloué sur un tronc bancal un peu en retrait annonce « attention abeilles ». De petites ruches ont été plantées là, sursaut d’une civilisation apeurée, comme une autorisation à butiner, à poursuivre une dernière valse pour ces petites choses volantes jaunes et noires en perdition dans notre monde décadent. Chaque fois, mon œil s’étire vers cet avertissement, comme un rituel. Moi aussi je contredanse… Franchissement de l’étape numéro un de ce parcours déplaisant. Ma conscience se libère et s’agite. La musique accélère au son de « La vie est belle ». Mon rythme suit. J’ai chaud à présent. Mes muscles se sont détendus, mon esprit accueille l’effort avec gratitude.
Je passe au pied de quelques sculptures de bois géantes, oubliées là, et qui s’élèvent vers un ciel blanc-bleu. Ces figures grises, vieillies, polies par le temps paraissent intimement liées aux arbres qui les caressent de leurs longues branches, les invitant dans un tournoiement improbable. Comme une nouvelle définition de l’environnement, une hybridation de la culture et la nature. Il y a là, un gendarme géant. L’insecte, pas l’austère policier répressif. Un totem, aussi. Le visage figé, la bouche arrondie sur une vocalise de bois. Je les connais par cœur. Je me souviens que la première fois, je m’étais arrêté pour prendre quelques photos. Des selfies à poster sur la toile. Aujourd’hui, je les dépasse, étape numéro deux, sourire aux lèvres… Que de chemin parcouru… Ils représentent désormais à mes yeux, de grands sages qui nous contemplent, les humains que nous sommes devenus, comme des fourmis obéissantes et grouillantes, toutes envahies de la même ambition.
Le sous-bois fait place à présent à un espace de gazon vert bien entretenu où, çà et là, de petits groupes ont planté le décor de leur dimanche. En couples pudiquement enlacés sur des plaids. En familles avec poussettes, ballons, pique-niques et rires. D’autres sont seuls, posés délicatement sur leurs fesses, tête indolente nichée sur le creux des bras croisés sur les genoux. Ils ont parfois les yeux fermés vers l’intérieur dans un moment d’introspection, parfois le regard fixé sur leurs portables pour un moment de synchronisation fanatique. Aujourd’hui, un petit groupe de marginaux a installé entre deux gros arbres une sangle savamment tendue et sur laquelle ils s’osent, à tour de rôle, à jouer au funambule dans un élégant et aérien pas chassé. Deux filles installées sur des tapis, enchainent dans un recueillement bien sérieux quelques impressionnantes postures de yoga. De loin, cela évoque un charmant ballet de jambes et de bras entrecroisés. Tout ce petit monde s’articule le temps de se ressourcer dans un bel ensemble empli de joie. Une autre manière de mener la danse…
Plus loin, dans l’allée qui borde cette gentille prairie, étape numéro trois, je retrouverai ce vieux monsieur, mal fagoté, qui passe ses dimanches au parc, profitant d’un petit regain de foule pour n’être pas seul. Enfin, pas tout à fait seul, à nourrir ses pigeons de ridicules miettes de pains balancées sur l’air de la tarentelle.
Avant d’aborder la dernière et quatrième étape du parcours santé imposé, je croiserai aussi Jonas. Pour quelques dimanches et jusqu’au froid qui le fera disparaitre du parc pour l’hiver, le jeune homme joue l’invisible mime pour quelques passants distraits ou bien trop pressés pour être amateur de ces arabesques muettes.
Je n’aurais alors plus qu’à longer le petit point d’eau où chaloupent, sur son pourtour boueux, quelques canards au bruit des cancans… Direction : la sortie… Retour à une civilisation trop engluée dans une infernale valse à mille temps…
Soudain, au détour d’un petit bosquet je la vois. Je le savais… Mon cœur s’envole, triomphe, fait savoir qu’il existe. Il sait encore s’émouvoir, faire la cabriole. Elle est là, comme chaque dimanche depuis un mois. Quatre semaines. Quatre dimanches. J’ose aujourd’hui m’avouer que c’est elle qui désormais motive cette course prescrite. Peut-être que si elle ne m’était pas apparue j’aurais abandonné cette épreuve du dimanche matin. Cet effort que l’on attend de moi et qui n’est pas moi. Quatre semaines à courir seul après la forme. Quatre dimanches à espérer. Quatre fois que je passe devant elle en ralentissant, que je m’arrête dans son champ de vision pour entamer la lente chorégraphie d’étirements qui clos ma virée, tout en lui jetant des coups d’œil pas franchement discrets. Tantôt, elle est assise et semble lire, attentive, le sourcil froncé. Tantôt, elle avance d’un pas hésitant, irrégulier, faisant des aller-retours devant son banc, agitant son livre à bout de bras, le sourcil toujours aussi froncé. À quatre reprises elle m’a scruté, souri  avant de reprendre sa ronde exaltée. Aujourd’hui, la belle est assise, le nez plongé dans sa lecture…
Quatre… Pas davantage… Je m’approche d’un pas résolu, me plie en deux et pose les mains sur mes genoux. Me mets à sa hauteur. Plonge mes yeux malicieux dans les siens étonnés. Je lui tends une main interrogatrice et, l’air un peu gauche et pas mal essoufflé, je lui demande dans un grand sourire.
« Voudriez-vous danser ? »


Photo : Jennifer Birdie Shawker – Unsplash